La lettre volée

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Quitter l'euro, compliqué mais pas impossible

Dans un billet précédent je renvoyais à un article de Paul Krugman qui expliquait pourquoi l'euro était voué aux pires difficultés dès le départ, tant le volontarisme politique l'a emporté contre le réalisme économique dans la mise en place de la monnaie unique.

 

Krugman renvoyait lui-même à un article de 2007 de Barry Eichengreen pour expliquer qu'il était impossible de quitter l'euro.

 

En fait, si l'on reprend l'article d'Eichengreen, et comme l'a indiqué le seul commentateur, ce n'est pas du tout impossible, même si, effectivement, c'est très compliqué en période de crise.

 

Eichengreen explique en effet, ce qui est indéniable, que le retour au Franc, pour prendre un exemple, devrait être préparé techniquement, de la même façon qu'a été préparé techniquement le passage à l'euro (programmation des machines à pièces, des logiciels comptables etc..)

Pendant cette période où l'on continuerait à utiliser l'euro, les ménages et les entreprises, anticipant une dévaluation du Franc, seraient tentés de placer à l'étranger leurs liquidités, créant un début de panique bancaire ("the mother of all financial crises" selon Eichengreen).

 

Comme le lui fait remarquer le seul commentateur de son article, ceci vaut pour le cas d'un pays sortant de l'euro parce que sa situation est désespérée. Il n'est pas du tout certain qu'un pays qui quitterait l'euro dans le cadre d'une stratégie de relance intelligemment expliquée se heurte aux même difficultés.

 

Il est tout à fait possible en effet d'inscrire un plan de sortie de l'euro dans un cadre général de rétablissement économique :

 

1. en définissant un plan de rétablissement des finances publiques de moyen terme. Ce plan pourrait inclure le rachat à bas prix d'actifs publics indûment bradés pour complaire aux critères du plan de stabilité (les autoroutes par exemple, merci à Villepin le flamboyant) ;

 

2. comme l'a établi la Banque Centrale européenne, quitter l'euro c'est quitter l'Union européenne. C'est donc faire immédiatement au moins 7 milliards d'économies annuelles. Nous pourrions continuer à verser un milliard d'euros au titre de politiques de coopération, pour ne pas paraître mesquins, et conserver 6 milliards d'euros par an pour un fonds de stabilisation du cours du Franc ;

 

3. il faudrait définir une cible de parité non plus avec la seule allemagne, comme c'est actuellement le cas (l'euro revient, pour la France, à adopter la politique monétaire qui convient à l'Allemagne), mais avec un panier de devises comprenant le dollar, le yuan, l'euro (ou ce qu'il en restera), le yen. A charge pour nous de réévaluer cette cible au besoin mensuellement, et de taxer les importations en provenance des pays aux monnaies sous-évaluées, comme proposé dans le cadre d'une taxe de libre-échange. Ceci répond par avance à ceux qui craignent une spirale de dévaluations compétitives. Et les rentrées de cette taxe de libre-échange pourraient servir à financer la réindustrialisation de notre beau pays.

 

  4. Pour éviter les fuites de capitaux, il n'est pas inenvisageable de mettre en place provisoirement un contrôle des capitaux. Cela sonne comme un retour à la lampe à huile, mais ce n'est pas si loin et rien ne dit que l'on ait gagné à abandonner successivement tous les moyens d'intervention de la puissance publique - la Chine conserve un contrôle des changes et le monde fait avec, et la Chine s'en sort plutôt bien.  

 

  5. comme la crise actuelle est une crise de demande liée à la pression sur les salaires, il est important de prévoir une hausse des salaires. Comme l'objectif est cependant de ne pas effrayer les marchés plus que de raison, on peut prévoir un rattrapage sur cinq années. Cela permet par ailleurs d'éviter que le rattrapage en une seule fois parte directement en importation d'Ipods fabriqués en Chine. Il s'agit de laisser le temps aux productions françaises de redémarrer doucement.  

 

  6. En récupérant son siège à l'OMC, par le fait de sortir de l'Union européenne, la France pourra poser quelques bonnes questions. Par exemple sur la fiscalité qui pèse si peu sur les groupes internationaux implantés en Irlande - et qui y domicilient leurs bénéfices. La concurrence fiscale déloyale pourra être abordée directement, sans passer par un commissaire européen toujours défavorable à la régulation des échanges. La France pourra également demander l'établissement de règles sociales minimales dans les pays exportant chez nous - pas de raison qu'un patron employant des gens au noir en France encoure la prison alors que s'il délocalise en Chine ou dans un pays sans droits sociaux  il gagnera une médaille.  

 

  7. De façon générale, il est important d'annoncer la couleur longtemps à l'avance et de rendre crédible une inflexion stratégique majeure. Les industriels, dans l'automobile par exemple, planifient l'évolution de leur appareil de production quelques années à l'avance. Si l'on veut que des usines ouvrent à nouveau en France et pas en Turquie, il faudra non pas taper du poing sur la table mais rendre crédible le fait que la concurrence déloyale généralisée c'est fini.


8. Pour ce qui est de la procédure de sortie de la zone euro, elle n'existe pas. Il faudra donc sortir de l'Union européenne - c'est de toute façon indispensable, ne serait-ce que pour pouvoir négocier directement à l'OMC. Comme le précise Cédric Mas, sur le blog de Paul Jorion, trois mois suffisent pour cela (merci à Laurent pour la référence).  

 

*

 

  Toutes ces idées demandent à être polies, modifiées, précisées. Mais je suis persuadé que nous ne nous sortirons pas de la situation actuelle sans solutions rompant avec les politiques conduites depuis 1983, et un peu plus précises que de réclamer une autre Europe ou une Europe qui marche !

 

 

 

 

 

 

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À propos

Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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Verdun 20/04/2011 18:22



Bonsoir,


Je cherche à rassembler les réflexions sur une sortie de l'Euro sur mon blog. Puis-je reprendre (avec lien bien sûr) votre billet ?


V.



edgar 14/04/2010 23:19



Laurent : ce sont les membres de l'Union qui ne sont pas dans l'euro qui sont en dehors par dérogation. Comme le rappelait la note de la BCE commentée récemment ici, un membre de la zone euro qui
voudrait en sortir sortirait de fait de l'Union (de toute façon je crois évident que si la France sortait de l'euro, l'Union exploserait de fait. ce qui démontre a contrario que notre pays n'est
pas si insignifiant...)


 



Joe Liqueur 14/04/2010 22:40



@ des pas perdus


Cet argument de Sarkozy n'était pas forcément dénué de pertinence. Ce qui est dénué de pertinence (et de cohérence), c'est le vote des Français en 2007… Sarkozy avait bien annoncé, ou du moins
suggéré, son intention d'utiliser les résultats du referendum de 2007 comme un rouleau de PQ. Alors tant pis pour nous ! Donc je suis plutôt d'accord avec Edgar : "si une présidentielle se joue
sur ce thème et qu'elle est gagnée par un candidat qui a clairement dans son programme la volonté de sortir de l'Union, on ne voit pas bien en quoi un référendum s'imposerait". Vous avez raison,
à mon avis, en ce qui concerne le "vrai débat assorti d'un vote spécifique sur ce sujet". Mais pourquoi ce vrai débat et ce vote spécifique ne pourraient-ils pas avoir lieu dans le cadre d'une
élection présidentielle ? Après tout, c'est un débat essentiel - qui conditionne beaucoup d'autres débats, pour ne pas dire tous les autres, et c'est une élection essentielle.


@ Laurent Pinsolle


J'ai tendance à croire que dans la conjoncture actuelle, toute sortie (volontaire) de l'euro équivaut de toute façon à une sortie de l'UE, quelles que soient les positions de la BCE sur le sujet
(lesdites positions allant d'ailleurs dans le même sens si l'on en croit Edgar). Les pays dont vous parlez ne sont jamais sortis de l'euro… et ils n'y sont jamais entrés. Leur cas est donc
différent, et même à part (enfin c'est ce qu'il me semble). Par ailleurs, récupérer un siège à l'OMC, ce n'est pas rien en termes de souveraineté - donc en termes de démocratie. Et je ne
comprends pas très bien comment l'on pourrait "renégocier en profondeur les traités de l'UE" sans les dénoncer purement et simplement. J'ai eu beau lire - et apprécier - le récent discours de
NDA, je n'ai toujours pas compris…


@ Malakine


Pourquoi tu ne vois pas le "oui" gagner ? A priori je ne pense pas que l'opinion ait un tel attachement pour l'euro ni pour l'UE. Je pensais que le résultat de 2005 allait plutôt dans ce sens…



des pas perdus 14/04/2010 19:42



Edgar : Sarkozy a sorti un tel argument à la dernière présidentielle. J'estime qu'il ne faut pas craindre un vrai débat assorti d'un vote spécifique sur cette question.



Laurent Pinsolle 14/04/2010 19:35



Papier très intéressant. Pas sûr qu'il faille sortir de l'UE pour quitter l'euro. Après tout, il y a bien des pays qui sont dans l'UE et pas dans la zone euro.


Après, il sera essentiel de renégocier en profondeur les traités de l'UE pour enfin respecter notre souveraineté.



edgar 14/04/2010 15:17



Frédéric : exactement. J'avais cet exemple en tête mais je ne retrouvais plus de versions de la constitution avec le titre "de la communauté"


Des pas perdus : si une présidentielle se joue sur ce thème et qu'elle est gagnée par un candidat qui a clairement dans son programme la volonté de sortir de l'union, on ne voit pas bien en quoi
un référendum s'imposerait.


 


 


 


 



des pas perdus 14/04/2010 15:09



Intéressant et séduisant.


Si le référendum n'est pas juridiquement obligatoire, il serait utile politiquement d'une part pour débattre démocratiquement de cette question, et d'autre part pour donner plus de poids à une
telle décision .


 



fd 14/04/2010 14:12



ça peut tomber en désuétude comme le chapitre de la constitution sur la Communauté avec les Etats d'Afrique après 1960



edgar 14/04/2010 12:26



Malakine : pas sûr qu'une modification constitutionnelle soit nécessaire.


La Constitution dispose que la France participe à l'Union européenne en vertu d'un traité sur l'Union européenne. Si la France dénonce ce traité, tel que le propose M. Mas, cette référence
devient simplement sans objet.


Il y a certainement matière à débat juridique, mais dire que le débat est déjà tranché dans le sens d'une validation référendaire obligée c'est aller bien vite en besogne.


 


Titre XV DE L'UNION EUROPEENNE


ARTICLE 88-1.

La République participe à l'Union européenne constituée d'États qui ont choisi librement d'exercer en commun certaines de leurs compétences en vertu du traité sur l'Union européenne et du traité
sur le fonctionnement de l'Union européenne, tels qu'ils résultent du traité signé à Lisbonne le 13 décembre 2007.


http://www.conseil-constitutionnel.fr/conseil-constitutionnel/francais/la-constitution/la-constitution-du-4-octobre-1958/texte-integral-de-la-constitution-de-1958.5074.html


 



Malakine 14/04/2010 10:33



Il y a effectivement une voie technique pour la sortie de l'Euro... Reste le problème juridique. Une sortie de l'UE exigera une modification de la constitution, donc un référendum. En l'état de
l'opinion, je ne vois pas le "oui" gagner !