La lettre volée

Notes et idées : Politique, Bandes dessinées, Polars, Media, Actualité, Europe...

Une incarnation assumée de l'imaginaire

Un homme aigre, humoriste de son métier, me dit un jour, avant que je ne l’insulte grossièrement :

« La France Libre, de Gaulle, la Résistance... tout cela n’a guère joué de rôle dans la victoire. L’Amérique a tout fait ».

C’est bien possible, mais ce qui compte dans l’histoire de mon pays et de l’humanité en général, ce n’est pas le rendement et l’utilitaire, mais la mesure dans laquelle on sait demeurer attaché jusqu’au sacrifice suprême à quelque chose qui n’existe pas en soi, mais est peu à peu créé par la foi que l’on a en cette existence mythologique.

Les civilisations se sont faites et maintenues comme une aspiration et par la fidélité à l’idée mythologique qu’elles se faisaient d’elles-mêmes. Dire que la France Libre n’a servi à rien, qu’elle fut une entreprise poétique, c’est ignorer totalement la part que la foi, le sacrifice et l’illustration vécue du mythe jouent dans la création ou la pérennité des valeurs.

Les civilisations naissent par mimétisme, par une mimique entièrement vécue de ceux qui nourrissent de leur vie leur vision mythologique de l’homme. Ce processus de «sublimation» forme peu à peu un résidu de réalité; c’est de cette fidélité à ce qui n’est pas que naît ce qui est, et il n’y a pas d’autre voie de la barbaque à l’homme.

La France Libre, en termes d’utilité, de rendement, de realpolitik, ne signifiait pas grand’chose. Vichy était certainement quelque chose de plus commode, de plus pratique, de plus politique, de plus combinard.

Mais Vichy réduisait la France au niveau d’expédient, alors que les Français Libres soutenaient de leur idéalisme, de leur gesticulation et leur «folie» tout ce qui, dans notre histoire, s’était sacrifié au nom de cet imaginaire que les hommes transforment en approximations de réalité vécue en nourrissant son existence, avec amour et au prix de leur vie.

L’homme en tant que notion de dignité n’est pas une donnée, mais une création, et il n’est concevable que comme une incarnation assumée de l’imaginaire, comme fidélité à un mythe irréalisable mais qui laisse des civilisations dans le sillage de son inaccessibilité.

 

*

Je suis tombé sur ce texte de Romain Gary via une vidéo où il était lu par un jeune littérateur suisse, Karim Karkeni, publié ici par la revue Nomades.

 

Quelques recherches m'ont permis de trouver qu'il s'agit probablement de la préface rédigée par Gary au livre d'un aviateur, ancien de la France libre, Claude Raoul-Duval.

Je n'ai pas assez lu Gary (et tiens à remercier Fred de m'avoir conseillé Chien Blanc) mais je ne suis jamais déçu quand un texte de lui me passe sous les yeux.

En essayant de rapprocher ce court texte de notre présent européen, on peut estimer que l'Europe est le mythe nouveau plein de l'idéalisme, de la folie et des "gesticulations" que défendait, selon Gary, la France libre. Un mythe succède à l'autre et nous ne perdons rien au change.

Mon point de vue est que l'Union européenne tient plus du Vichy que rejetait Gary : un truc pratique, commode, politique, réaliste et combinard, mais dont on ne voit pas comment il pourrait inspirer une quelconque idée. Un truc indigne en réalité.

Et, pour répondre à un blogueur "nationaliste et républicain" qui me trouvait trop exclusivement préoccupé d'économie (pas faux, mais c'est là que je suis peut-être le moins incompétent) et pas assez soucieux de notre déculturation, je répondrai que je trouve génial, et savoureux, que ce soit un suisse au nom venu d'ailleurs qui vienne nous rappeler à ce qui fut notre devoir, et notre grandeur.

Personne ne nous a enlevé notre attachement à l'idéal de liberté, d'égalité et de fraternité. Ou plus exactement, cet abandon est le fruit d'un processus historique complexe. Y voir la main d'un danger islamiste - ou rom - relève de l'aveuglement. Y voir la responsabilité de la seule Union européenne serait également une erreur - on se rapproche de la vérité en ajoutant l'influence américaine, le complexe français par rapport à l'Allemagne, le traumatisme de 1940... 

Savoir ce que nous avons abandonné, à la lecture de Gary, est peut-être déjà un premier pas vers un rétablissement heureux. Je suis d'ailleurs tombé en librairie sur un livre de Paul Audi, philosophe, titré "L'europe et son fantôme", qui porte sur "une analyse de la vision garyenne de l'Europe". Encore un truc à lire, pour de prochaines vacances.

Sur ce, je prends quelques jours et ne reviendrai probablement pas au clavier avant la fin août - je travaille quelques jours en août, sans grand temps libre.

Bonnes vacances à ceux que la décroissance européenne autorise encore à partir, bon courage aux autres.

 

 

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Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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BolchoKek 07/08/2013 14:28

>"L’homme en tant que notion de dignité n’est pas une donnée, mais une création, et il n’est concevable que comme une incarnation assumée de l’imaginaire"<
Lorsque l'imaginaire s'incarne il devient le réel, et si ce réel n'est pas partagé, on parle d'hallucination. C'est un très beau texte, qui demande plusieurs lectures pour en comprendre toutes les
subtilités. >Personne ne nous a enlevé notre attachement à l'idéal de liberté, d'égalité et de fraternité.<
C'était un idéal réalisable. Certains ont eu le courage de le voir, et la ténacité pour le faire entrer dans le réel. D'autres ont eu peur de l'imaginer (pour quelque raison que ce soit) et
d'autres encore se sont lassés et ont abandonné leurs efforts.

agence communication 03/08/2013 14:29


well this post is very nice as well as i like it so much because this is very nice ""


Un homme aigre, humoriste de son métier, me dit un jour, avant que je ne l’insulte grossièrement :


« La France
Libre, de Gaulle, la Résistance... tout cela n’a guère joué de rôle dans la victoire. L’Amérique a tout fait ».


C’est bien possible, mais ce qui compte dans l’histoire de mon pays et de l’humanité en général, ce n’est pas le rendement et
l’utilitaire, mais la mesure dans laquelle on sait demeurer attaché jusqu’au sacrifice suprême à quelque chose qui n’existe pas en soi, mais est peu à peu créé par la foi que l’on a en cette
existence mythologique.""

Arthiur 29/07/2013 18:34


Descartes, Gary ne t'a pas vacciné contre Marine Le Pen ?

Descartes 28/07/2013 18:09


Bonjour Edgar,


Oui, il faut relire Romain Gary. Un auteur - et un personnage - injustement méconnu peut-être parce qu'il ne correspond pas à la bienpensance ambiante. C'est drôle... sur mon blog la discussion
avait aussi glissé sur la question des "fictions nécessaires" à la constitution du roman national. Comme quoi, les grands esprits se rencontrent.


Bonnes vacances à toi et à te lire à la rentrée...

katch 27/07/2013 21:10


Bonjour Bonsoir,


Tout d'abord merci beaucoup pour le clin-d'oeil.


Je serais bien en peine de résumer ici tout ce que Gary représente et a représenté pour moi (notamment en termes de superbes rencontres fraternelles), mais lire "Chien blanc" à 16 ans a fait de
moi une bonne partie de ce que je suis, de ce que je tente d'être le moins mal possible.


Je vous colle ci-dessous l'intégralité du texte de Gary, qu'on peut trouver dans le recueil de textes, disponible en Folio, intitulé comme cela figure dans un commentaire précédent: "Ode à
l'homme qui fût la France".


Il s'agit des seules lignes qu'il a douloureusement réussi à écrire après avoir laissé traîner pendant des mois un ouvrage qu'on lui avait commandé sur les Compagnons de la Libération. Ouvrage
qu'il n'a donc jamais réussi à mener à bien. 


Pour ceux qui aimeraient aiguiser leur curiosité concernant ce sacré personnage, un de ses livres sortis sous un pseudonyme qui avait été un flop complet (Shatan Bogat), qui n'était plus
disponible depuis longtemps, existe désormais en livre de poche: "Les têtes de Stéphanie".


Bonne(s) lecture(s),


karim


 


Ils venaient un à un, individuellement – et je souligne ce mot, car c’est peut-être ce qui caractérisait le plus fortement ces hommes
libres. Vous étiez, camarades, si différents les uns les autres, mais tous marqués par ce qu’il y a de plus français dans notre vocabulaire – individuellement, personnellement – et tout ce qui,
depuis le début de son histoire, caractérisait ce pays fait à la main se retrouvait dans notre esprit d’artisans de la dignité humaine. Pour devenir des Français Libres, vous voliez des avions,
traversiez la Manche en kayak et les océans dans les soutes à charbon : Colcanap, 16 ans, que de Gaulle envoya au lycée (2), commandant Lanusse, qui traversa le Sahara à pied, partant de Zinder
pour aboutir au Cameroun, Gratien, évadé trois fois de prison à Pau où l’on avait fini par garder ses chaussures et qui franchit les Pyrénées pieds nus... Si cette époque avait le goût d’écouter
autre chose que Schmilblic, Ploom, et Prout-prout, je pourrai vous chanter tous leurs noms, ils sont gravés en moi, mais je me garderai bien de les jeter en pâture à cet immense Bon Marché bon
marché que ce monde est devenu. Allez donc adorer votre lélodu, vos idoles «idoles de la chanson» et vos restaurants trois étoiles – les seules étoiles qui vous guident – mes copains morts et
vous autres, vous n’êtes pas du même pays.

Il est difficile de comprendre aujourd’hui ce que signifiaient en 1940-1941, les mots «Français Libres», en termes de déchirement, de rupture et de fidélité. Nous vivons une époque de cocasse
facilité, où les «révolutionnaires» refusent le risque et réclament le droit de détruire sans être menacés eux-mêmes. Pour nous, il fallait rompre avec la France du moment pour demeurer fidèles à
la France historique, celle de Montaigne, de Gambetta et de Jaurès, ou, comme devait écrire de Gaulle, pour demeurer fidèles « à une certaine idée de la France ». Pour assumer cette fidélité, il
fallait que nous acceptions d’être déserteurs, condamnés à mort par contumace, abandonner nos familles, se joindre aux troupes britanniques, au moment même où la flotte anglaise venait de couler
la flotte française à Mers-el-Kébir. Tout cela alors que plus de 80 % des Français étaient fermement derrière Pétain. Il fallait avoir une foi singulièrement sourde et aveugle pour être sûr
d’être fidèle. Je ne prétends point que chacun de nous s’était livré à ces douloureux examens de conscience avant de «déserter». Ce ne fut pas mon cas, en tout cas. Ma décision fut organique.
Elle avait été prise pour moi bien avant ma naissance, alors que mes ancêtres campaient dans la steppe de l’Asie centrale, par les encyclopédistes, les poètes, les cathédrales, la Révolution et
par tout ce que j’avais appris au lycée de Nice des hommes tels que le professeur Louis Oriol. J’avais «déserté» de mon escadre de l’École de l’air pour passer en Angleterre «dans le mouvement»,
en quelque sorte, et j’entends par là le mouvement historique, le brassage des siècles.

Un homme aigre, humoriste de son métier, me dit un jour, avant que je ne l’insulte grossièrement : « La France Libre, de Gaulle, la Résistance... tout cela n’a guère joué de rôle dans la
victoire. L’Amérique a tout fait ». C’est bien possible, mais ce qui compte dans l’histoire de mon pays et de l’humanité en général, ce n’est pas le rendement et l’utilitaire, mais la mesure dans
laquelle on sait demeurer attaché jusqu’au sacrifice suprême à quelque chose qui n’existe pas en soi, mais est peu à peu créé par la foi que l’on a en cette existence mythologique. Les
civilisations se sont faites et maintenues comme une aspiration et par la fidélité à l’idée mythologique qu’elles se faisaient d’elles-mêmes. Dire que la France Libre n’a servi à rien, qu’elle
fut une entreprise poétique, c’est ignorer totalement la part que la foi, le sacrifice et l’illustration vécue du mythe jouent dans la création ou la pérennité des valeurs. Les civilisations
naissent par mimétisme, par une mimique entièrement vécue de ceux qui nourrissent de leur vie leur vision mythologique de l’homme. Ce processus de «sublimation» forme peu à peu un résidu de
réalité; c’est de cette fidélité à ce qui n’est pas que naît ce qui est, et il n’y a pas d’autre voie de la barbaque l’homme. La France Libre, en termes d’utilité, de rendement, de realpolitik,
ne signifiait pas grand’chose. Vichy était certainement quelque chose de plus commode, de plus pratique, de plus politique, de plus combinard. Mais Vichy réduisait la France au niveau
d’expédient, alors que les Français Libres soutenaient de leur idéalisme, de leur gesticulation et leur «folie» tout ce qui, dans notre histoire, s’était sacrifié au nom de cet imaginaire que les
hommes transforment en approximations de réalité vécue en nourrissant son existence, avec amour et au prix de leur vie. L’homme en tant que notion de dignité n’est pas une donnée, mais une
création, et il n’est concevable que comme une incarnation assumée de l’imaginaire, comme fidélité à un mythe irréalisable mais qui laisse des civilisations dans le sillage de son
inaccessibilité.

Les Français Libres ont été ces pionniers de l’imaginaire. Ils n’étaient ni plus héroïques, ni meilleurs que les pilotes de la bataille d’Angleterre, de Stalingrad ou de Normandie. Mais pour être
des combattants, il leur fallait accepter d’être qualifiés – et pas seulement en France occupée, mais en Angleterre même – de «mercenaires», d’«aventuriers» et d’être couverts d’injures par tous
les orifices buccaux du «pays légal». Nous haussions les épaules, mais notre comportement était souvent marqué par ce harcèlement et, à nos propres yeux, nous étions ceux «qui n’ont plus rien à
perdre». Nous avions, des «irréguliers», un certain côté «desperado», boucanier, et en conséquence, évidemment, la discipline n’était pas notre caractéristique principale. Mon chemin de sergent à
capitaine fut marqué d’une rétrogradation, de je ne sais combien de jours d’arrêt de rigueur, et même d’une sorte de Conseil de guerre, lorsque, après avoir tiré à la courte paille à l’hôtel
Saint George, à 0diham, je fus chargé d’exécuter le chef de l’état-major de l’air, qui empêchait notre départ en escadrille. Il ne fut point tué, du reste. Dès qu’on nous empêchait de
nou

fd 26/07/2013 20:26


De Gaulle a eu son Gary et son Malraux. Regardez qui Mitterrand a eu : Attali, Orsenna... On a les écrivains qu'on mérite.

Griesmar Denis 26/07/2013 12:13


J'abonde dans le sens du commentaire n°3. L'attitude de François Mitterrand peut s'expliquer uniquement par le fait qu'il ne s'est jamais pardonné de n'avoir pas résisté ... de n'avoir pas été De
Gaulle. D'où en particulier son contre-sens historique sur l' "Euroope", et son insistance à faire ratifier le désastreux traité de Maëstricht.


Cela dit, la valeur militaire de la Résistance française n'a pas été négligeable. D'excellents ouvrages ont été écrits là-dessus. Et au moins deux fois - à Bir Hakeim, et dans les Abruzzes, la
France libre a joué un rôle décisif.


De Gary, il faut lire aussi l' "Ode à l'homme qui fut la France", où il tentait d'expliquer De Gaulle aux Américains. Vaste programme ...

alexandre clement 26/07/2013 09:58


Oui, il y en a beaucoup comme ça qui passe leur temps à dénigrer tout ce qui a été fait par le passé. Ce n'est pas tellement le fait que De Gaulle n'était pas un homme parfait qui gêne, ou encore
que la Résistance ait connu bien des aléas, mais cette envie veule de rabaisser. Probablement ce sont des gens qui ont honte de leur passivité.

Jacques 26/07/2013 08:42


Beau viatique.


Gary, pour se laver des bassesses du temps.

fd 26/07/2013 08:23


Gary est un grand bonhomme, il n'y a aucun doute là dessus, et si nos "élites" dans les années 70-80 n'avaient pas été obsédées par l'envie de refermer le chapitre du gaullisme, nul doute
qu'elles auraient accordé une meilleure place à cet auteur dans nos manuels scolaires et dans l'espace médiatique.