
La semaine dernière,
The Economist publiait dans sa rubrique consacrée à l'Europe (finement appelée Charlemagne), un
papier sur le
Bruxelles consensus, pendant local du
Washington Consensus, en pire. J'en résume l'idée.
Rappelons que
le Washington Consensus, c'est principalement un appel à trois objectifs : rigueur monétaire et budgétaire, libre-échange, privatisations et dérégulation.
Ces objectifs ont pu passer pour légitimes et, au minimum, ils ne se prononçaient pas sur des questions annexes telles que la répartition. Le problème du consensus de Bruxelles c'est qu'en plus de donner des objectifs chiffrés et intangibles à la rigueur monétaire et budgétaire (legs de François Mitterrand, qui, d'une certaine manière, préside encore ainsi à la politique économique européenne), ajoute tout un tas d'éléments de plus en plus précis sur les politiques à mener.
Sur les critères chiffrés du pacte de stabilité, un économiste compétent,
Paul de Grauwe, les appelle de la "numérologie" (ne cherchez pas Paul de Grauwe dans la presse française : il n'a jamais été cité dans Libé, une fois dans Le Monde sur un sujet annexe, rien au Figaro).
Sur le reste des initiatives toutes - ou à peu près - plus stupides les unes que les autres, de la Commission (en dernier lieu : libéralisation des jeux, privatisation d'EDF, de La Poste ensuite, j'en passe), elles mènent la presse à titrer régulièrement sur l'état des relations Paris/Bruxelles comme si nous étions en guerre.
L'article au fond offre
une bonne clé de compréhension de l'impasse européenne : on a voulu, en un seul morceau, faire avaler aux populations européennes une politique économique inspirée du
Washington consensus mais en plus rigide, en doublant cette constitution économique d'une constitution juridique fort mal ficelée.
C'était trop gros et
l'Europe est enfin apparue comme un "complot sacré" (
a blessed plot) d'une petite élite européenne, comme l'écrit The Economist (pas moi, je n'oserais pas et je me ferais immédiatement traiter de nazi, ou pire de mélenchoniste, par mes copains ouistes du blog de Quatremer, JMFayard, PJ-BR, ou par Versac - terminant de podcaster Marine le Pen ; bref ma vraie nature serait découverte).
Encore une petite citation de The Economist, parce que des trucs comme ça en France ça ne s'écrit pas : "...
comme le Washington consensus, le consensus de Bruxelles a été imposé à plusieurs pays à revenu intermédiaire, avec la bénédiction de leurs gouvernements : en Amérique latine pour le consensus de Washington, en Europe centrale et orientale (et avant cela en Espagne, Grèce et Portugal pour celui de Bruxelles)."
Quand on admet cela, on peut plus facilement penser ensuite que la montée, réelle, des scores de l'extrême-droite en Europe de l'Est, peut avoir comme explication, pour une part substantielle, la bêtise des politiques communautaires. Comme quoi
le fascisme peut être le fruit de cette hubris européenne qui veut à toute force passer toute l'Europe à la même toise.
Une autre citation : "
Pendant des années, la politique criminelle et la sécurité ont été des compétences étatiques par excellence. Mais la Commission européenne [élue par personne, c'est moi qui souligne ce point en milieu de citation, juste pour rappeler l'énormité de la chose]
essaie maintenant de dérober les compétences nationales sur ces domaines".
L'article conclut : "
pour résumer, le consensus de Bruxelles confond ce qui est consensuel et ce qui ne l'est pas, et prend comme acquises des orientations qui devraient être débattues. Il dépolitise indûment des choses qui ne devraient pas l'être."
J'aime terminer un article de
The Economist en ayant l'impression d'avoir lu quelque chose d'aussi décapant qu'un tract de Lutte Ouvrière, avec en plus un certain réalisme.
Pour ceux qui voudront affiner leur opinion sur l'horreur technocratique de la construction européenne, un
papier de Notre Europe, le
Think Tank de Delors et Lamy, qui explique doctement pourquoi l'Europe doit rester un sujet "technique". Je l'ai juste parcouru, je m'avoue incapable de prendre au sérieux un texte qui en appelle à une démocratie "consociative".
En matière de démocratie, j'en suis resté à Spinoza, Montesquieu et Popper. Je crois qu'aucun de ces trois auteurs n'aurait pu considérer le monstre que nous avons sous les yeux, sans s'effrayer.