La lettre volée

Notes et idées : Politique, Bandes dessinées, Polars, Media, Actualité, Europe...

Marcel Gauchet a encore frappé !

Au Fait avait publié un entretien avec Marcel Gauchet.

Un autre entretien vient juste de sortir, cette fois-ci dans le Journal du Dimanche

C'est un signe qu'il est maintenant permis de critiquer l'Union européenne, même dans les sphères qui pensent bien, dans leur version "on est entre nous" (Le Débat, dont Marcel Gauchet est le patron, Au Fait, revue un peu haut de gamme) et même dans la version "chut, les enfants écoutent" (le JDD donc).

Ca commence comme de la soupe libérale comme on peut lire dans le Figaro, façon les français sont rétifs aux changements : "La France d’aujourd’hui est un pays profondément inquiet, et donc profondément crispé. Un pays qui a peur du changement, vécu comme un danger potentiel."

Gauchet continue, sur un ton d'analyste expliquant le décalage entre la France, pays littéraire et aimant l'Etat, face à un monde de comptables optimisateurs.

Là où cela devient intéressant c'est quand il prend position et se lance dans une explication de la crispation française :

"JDD : L’Europe devait nous aider…

MG : Oui, mais l’Europe a complètement changé de nature du fait de la mondialisation. François Mitterrand a vendu l’Europe aux Français en leur disant "on va faire à l’échelle européenne ce qu’on ne peut plus faire en France", c’est-à-dire résister à la mondialisation. La promesse était de construire une Europe puissante capable de jouer d’égal à égal avec les États-Unis. Or c’est l’inverse qui s’est produit. L’Europe est devenue un accélérateur de la mondialisation et de la pénétration de ses normes en France. Elle n’a pas été le rempart annoncé, mais un cheval de Troie. Et l’on s’étonne ensuite de la désaffection de l’opinion !"

Plus loin il revient sur une idée que je crois très forte, c'est que la cause de notre europhilie actuelle, irraisonnée, est un fruit direct de la défaite de 1940. Il ne va pas jusque là, mais il fait de cette défaite un évènement fondateur d'un malaise des français par rapport à la France :

"... la France est un pays qui a un grave problème avec la vérité à son propre sujet.

 JDD : Depuis quand ?

À mon sens, depuis mai 1940, quand nous avons brutalement cessé d’être une grande puissance. Nous traînons encore le boulet de cette défaite jamais vraiment assumée."

(je note au passage qu'au JDD on ponctue maintenant apparemment à l'américaine, sans espace entre le mot et le point d'interrogation. Peut-être façon d'agacer Gauchet.)

 

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L'Europe est bien le refuge que nous avons trouvé après l'épisode gaulliste :

"Je pense que la clé du déblocage se situe du côté du rapport à l’Europe. Il faut sortir de cette mécanique infernale qui est devenue paralysante et contre-productive par rapport à ses objectifs initiaux. Il ne s’agit pas de se replier dans son coin, mais de concevoir l’Europe autrement. Elle a démarré à six pays avec une intention fédérale, en vue d’une défense commune contre la menace soviétique. Or il n’y a plus d’Armée rouge, elle regroupe 28 pays, l’idée d’un État-nation européen n’a plus de sens et nous fonctionnons toujours avec les mêmes institutions! Comment cela pourrait-il marcher? Il faut reposer la question européenne à nouveaux frais."

Là on est encore dans l'illusion d'une autre Europe, comme s'il était donné aux français de refaire, dans leur coin, un truc en réalité ingérable.

Mais tout de même, le discours de Gauchet a fait sonner l'alarme du chien de garde journaliste : "JDD : C’est le discours des extrêmes, Marine Le Pen et Mélenchon…

Les extrêmes vivent des questions que les partis de gouvernement laissent en jachère. Ce n’est pas parce qu’ils y apportent des solutions absurdes ou démagogiques que les questions n’existent pas."

Gauchet n'a pas de réponse, il a au moins le mérite de mettre le doigt très exactement là où ça fait mal. On pourra trouver cela encourageant ou déprimant, selon l'humeur...

 

 

 



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À propos

Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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edgar 30/09/2013 17:51


houlà ! tu vas un peu vite en besogne fred !


s'il ne s'agit que de normalisation, pas besoin de faire une monnaie unique.


par ailleurs, avec le traité transatlantique, la normalisation risque de se faire sur des standards plus américains qu'européens. 


autre point : le conseil de l'europe n'est pas l'union européenne. quand la france aura quitté l'UE elle sera toujours membre du conseil de l'europe ...


sur la lutte contre la surpêche, j'ai l'impression que l'UE a été surtout efficace à ruiner les petits pêcheurs qu'à empêcher les filets maillants dérivants et autres usines flottantes
destructrices des poissons.


merci pour tes remerciements en tout cas !

FrédéricLN 30/09/2013 11:50


Excellente interview (au moins d'après ces extraits ;-) ) et excellent billet (même si je me sens plus proche de l'analyse de Marcel Gauchet que de celle de l'auteur), merci !


Je serais même un soupçon plus positif envers ce qu'ont produit les institutions européennes que Marcel Gauchet, s'il voit cette production uniquement comme une accélération de la mondialisation,
et celle-ci uniquement comme négative. 1) Avoir des normes européennes pour les produits industriels facilite certainement les importations… mais facilite aussi la compétitivité de nos industries
européennes et les rend plus aptes à exporter, à mon avis. 2) La production de normes ne concerne pas seulement la production industrielle (p.ex. droits de l'homme au Conseil de l'Europe : grand
bénéfice, à titre d'exemple, pour les autistes et leurs familles) ; et au-delà de celle-ci, elle contribue à l'environnement (p.ex. protection de la ressource en poissons).

edgar 21/09/2013 15:41


denis : merci pour le conseil de lecture, et les remarques.


alexandre : oui, gauchet est encore trop timide. difficile de savoir d'il s'agit de prudence ou d'illusion.

alexandre clément 21/09/2013 11:24


D'accord avec le commentaire n°1. L'analyse de Gauchet est plus que tronquée. Déjà il fait la bête en avançant que l'Europe aurait dérivé par rapport à un projet initial valable et assez pur.
C'est de la bétise au premier degré. L'Europe a été construite pour le but qu'elle a atteint dans les faits : détruire les Etats nationaux et remplacer cette institution ancienne par la loi des
marchés. Les allemands l'ont d'ailleurs toujours vue comme ça. Après le reste, la reconciliation, la paix, la fraternité, le destin commun, en invoquant un peu de Victor Hugo, c'est juste de
l'habillage. 


Ce n'est pas sans raison qu'avant 1983 la gauche (PC en tête) et les gaullistes (les vrais de vrais pas les chiraquiens) étaient anti-européistes, dénonçant cette entreprise comme une combine des
multinationales. Ce qu'elle était. Ce qui est curieux c'est qu'aujourd'hui, le PCF a oublié ses racines

Denis Griesmar 21/09/2013 10:48


L'illusion de l' "autre Europe" est une étape pédagogique nécessaire pour que les Français se déconditionnent de cet infernal "psychovirus". Cela dit, on nous sert cette soupe depuis maintenant
trop longtemps (ici Marcel Gauchet, et même Nicolas Dupont-Aignan). Il est temps de regarder la réalité en face. La France n'est pas seule, si elle le veut bien, et si elle sait reconnaître ses
vrais amis. Une autre conception géopolitique est possible, regroupant, par cercles concentriques ou non, la Francophonie, la Latinité, et des partenaires historiques évidents, comme la Russie,
et même la Turquie (kémaliste, pas AKP). Mais dans l'analyse, il faut remonter, avant 1940, à un autre traumatisme : Waterloo, qui, grâce à la maîtrise des mers, a ouvert toute la planète à
l'Angleterre, et a collé à la France un abcès de fixation : la Belgique, merveilleux outil d'invastion germanique (tandis que la Prusse se voyait remettre la Rhénanie, immense scandale
géopolitique !). La Belgique, résidu croupion de la Lotharingie et de la Bourgogne du Téméraire, en attendant l' "Union européenne" (sic), puis l'Union Euro-Atlantique, tandis que l'idéologie
libérale et le libre-échange allait ouvrir la France, adversaire historique de la collusion Saxons maritimes (Anglos) - Saxons continentaux (Allemands), à la désindustrialisation et à
l'immigration incontrôlée ... Nous allions abandonner Colbert, tandis que les Anglo-Saxons allaient "libéraliser" une fois qu'ils étaient devenus les plus forts, et que les Allemands allaient,
eux, s'accrocher à Friedrich List, sous d'autres formes (normes industrielles, exploitation de la "Mitteleuropa" ... Sur l'art et la manière de vendre une soupe sous une autre étiquette, voir les
"Causeries au coin du feu", de Franklin D. Roosevelt (éd. Bartillat), que je viens de traduire (et de préfacer) ... Peut-être pourrions-nous nous inspirer de ce pragmatisme ...