La lettre volée

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Pierre Servent. Le complexe de l'autruche

servent.jpgUn très bon livre, surtout dans sa partie historique. L’idée de l’auteur est que la France ne se remet pas de la défaite de 1940. Elle en retire un complexe dont Servent, d’ailleurs, ne décrit pas réellement les symptômes – c’est l’amour de l’Union européenne le symptôme majeur à mon sens, mais les lecteurs de ce blog l’avaient deviné.

La France ne se remet pas de la défaite de 1940 pas seulement parce qu’elle a été brutale, mais parce qu’elle succédait à deux autres revers majeurs. La défaite de 1870 tout d’abord, une déroute complète d’un pays mené par un empereur malade et vieillissant face à une Prusse moteur de l’Allemagne naissante. Ensuite les pertes humaines colossales de la première guerre mondiale, qui ont certes permis la victoire, mais au prix d’un nombre effrayant de morts. Trois épisodes tragiques de l’histoire de France sur lesquels revient Servent, principalement du point de vue militaire.

Il montre que dans chacun des cas, les erreurs stratégiques qui ont été commises auraient pu être évitées, notamment parce que des hommes avaient pointé les failles du dispositif français.

En 1870, on découvre ainsi le couple formé par le colonel Stoffel, attaché militaire à Berlin, et le ministre de la défense, Niel. L’un et l’autre avaient vu la modernisation de l’armée prussienne et le danger qu’elle représentait pour la France. Ni l’un ni l’autre n’aurait répondu aux provocations de Bismarck, qui réussit à entraîner la cour impériale dans la guerre. Le récit de ce que l’histoire a retenu comme l’affaire de « la dépêche d’Ems » est bien mené.

En 1914, l’armée française a retiré de son écrasement de 1870, avec une armée enfermée à Sedan, l’idée qu’il convient d’attaquer à outrance. C’est probablement un principe qui aurait été utile entre 1936 et 1940, mais qui, en 1914, ne convient pas à une situation dans laquelle l’infanterie est engagée dans une guerre de positions où l’arme mécanique commence déjà à décider du sort des batailles. Comme en 1870, quelques esprits lucides ont vu les défauts de la cuirasse. Gallieni, en charge de la défense de Paris, comprend que Joffre n’est pas à la hauteur du moment, et c’est de justesse qu’en mobilisant les taxis de la Marne, il évite la déroute à la France dès les premiers jours de la guerre.

 Servent commence alors à mettre en évidence un travers français, que l’on retrouve à travers ces trois conflits et qui persiste aujourd’hui : le goût de l’abstraction allié à un principe de gestion monarchique. Une fois les positions théoriques définies : le culte de l’offensive en 1914, le pacifisme et la guerre de positions en 1940, il est impossible d’y faire pénétrer le principe de réalité. En 1914, là encore, le ministre de la guerre, Messimy, avait anticipé, avec Gallieni, les faiblesses du dispositif national – principalement l’indolence de Joffre. Messimy mériterait d’être plus connu, car, ministre de la guerre, pour la deuxième fois, à l’été 1914, il s’engage après avoir perdu son poste et passe quatre années sur le champ de bataille, où il est blessé deux fois.

En 1940, la clairvoyance de de Gaulle est connue : il avait anticipé le rôle décisif des blindés et ne se contentait pas du culte de la ligne Maginot. Mais Servent montre de façon intéressante que de Gaulle n’était pas seul. On lit avec une certaine rage le compte rendu d’inspection du secteur des Ardennes, où passeront les chars allemands, rédigé par le député Pierre Taittinger, en mars 1940. Il s’y étonne du côté bricolé du dispositif. Un an plus tôt, en mai-juin 1938, le général Prételat, avait montré que des chars pourraient franchir la Meuse en soixante heures, exactement là où ils la franchirent un an plus tard en 57 heures. Ses conclusions avaient été jugées fantasques par Gamelin et Georges. D’autres militaires, Alléhaut, Mordacq, le colonel Mayer, ou même le capitaine Louis Mérat (auteur d’un article assez visionnaire, de 1920), avaient tous, à des degrés divers, essayé de changer les choses.

La notion de doctrine d’emploi est également abordée – peut-être pas de façon explicite – mais à travers un autre exemple tragique : les blindés français de 1940 étaient supérieurs aux blindés allemands. On lit ainsi avec tristesse le récit de l’exploit d’un char B1 éliminant du combat douze chars allemands successivement. Mais dispersés en accompagnement de l’infanterie, et non organisés en groupes rapides, les chars sont sous-employés.

Pierre Servent reprend, dans son descriptif de « l’étrange défaite », nombre d’avancées historiographiques récentes (que je ne saurais dater précisément, n’étant pas spécialiste). D’abord le rappel du caractère meurtrier de l’offensive allemande : près de 100 000 morts français en six semaines. Contrairement à ce qu’en a retenu l’opinion, les combats ont été violents. Autre idée reçue dont il rappelle la fausseté : l’Allemagne alignait moins de matériels, en 1940, que les alliés franco-britanniques. Encore : la ligne Maginot n’a pas été inutile. Sur tout son long, elle a résisté et causé des pertes sensibles à l’attaquant. Ensuite, il pointe d’autres faiblesses allemandes et montre que la défaite française n’était pas écrite dès le début. Il a fallu, entre autres, l’inertie d’un Gamelin ou d’un Georges, pour que systématiquement les choix les plus mauvais fussent retenus – comme de laisser une bonne part de l’aviation française dans des hangars, en prévision d’une guerre que l’on croyait devoir durer...

Face à un culte français de la discipline, Servent met en évidence ce qu’il appelle « l’esprit d’Iena », passé des armées napoléoniennes aux armées allemande. On y voit associés la prise de décision par le chef et l’application improvisée par des subalternes responsabilisés. Le chef d’ailleurs n’est pas tant un chef qu’un animateur : il décide après consultation et prise en compte des éléments d’information les plus divers. Côté français, on tend à écarter les faits qui risqueraient de contredire les thèses préalablement établies.

Servent ne pointe d’ailleurs pas cela, mais ce qui transparaît également dans son descriptif des travers français, c’est, au fond, un très grand consensualisme des élites. La Cour n’a qu’une opinion, et il est difficile de lui en faire changer.

Là où le livre de Servent est moins convaincant, c’est sur l’application des principes généraux qu’il dégage de ces cas historiques, à la situation particulière du moment. D’abord parce qu’il cède, dans la partie contemporaine, à un travers dont les parties historiques sont exemptes : un manque de complexité. A en croire Servent, ce dont souffre principalement la France d’aujourd’hui c’est de ne pas appliquer les méthodes venues d’ailleurs, dans le domaine économique. Le contrat manqué de vente d’un réacteur nucléaire à Abou Dhabi est le seul exemple précis d’échec contemporain qui soit cité.

Or Servent montrait bien, dans ses parties historiques, que ce sont moins les compétences qui manquaient à la France dans les trois guerres étudiées, que la doctrine d’emploi de ces compétences : Napoléon III avait bien vu l’intérêt du canon à balles (la mitrailleuse), mais n’en avait pas régi l’usage ; la France de 1914 découvre très tardivement que dans une guerre de positions l’offensive ne peut être la règle unique de l’action – il faudra le Pétain de 1917 pour apprendre à ménager les hommes ; la France de 1940 a bien entrevu la puissance du couple arme blindée / aviation, mais pas suffisamment pour avoir, par exemple, prévu de faire communiquer blindés et avions par un système de radio-transmission. Pourquoi s’étonner que la France ne se soucie pas de vendre des centrales à l’étranger avec une Karine Berger qui estime que le déficit commercial est un souci d’un autre âge ?

Ce qui manque à la France d’aujourd’hui c’est donc probablement de croire en elle-même, plus que de savoir prendre telle ou telle mesure inspirée d’un « benchmarking » économique sommaire. Ce que décrit Jean-Louis Beffa, dans ses descriptions de différents modèles économiques nationaux, doit permettre de comprendre qu’une mesure particulière, pour être efficace, gagne à être conçue en fonction de l’ensemble du dispositif dans lequel elle s’insère.

La doxa du moment, plus encore que le culte européen, c’est que la France est « trop petite pour… » Les coréens, les suisses ou les canadiens n’ont peut-être pas d’illusions de grandeur, mais ils ne se sentent apparemment pas trop petits pour exister seuls, et ne semblent pas  s’en porter plus mal. L’Islande même, moins de 400 000 habitants, vient de prendre une loi pour rejeter l’intégration à l’Union européenne. A Paris, n’importe quel « expert » peut prendre un air pénétré pour expliquer que la France ne peut se permettre d’exister.

Et Servent ne pointe pas réellement ce défaut.

D’ailleurs, il évoque assez peu un problème qui affecte le thème même de son ouvrage : peut-on encore parler de « la France » comme d’un pays équivalent à la France de 1870, 1914 ou 1940, alors que le régime européen tend à faire de la France une simple région de l’UE ? Les élites françaises ne travaillent pas à la construction d’une France moderne, plus riche, plus juste ou autre objectif que l’on pourrait assigner à un pays, l’objectif est la banalisation, la déconstruction du système-France. D’une certaine façon, il est vain de se demander quels nouveaux dangers menacent la France de 2014 quand toute la classe politique travaille à démonter les institutions.

Enfin, une troisième lacune de l’ouvrage, à mon sens, évoque à peine l’idée que les guerres d’aujourd’hui sont « hors limites » (cf. le très bon livre de deux colonels chinois). La guerre moderne est permanente et se joue sur le terrain des médias, des marchés financiers et de l’opinion. Et à ce jeu-là, nous ne sommes pas les meilleurs. Avons-nous même conscience de jouer ?

Servent ne définissant donc pas précisément les dangers du moment, ne peut évidemment faire émerger les Stoffel, Pretelat ou Gallieni d’aujourd’hui. Et quand il cite des contemporains, on doit se fier à son appréciation sans que des explications très convaincantes soient fournies. Je veux bien croire, par exemple, que le général Georgelin soit un homme de grande qualité, mais Servent ne donne guère d’explication convaincante de la vision particulière qu’il prête au personnage. Si je ne connais pas Olivier Schrameck, ce que l’homme a retenu de son passage à Matignon (que j’avais commenté ici), ce qu’on lit sur ses ambitions au CSA, m’incitent plutôt à rire quand l’auteur le cite parmi les exemples d’une nouvelle modestie française, simplement parce que Schrameck inviterait les candidats à l’ENA à la modestie…

Servent donne donc un peu l’impression de prêter surtout hommage aux plus en cour du moment. Nulle part il ne s’interroge, dans le livre, sur le retard français en matière de drones ou autres bizarreries de notre dispositif militaire (si, il pointe tout de même le risque de manque de munitions, le moment venu, compte tenu des restrictions sur les budgets militaires).

Malgré les quelques réserves que j’ai donc sur la partie contemporaine de l’ouvrage, le livre de Servent est excellent et mérite vraiment d’être lu. Il sort, de loin, des jérémiades à la Baverez.

NB : j’ai beaucoup aimé le chapitre Elites, court, qui oppose l’esprit de pouvoir à l’esprit de puissance et dresse également un portrait juste de la recherche de la note administrative parfaite – celle dans laquelle tout fonctionne en théorie, sans une once de considération pratique.

 

 

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À propos

Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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odp 08/04/2014 12:10


Comme contrepoint à ce passionant ouvrage, je recommande L'invention de la guerre moderne de Michel Goya qui vient d'être publié dans l'admirable collection Texto. Il montre comment
l'armée française est passée d'un archaïsme criminel, tant sur le plan de la doctrine que sur celui du matériel, en août 14 au statut d'armée la plus moderne du monde en novembre 18. C'est assez
rafraîchissant. 

alexandre clément 01/03/2014 12:32


Un sujet d'avenir !!


http://www.blogg.org/blog-108630-billet-le_brutal_retournement_du_fmi-1515406.html

edgar 28/02/2014 16:40


Alexandre,' de Keynes :


 


Qu’elles
soient justes ou erronées, les idées des théoriciens de l’économie et de la politique exercent une puissance supérieure à celle qu’on leur prête communément. En fait, ce sont elles qui mènent le
monde ou peu s’en faut. Tel pragmatique déclaré, qui se croit libre de toute influence théorique, suit en fait aveuglément un économiste défunt. Tel maniaque de l’autorité, qui entend des voix,
ne tire en fait sa frénésie que d’un docte barbouilleur de papier des années précédentes. Je suis certain qu’on s’exagère l’influence des intérêts acquis par rapport à l’emprise progressive des
idées.

alexandre clément 28/02/2014 07:43


Le livre à l'air intéressant, quoi que je me méfie un peu des idées générales. L'esprit de la défaite de 40, c'est tout de même une idée pétainiste ! Comme le fait de dire qu'à partir de celle-ci
il n'y avait que des collabos. C'est aussi une bonne chose que de rappeler un certain nombre de vérités justement sur cette guerre. Ceci dit, il est clair que notre élite UMPS ne s'inscrit dans
aucune réflexion historique. Ni celle de la défaite (40), ni celle de la victoire (44). Leur idée est ailleurs - pour croire qu'ils aient des idées. Sarko et la bande de canailles de l'UMP
visaient le modèle de l'enrichissement personnel et de la jouissance immédiate, Hollande, c'est plus problématique à mon sens. 


Je pense que sur l'Europe il faut sortir des idées reçues et les combattre parmi celles-ci qu'on rabache en permanence il y a celle que vous dite, on est trop petit dans un monde ceci cela... Or
il est évident qu'en sortant de l'Europe la France retrouverait tout de suite sa puissance, ne serait-ce que parce qu'elle donnerait l'exemple. Mais il y a dautres idées pernicieuses, "d'accord
on a une économie chancelante, mais l'Europe a produit la paix depuis 1945". A mon sens c'est le contraire car en détruiosant l'économie florissante qui était la notre avant 1993, on met en place
les conditions de la guerre.


Dernier point : au fond, on vit toujours avec des idées reçues non ? en Histoire ou en Economie ? 

Gérard Couvert 28/02/2014 01:02


Et un livre de plus à emporter cet été en Sicile, vraiment Edgar n'est pas charitable ...


Pour 1870 ne pas oublier que les républicains (le pompeux V. Hugo entre autre) et quelques royalistes ont tout fait pour bloquer les crédits militaires ; pourtant c'est presque (sans frein
pneumatique) le mythique 75 qui aurait pu être produit aprés les travaux de de Reffye et de de Bange.


Petit mot sur Galiéni (nom de mon lycée à Tana) qui était surtout un oragnisateur hor pair et que les guerres coloniales avaient habitué aux mouvements (lui ne se serait pas fait piégé par Giap).


Pour 40, voir l'étrange défaite qu ressemble furieusement dans ses tréfonds à ce que nous vivions depuis 12/20 ans.