La lettre volée

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Si la France était à Vichy, l'Allemagne était à Paris

Pas mal de débats sur Vichy, suite au discours de Hollande.

La phrase du président élu relevée par beaucoup, et contestée, est brève : "le crime fut commis en France par la France".

La phrase est vraie et fausse à la fois.

Elle est fausse, parce que, comme cela a été dit plus ou moins véhémentement, on peut considérer que la France était à Londres alors que les criminels du gouvernement Pétain étaient à Vichy. C'est la position d'Henri Guaino, de Laurent Pinsolle, de Chevènement, ou, très intéressant aussi, parce que solidement argumenté, le point de vue de l'historien Alain Michel sur herodote.net mais aussi des arguments encore plus complets sur son blog.

La synthèse d'Alain Michel est intéressante :

 

-La décision d'organiser la rafle est une décision allemande, et le cadre des arrestations a été prévu par la Gestapo-SS. La police parisienne s'est contentée d'obéir à ces instructions, comme cela avait été le cas lors des rafles de 1941.

-Le gouvernement de Vichy a accepté de jouer un rôle actif dans ces arrestations pour deux raisons : limiter les arrestations aux Juifs apatrides, afin que les Juifs français ne soient pas touchés, et se débarrasser eux-mêmes d'un certain nombre de Juifs étrangers qui se trouvent en zone sud.

-Vichy, et en particulier le chef du gouvernement, Laval, n'a pas demandé que l'on arrête et que l'on déporte les enfants de Juifs apatrides lors de la rafle du Vel d'hiv. Il a seulement imposé que les Juifs apatrides de zone sud soient livrés par familles entières, et pas seulement les adultes, question qui n'est pas liée avec la rafle du Vel d'hiv.

-En conséquence de la limitation des arrestations aux seuls Juifs apatrides, les Allemands ont dû supprimer des déportations de province, et la rafle du Vel d'hiv n'a pas atteint l'objectif qu'ils avaient espéré.

-Pour combler le manque de personnes arrêtées, les Allemands ont décidé de déporter également les enfants arrêtés lors de la rafle du Vel d'hiv, au lieu qu'ils soient confiés à l'Assistance publique et à l'UGIF.

-Vichy a donc été complice de la rafle, et non son initiateur. Mais cette complicité a, paradoxalement, limitée les dégâts, en limitant le nombre d'arrestations. Bien sûr, cette conséquence n'avait pas été volontaire, et Vichy n'avait sans doute pas plus réfléchi à cela que les nazis eux-mêmes. Son but était, d'abord et avant tout, de protéger les Juifs français, y compris ceux de zone occupée. Comme l'écrivait déjà le grand historien américain Raoul Hilberg dans son ouvrage central sur la Shoah : "Quand la pression allemande s'intensifia en 1942, le gouvernement de Vichy se retrancha derrière une seconde ligne de défense. Les Juifs étrangers et les immigrants furent abandonnés à leur sort, et l'on s'efforça de protéger les Juifs nationaux. Dans une certaine mesure, cette stratégie réussit. En renonçant à épargner une fraction, on sauva une grande partie de la totalité". (La destruction des Juifs d'Europe, Gallimard, Folio histoire 2006, p. 1122-1123).

J'aime bien le commentaire de Simon, suite à cette synthèse :

"Vous écrivez : »On comprend donc que fin juin 1942, les Allemands ont à la fois l’intention et les moyens de réaliser la rafle projetée. Il est donc infondé de prétendre que sans l’acquiescement de Vichy, la rafle n’aurait pas eu lieu ».

Alors pourquoi vichy a-il « acquiescé » et participé activement à la rafle s’il n’y était pas forcé comme vous le reconnaissez?
Pour faire joli sur la photo ou plus boche que boche….
Vos conclusions noircissent encore plus le régime de pétain."

Il y a donc matière à débat sur le rôle de Vichy, à la fois politique et historique.

Savoir si Vichy c'est la France est une question encore différente.

On peut rappeler que l'assemblée qui vota les pleins pouvoirs à Pétain était celle de la IIIème république, même si, là encore, des historiens viennent nuancer ce propos.

On peut relire ces récits sur la prestation de serment des magistrats du Conseil d'Etat de l'époque, jurant fidélité personnelle à Pétain.

Je ne suis donc pas choqué que, dans le cadre de ces rappels, destinés à souligner la fragilité de la démocratie, on puisse dire, rapidement, que la France, en 1940 et les années suivantes, a failli. Dans le même temps, il faut rappeler que la France de Londres s'est mise à grandir dès juin 1940.

C'est une question de niveau d'analyse, de registre de langage.

On peut dire que la France, une certaine France était à Vichy, en 1940.

Mais si l'on est président de la république, il convient de prendre deux précautions. D'abord, être impeccable sur les faits. Les rappels d'Alain Michel montrent que Hollande a été, sur certains points, trop rapide.

Ensuite, dans le cadre d'un discours long, complexe, ne pas travestir. Si l'on explique que la France a commis le crime du Vel d'Hiv, il ne suffit pas de dire que ce crime fut commis "contre la France", ce qui semble annuler l'affirmation précédente.

La France ainsi décrite par Hollande n'existe pas. Elle est à la fois coupable et victime, victime et coupable.

Ce qui est réellement gênant est que l'ensemble du discours de Hollande ne permet pas de sortir de cette confusion, parce que, posé tel quel, est trop simplifié. 

L'exactitude devrait conduire à éviter de trancher trop rapidement sur la responsabilité de "la France" dans le massacre des juifs de France entre 1940 et 1944. Le régime de Vichy, Londres, la résistance, l'occupation allemande, l'étrange défaite, la France libre, autant de notions qui interdisent de pouvoir trop vite affirmer quoi que ce soit rapidement sur cette période.

Et si l'on veut en rester à des généralités, il faut alors le faire complètement. Si l'on souhaite notamment invoquer "la France", il faut alors se soucier d'un grand absent, "l'Allemagne". Les explications de Hollande seraient plus complètes si, en affirmant que la France était à Vichy, il rappelait également qu'au même moment, l'Allemagne était à Paris.

 

paris.jpg


Hollande a fait exactement l'inverse, en affirmant que pas un allemand n'a "été mobilisé" pour la rafle du Vel d'Hiv. De fait, mobilisés, les allemands l'étaient déjà. La police française a procédé aux arrestations, mais, dans le cadre de l'armistice, elle était à disposition de l'Allemagne.

Le discours de dimanche était donc, de mon point de vue, non pas scandaleux, mais baclé. 

Je suggère à François Hollande, le 17 juin 2013, de consacrer un discours au devoir de désobéir. Poursuivant le retour de la France sur son passé, il permettrait d'éclairer comment, en obéissant à une apparence de légalité, on se fourvoyait en 1940, et comment, en risquant la peine de mort pour désertion, comme de Gaulle, on éclaire l'avenir.

 

 

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À propos

Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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Denis Griesmar 05/09/2012 11:28


Le devoir de désobéir s'applique également face à une "Europe" qui rappelle un peu trop la "Festung Europa" (voir "La liberté des Nations" - ("The Tainted Source"), de John Laughland).


Jacques Sapir a très bien résumé la chose : il faut choisir entre l'euro et les peuples. Au final, ne pas choisir équivaut à nous imposer un suicide collectif.


Au choix, on peut également relire Goldoni (Arlequin serviteur de deux maîtres).


Au bout du compte, la responsabilité des socialistes français est écrasante.


Mais où sera François Hollande le 17 juin 2013 ? ...


 

Gérard Couvert 05/09/2012 08:32


J'étais absent de France en Juillet et n'ai pas lu avant ce remarquable papier de Edgar.


L'automatisme anti-France de la gauche est cause des flottement de Hollande ... et de bien des malheurs ( immigration par exemple).


Il y a eu des collaborateurs et aussi des anti-sémites forcenés, ce n'étaient pas forcement les mêmes, mais les uns et les autres se sont rejoints, comme ce sont rejoints la SFIO dans son fond
"hoberaux de province" et la révolution nationale de Pétain ; lequel d'ailleur, et sans doute conscienmment, à endossé des choses qui le revulsait : la grace de De Gaulle est un signe trop
souvent oublié (comme la non-grace de Bastien-Therry).


Roosevelt était francophobe en plus d'être le commanditaire des banquiers anglo-saxons, mais n'oublions pas son secretaire Jean Monet et d'autres "pères" de l'Europe comme les de Gasperi
(Autrichien) ou Schuman (Allemand) tous reliés par Hennessy à Briand et au pacifisme bellogène de la SDN. Mais ce n'est pas tout, il faut aussi aller voir du coté de P. Lamour, des régionalistes
(le reférendum de 1969 est leur revanche) et bien sur du fondateur du Monde (concession de De Gaulle), nous approchons aiinsi de Bousquet, de Mitterand, des banques indo-Suez et Lazare - cela ne
vous rappele rien ?


L'attitude de nos dirigeant vis-às-vis de l'islam puise aux mêmes sources, désolé Edgar de devoir le rappeler.

Denis Griesmar 25/07/2012 18:46


Je pense aussi à ce que disait René Cassin : "Le général De Gaulle, je m'en fous. Ce qui m'intéresse, c'est le Secrétaire d'Etat De Gaulle, seul membre du Gouvernement à ne pas avoir capitulé
devant l'ennemi, et donc détenteur de la légitimité républicaine".


Mais beaucoup de gens avaient intérêt à ne pas comprendre cela. Et, au premier rang, Franklin D. Roosevelt, qui maintint jusqu'au bout son ambassadeur à Vichy ...

DAELIII 25/07/2012 13:53


Ses deux ouvrages sont complémentaires, bien que parfois présentant des redites inévitables, "Un paradoxe français" de 2008 et "Les Dreyfusards sous l'occupation" de 2001. La lecture croisée des
deux permet de bien comprendre la généralité de la compromission finale de l'ensemble de la gaauche "officielle" ainsi que son cheminement, et par là la raison profonde de ce qui peut sans cela
être vu comme un paradoxe effectivement.

edgar 25/07/2012 13:01


dael :MS Epstein c'est Simon Epstein ? pour le "paradoxe français" ?

DAELIII 25/07/2012 12:23


Propos inacceptables de simplisme du Président de la République ? Mais alors pourquoi oublier tant de persistance, par exemple l'un des premiers gestes du Premier Ministre Jospin nouvellement
nommé suite à une victoire électorale, réhabiliter les mutins de 1917 ? Il faut lire et relire les ouvrages de M. S. Epstein pour comprendre ce que le PS d'aujour'dhui, héritier, matière et
pensée, de la SFIO et de l'histoire de la gauche française d'appareil, peut avoir à cacher, excuser, justifier enfin des dérives extrêmes , et répétées, auquelles l'amène son internationalisme
irénique et sa haine de notre patrie commune. Si la France, donc les français en général, a failli, il ne reste plus rien des erreurs spécifiques, conduisant aux complicités criminelles, des
seuls hiérarques d'appareil, et le même chemin internationaliste peut être repris aujourd'hui.

LEVY 25/07/2012 11:52


Pour élargir le débat, lire mon article posté sur mon blog ce jour :


"La rafle du Vel’ d’Hiv’ : « Un crime commis en France par la France » ? par Jean LEVY


http://canempechepasnicolas.over-blog.com/article-la-rafle-du-vel-d-hiv-un-crime-commis-en-france-par-la-france-108478821.html