La lettre volée

Notes et idées : Politique, Bandes dessinées, Polars, Media, Actualité, Europe...

On attendait Roosevelt, c'était Hoover...

Grand entretien de Hollande accordé à plusieurs journaux européens, forcément européens.

L'homme dont Todd attend qu'il renverse la table pour se transformer en géant politique, à la Roosevelt, se présente façon Hoover : "Sur la sortie de la crise de la zone euro, nous en sommes près, tout près."

Bernard Girard, philosophe et blogueur, explique assez justement ce qui sépare notre président de Roosevelt : l'américain s'est donné les moyens de changer les choses en grand.

Hollande en est réduit à faire des relances à quelques dixièmes de pourcent du PIB, et à réarranger trois institutions bancaires françaises pour en faire une nouvelle usine à gaz dont nous avons la spécialité - ça s'appellera la BPI. L'Agefi n'en attend pas grand chose, faute de réels moyens supplémentaires, en revanche le Landerneau s'agite beaucoup pour savoir qui héritera du nouveau fromage.

J'avais lu cette phrase montée en titre par le Monde, assez ridicule et surtout exposant dangereusement son auteur à un rapide contredit.

Mais une autre phrase me choque réellement, dans cet entretien.

Hollande évoque la vision allemande de l'Europe et concède ce point énorme, extravagant : "Qui paie doit contrôler, qui paie doit sanctionner."

C'est une vision d'actionnaire soucieux d'avoir un contrôle sur ses actifs à proportion des fonds engagés. Est-ce une façon sensée d'évoquer un projet politique ? Est-ce là la communauté souhaitée par les partisans de l'Union européenne ? Hollande évoque juste après les eurobonds, ce qui laisse penser qu'il peut s'agir d'un accord franco-allemand en cours de négociation : émission d'obligations européennes contre mise en place d'un contrôle allemand des finances publiques de chacun des états membres de la zone euro.

Il n'est pas nouveau que l'Union européenne aboutisse à des compromis boiteux où l'on peine à reconnaître des principes. Mais la nature des compromis en cours de discussion, leur ampleur, sont en train de changer d'échelle.

Et ces discussions se déroulent sur fond d'exaspération croissante de la population à l'égard de la construction européenne. Au point que, par exemple, le Président de l'Assemblée nationale puisse estimer publiquement que la réduction rapide des déficits à 3% est absurde.

On aboutit à une situation absurde où Hollande va devoir assumer un bouleversement des règles européennes doublé de leur renforcement dans un sens économiquement absurde, au moment même où l'exaspération à l'égar de l'Union a rarement été aussi forte - cf. la dernière édition de l'Eurobaromètre, sondage effectué régulièrement par l'Union pour mesurer sa "popularité".

 

eurobar.jpg

Eurobaromètre juillet 2012 

Hollande est forcément conscient de cela et sait qu'il sera impopulaire dans ses décisions européennes : personne ne lui en saura gré. Personne ne sera d'ailleurs consulté à ce sujet. Lorsque le Monde lui pose la question : "Pour une Europe plus intégrée avec l'union politique, ne faut-il pas un nouveau traité constitutionnel, soumis à référendum ?", il écarte immédiatement l'hypothèse d'une consultation : "Je crois me souvenir qu'en 2005 nous avons essayé cette formule et qu'elle n'a pas donné les résultats escomptés !"

On notera que le problème de 2005 pour Hollande n'est pas que la volonté du peuple ait été bafouée, le problème est que le peuple a mal répondu. On pourrait trouver qu'au minimum le sujet se prête mal à l'ironie. Le président étant en charge du respect de la Constitution, laquelle promeut un "gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple", l'entendre expliquer à demi-mot qu'il est urgent de ne consulter personne, sur un sujet si explosif, est finalement profondément choquant.

Bon, je ne m'attendais pas à ce que Hollande rue dans les brancards en matière européenne. Mais je ne pensais pas trouver chez lui ce volontarisme européen. Il faut bien constater que les décisions prises relèvent d'un calcul constant en matière européenne : ne jamais reculer dans l'attribution de pouvoirs supplémentaires aux strcutures européennes. On peut maintenant y ajouter un deuxième trait : ne pas renoncer, même au prix d'un chômage accru et du renoncement aux principes démocratiques (qui peut prétendre fonder un demos européen avec l'adage "le pays qui paie contrôle" ?).

Peut-on compter enfin sur Mélenchon pour mener une opposition aux "avancées" européennes en préparation ?

Je dois avouer que la conclusion de sa vidéo post-TSCG m'a laissé pantois. On l'entend conclure : "il y va de l'avenir de notre pays, et de l'idée que nous nous faisons de l'Europe".

Il est d'usage, dans un discours, de terminer par le plus important, un rappel de l'essentiel. Si l'essentiel, dans les débats du moment, c'est l'Europe, c'est que Mélenchon est déjà dans une logique de concession (il faut dire que dans un billet précédent j'avais relevé la position mélenchonienne sur l'euro, très néolibérale dans sa forme : "La monnaie unique a un avantage qui est aussi son plus redoutable inconvénient : elle pousse d’une manière ou d’une autre à une convergence des politiques économiques et sociales." - néolibérale cette façon de préférer une politique automatique, type "règle d'or", plutôt que des décisions prises en fonction des besoins de l'heure. Par ailleurs la phrase est fausse puisque notamment la monnaie unique a entraîné une divergence accrue des balances commerciales de ses membres, et des taux d'intérêt sur leurs dettes ).

Pour ma part, je ne me fais aucune idée de l'Europe, et je ne cache surtout pas derrière le terme "Europe" la réalité de la construction européenne comme le fait Mélenchon dans sa conclusion.

L'Europe est un continent magnifique, comme l'Auvergne est une région splendide. Dans l'état actuel, il est impératif de laisser tomber toute autre "idée" de l'europe, surtout non définie ; et urgent de tout remettre à plat.

Mélenchon se positionne comme le Premier ministre de recours de Hollande, celui qu'il devra nommer quand les exigences allemandes deviendront inacceptables, mais qui aura pris grand soin de ne jamais être véritablement hostile à la construction européenne. Je ne dis pas que c'est ce qui arrivera et je pense que Hollande fera tout pour ne jamais en arriver là. Mais c'est, à mon avis, le jeu que joue Mélenchon. La démocratie n'y gagne pas.


 

 


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À propos

Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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alexandre clement 23/10/2012 19:18


Je viens de découvrir votre blog, je ne l'ai encore que parcouru. Mais je le trouve très intéressant. Je crois que plus que le triste bilan de l'Union européenne, il  ne faut effectivement
plus chercher à sauver cette usine à gaz. Ceux qui croient qu'elle est réformable se trompe totalement. La première étape serait d'abandonner l'euro. Seule manière de retrouver une politique
économique qui ait des objectifs sérieux sur le plan social et économique.

fd 21/10/2012 23:59


bah oui, je commence à te connaître un peu

edgar 21/10/2012 23:42


fred : peut-être pas complètement faux 

edgar 21/10/2012 23:41


Descartes : au sein d'un même état, on ne compte plus. il y a bien sûr des débst sur la décentralisation, son coût etc, mais en France personne ne s'étonne de la construction d'un hôpital en
Limousin.


si l'europe était une entité fédérale, personne ne devrait non plus s'étonner d'une redistribution entre "régions" membres.


ma critique pointe le fait que ce que Hollande propose est d'aller dans un sens fédéral mais en conservant des principes interétatiques (ça pourrait être une critique fédéraliste
d'ailleurs). 


 


 

fd 21/10/2012 23:00


"Notre jeunesse nous marque: Mélenchon sera toujours un trotskyste, Hollande sera toujours un délorien..." ... et Edgar sera toujours un socialiste...

Laurent K 21/10/2012 16:15


Merci Edgar pour ces chiffres sur la popularité de l'UE. Je les cherchais depuis quelques temps sans parvenir à les trouver.


Vue les politiques mises en oeuvre, la question n'est en effet plus de savoir quel est l'avenir de l'UE mais quand elle va éclater (je pense à un ou des états se retirant de l'UE après une
élection).


Actuellement, il reste trop de monde  encore neutre ou positif (70%) pour que cela arrive. On observe cependant une dégradation constante des opinions positives qui semblent se transformer
d'abord en "neutre" avant de basculer dans le "négatif". les gros basculements ont eu lieu au printemps 2010 et automne 2011 mais je n'ai pas de chronologie assez précises pour relier ces chutes
à des évènements précis (je parierais sur les plans d'austérité en Grèce et en Espagne).


C'était le quart d'heure "analyse d'opinion version café du commerce"


:-)

Descartes 21/10/2012 14:35


Mon cher Edgar, je vais une fois encore être en désaccord avec toi: Hollande, en disant "celui qui paye doit contrôler" ne fait qu'énoncer une vérité évidente pour n'importe quel matérialiste: le
fait de payer donne du pouvoir. Aussi longtemps que celui qui paye a le choix, c'est lui qui a le pouvoir. Pourquoi accepterait-il de payer ce qu'il ne contrôle pas ?


C'est là un point crucial, qui distingue la charité - volontaire - de la solidarité obligatoire organisée par l'Etat. Celui qui fait la charité a le choix, et ce choix lui donne du pouvoir. La
solidarité obligatoire de l'impôt transfère choix, et donc ce pouvoir, à la collectivité. Or, dans une union d'Etats souverains, il est hors de question d'opérer ce transfert, qui n'est possible
que dans une communauté politique. L'Allemagne pas plus que les autres Etats n'acceptera jamais de payer "à caisse ouverte" pour les beaux yeux des autres. Elle ne l'acceptera que si elle obtient
en contrepartie le contrôle qui va avec. C'est pourquoi la construction européenne ne peut in fine qu'aboutir à ce résultat: la domination des pays les plus pauvres par les pays les plus
riches...


Par ailleurs, la position d'Hollande n'a rien de surprenant. Aurait-on oublié que c'est un des Delor's boys ? Notre jeunesse nous marque: Mélenchon sera toujours un trotskyste, Hollande sera
toujours un délorien...


 

edgar 20/10/2012 00:37


Fred : au risque d'aggraver mon cas, je découvrais la complexité du monde au moment de la yougoslavie. je commençais à peine à me dire que peut-être la question ne se résumait pas à l'existence
de méchants serbes... Je n'ai pas cru à hollande, mais je ne pensais pas qu'il s'afficherait si petit. à tout prendre, sarko avait presque plus de décence.


olyvier : sympa de repasser par là. aux dernières nouvelles je te pensais fâché par mon intransigeance à l'égard du che(vènement).


paracoua : je ne pousserais pas le paradoxe jusqu'à dire que mélenchon est néolibéral. mais la phrase extraite est formée sur ce modèle, clairement.


il faudrait en effet que je lise negri et hardt, et quelques productions gauchistes. je dois dire qu'à un moment l'excès de cogitations et de mots-valises me rebute. j'avais beaucoup aimé
l'anomalie sauvage de négri, mais je serais bien en peine d'en rappeler une idée forte aujourd'hui.


 

Paracoua 20/10/2012 00:05


En effet, ces déclarations hollandiennes valent leur pesant de cacahuètes. Pas de référendum car "Je crois me souvenir qu'en 2005 nous avons essayé cette formule et
qu'elle n'a pas donné les résultats escomptés !", c'est une conception fort originale de la démocratie. Et puis "Qui paie doit contrôler", ça me paraît une
bonne logique pour conduire l'Union européenne sur les pas de feue l'Union française...


Un commentaire au sujet de Mélenchon: lorsqu'il déclare "La monnaie unique a un avantage qui est aussi son plus redoutable inconvénient : elle pousse d’une manière ou d’une autre à une
convergence des politiques économiques et sociales.", cela relève beaucoup moins d'une philosophie néolibérale que de la dialectique marxiste: le capitalisme qui crée lui-même les
conditions de son propre dépassement, et blablabla et blablabla.


S'y ajoute un certain internationalisme de bazar, qu'en caricaturant à peine on pourrait résumer ainsi: "toutes les sociétés se valent, donc on ne peut pas améliorer séparément l'une d'entre
elles, car cela créerait de l'inégalité".


Cette façon de voir n'est pas très brillante, je vous l'accorde, mais si l'on veut la réfuter efficacement, il faut bien comprendre d'où elle procède et quels sous-entendus s'y rattachent.
Mélenchon n'est pas du tout néolibéral: s'il a, sur certains points, des positions qui rejoignent celles du néolibéralisme, c'est pour des raisons différentes, et moins logiques!

Lib 19/10/2012 14:57


Curieusement, il me semble que le motto qui a présidé jusqu'à présent est plutôt "qui paie est trompé, qui paie est insulté". Avec les résultats spectaculaires que l'on observe en termes d'ethos.