La lettre volée

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Robert Baer, Or noir et Maison Blanche : Comment l'Amérique a vendu son âme pour le pétrole saoudien

On sait, pour le lire partout, que la deuxième guerre en Irak a été faite aussi, sinon principalement, pour le pétrole (sauf Philippe Val, persuadé du contraire). On comprend mieux, à la lecture de ce livre, à quel point le pétrole est la croix de la politique américaine actuelle, et pour quelles raisons à la suite du 11 septembre, les USA ont préféré envahir l'Irak, qui n'y était pas pour grand chose, que d'affronter les yeux dans les yeux l'Arabie Séoudite.

Un petit cours d'économie pétrolière permet de comprendre en quoi le pétrole moyen-oriental est important pour les économies mondiales : peu cher à extraire, il permet d'assurer la marge de production supplémentaire qui va lisser les cours. L'objectif ultime de Ben Laden serait en réalité de prendre le pouvoir en Arabie Séoudite et de faire plier les USA – et le reste des économies développées au passage - en amenant les cours à près de 140 dollars le baril. Sans excuser Ben Laden et ses acolytes, l'auteur nous permet de comprendre plus précisément les racines de ce phénomène : « Peut-être [...] Ben Laden fait ce que les Etats-Unis n'ont pas le courage de faire : s'opposer aux voleurs qui dirigent leur pays [ l'Arabie Séoudite] ».

Et les Etats-Unis manquent de courage à ce sujet parce que depuis des années leur classe politique dépend en bonne partie de l'argent saoudien. Les richesses pétrolières de l'Arabie sont en effet recyclées en contrats avec des sociétés américaines d'armement, de conseil ou autres prestations pas réellement utiles (l'Arabie n'a pas réellement besoin de consacrer près de la moitié de son budget aux dépenses militaires, elle bénéficie de la protection de bases américaines sur son sol). Lesquelles sociétés américaines ont des conseils d'administration qui regorgent d'anciens secrétaires d'Etat, directeurs de la CIA ou du FBI , ou de politiques influents.

Bref, une confusion des genres qui explique la grande mansuétude dont bénéficie la dynastie régnante saoudienne. Cette mansuétude permet enfin à ladite dynastie d'assurer le financement à jet continu du réseau Al Quaeda. Pour pouvoir en effet maintenir un train de vie pharaonique au milieu d'une population de soutiers, la dynastie a recours à l'Islam intégriste comme opium du peuple. Les frères musulmans bénéficien d'un soutien constant, à l'intérieur, comme dans d'autres pays que Baer nous fait parcourir. On apprend ainsi au passage que la rebellion tchétchène est financée et armée en grande partie par les saoudiens. Et alors que la Russie contribue elle aussi, ce faisant, à la lutte contre l'islam intégriste, elle est clouée au pilori comme n'étant plus une démocratie.

On apprend dans cet ouvrage que l'Arabie Séoudite, alliée indéfectible, et au dessus de tout soupçon, des USA, est pire qu'un régime autoritaire : une tyrannie ou le bon plaisir des princes peut valoir dépossession, expropriation de toute propriété, ou l'opposition est interdite, où, lorsqu'un attentat survient, on décapite quelques suspects sans trop se soucier de leur culpabilité.

Bref, l'anarchie règne à un point tel que l'auteur donne la Syrie comme modèle d'un Etat de droit, et avec quelque crédibilité : « Dans le cas où Abdallah [prince héritier] ou un autre, voudrait tenter sa chance, la Syrie me semble indiquer le chemin à suivre [vers un Etat de droit]. (je suis bien conscient qu'une telle suggestion fera sans doute blémir les experts à la mords-moi-le-noeud de Washington.) Un Etat de droit, telle est la priorité numéro un au Moyen-Orient et notamment en Arabie Saoudite. Je ne parle pas d'une constitution ni d'une déclaration des droits de l'homme, d'une presse libre, de la liberté de religion, ou du droit de posséder des armes. Je parle d'une notion plus élémentaire, l'autorité d'une loi qui proscriarait l'obligation religieuse de tuer, la guerre sainte, les Frères musulmans. Cette étape constituerait un début. Ensuite on pourrait interdire les commissions faramineuses, le vol, les rapines et exactions de toutes sortes. L'instauration des libertés citées plus haut, puis de la démocratie, ne peut intervenir qu'à partir du moment où ces droits élémentaires sont assurés. »

Pour schématiser l'une des conclusions de l'ouvrage, on peut distinguer trois types de pays : la première catégorie comprend les démocraties, la deuxième comprend des pays où un minimum de règles légales est respecté (les Etats de droit), la troisième comprend des dictatures violentes.

Selon cette grille, la politique américaine des dernières années a consisté à s'appuyer sur des pays de première (Israël, la Grande-Bretagne, l'Europe passive) et troisième zone (Arabie saoudite, autres pétro-monarchies) pour affaiblir ou anéantir les pays de seconde zone (Irak,Iran, Russie – selon la rhétorique américaine).

Là où cette politique est dangereuse, c'est que ces pays affaiblis (Irak, Iran, Russie) sont de grands pays, aux traditions culturelles fortes et riches, qui ne se laisseront pas faire par une amérique satrapique sans se radicaliser. Et, de ce point de vue, on ne peut que donner raison aux néoconservateurs américains – dont Robert Baer semble proche - qui ont souhaité que l'amérique durcisse ses rapports avec l'Arabie Saoudite. Sauf que les néoconservateurs ont tort de vouloir employer des moyens militaires là où la persuasion de long terme devrait s'imposer.

Au delà de cette conclusion personnelle, le livre permet de se plonger de façon passionnante dans les dessous de la politique américaine au Moyen-Orient arabe, ce qui, trois ans après sa rédaction, reste d'un intérêt fort pour comprendre l'actualité. On attend avec impatience qu'au delà d'un discours imbécile sur la lutte contre le terrorisme partout où il n'est pas, les USA repensent les fondements de leur politique arabe. Pour l'anecdote, le livre souligne à quelques reprises que de l'argent est versé aux politiques en France, et que la France tient presque autant que les USA à conserver de bonnes relations avec cette si riche monarchie saoudienne. Il reste que dernièrement la France fait preuve de bien plus de juste prudence dans les pays arabes que le tandem USA/Israël.

Ce livre donne donc peu de raisons d'espérer, mais permet au moins de comprendre un peu plus précisément les raisons de se préparer au pire.


Pour bien comprendre l'actualité du système pervers mis en place, l'annonce d'un contrat d'achat de vente de 3 milliards de dollars d'armes à l'arabie saoudite, fin juillet dernier...


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