Libération publiait un « Rebonds » le 4 août dernier, d’un avocat orwellien et européen, Régis Turrini. Le raisonnement qui est déployé en trois temps est si caricaturalement contradictoire, requiert une telle acrobatie dialectique de la part du lecteur qu’il est intéressant de le commenter :
Temps 1 : l’unité européenne est une évidence qu’il ne faut pas perdre de vue et elle repose sur la culture
« …l’unité profonde de l’Europe est d’abord culturelle. C’est une certaine façon de vivre et de penser, où que nous vivions en Europe, qui nous est toujours compréhensible. […]En Europe orientale, nous ne sommes pas désorientés comme en Inde ou en Chine. Tallinn en Estonie ou Vilnius en Lituanie, c'est l'Europe. »
Temps 2 : Rien de ce qui a été fait en matière européenne, en dehors du domaine culturel, ne vaut
« Foin de ces discussions infinies sur les institutions politiques, sur l'union économique, sur le modèle social, qui ne cessent de susciter partout en Europe des oppositions de plus en plus fortes ! Si nous ne voulons pas que tout s'écroule, il faut repenser les principes, de toute évidence inadaptés, sur lesquels a reposé jusqu'à présent la construction européenne. La priorité absolue doit désormais être donnée à la culture. »
Temps 3 : finalement l’unité culturelle européenne ne va pas autant de soi, il faut donc d’urgence la renforcer
« Car l'identité d'un individu relève de l'évidence. En revanche, tout tend aujourd'hui à prouver que l'identité européenne ne va pas de soi. Il est urgent que l'Europe s'affirme comme conscience d'elle-même. »
Si l’on interprète correctement ce qui est écrit, il faut admettre que l’unité européenne relèvera entièrement d’un pur effort de la volonté, ou ne sera pas. Il ne faut pas, de plus, croire que l’on peut partir d’un acquis quelconque, puisque rien de ce qui a été fait jusqu’ici n’est une réussite (point 2).
On a donc bien ici, expliqué crûment, le fond du projet européen : il s’agit d’une construction entièrement volontariste, qui, depuis presque cinquante ans, ne s’est pas imposée, et continuera à susciter des résistances énormes. A se demander si ce rêve de technocrate ne mérite pas d’être gentiment et progressivement oublié…
PS : la comparaison Chine/Inde où l'on se sent désorienté alors qu'à Tallin ou Vilnius on est chez soi est risible. D'abord essayez de changer Chine ou Inde pour Nigeria ou Israël et vous êtes déjà à la limite du racisme ; ensuite à ce compte là je me sens plus, en tant qu'urbain indécrottable, chez moi - donc en Europe - à Tokyo ou à Boston, qu'à Vilnius... Rien dans cet article, comme dans le projet européen d'ailleurs, ne tient debout et ne résiste à quelques minutes d'analyse détendue.