La lettre volée

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Les salades européennes

L'Union européenne c'est très compliqué. Une sorte de vaste salade métaphorique.

Mais là il s'agit de très concrètes salades, vertes, dont le prix, au buffet du Parlement européen, vient de passer de 2 à 6 €.

Lassés de réglementer la légendaire courbure des concombres, les fonctionnaires européens semblent s'être penchés sur des sujets d'une noblesse encore plus haute.

Chose appréciable, les expérimentations européennes s'appliquent pour une fois aux membres de l'euroclique eux-mêmes.

Je vous laisse vous élever l'âme avec cet hymne au progrès du genre humain :

 

"COMMUNICATION AU PERSONNEL

 

Objet : Réduction du gaspillage alimentaire dans les points de vente de la restauration du Parlement Européen

 

Une série de mesures visant à réduire le gaspillage alimentaire seront introduites dans les points de vente de la restauration sur les trois sites du Parlement Européen à partir du 23 avril.

 Les mesures envisagées sont semblables à celles déjà mises en application dans beaucoup d'États membres de l'UE et par d'autres institutions de l'UE et sont généralement recommandées lors de toute campagne anti-gaspillage. Elles incluront, notamment, des campagnes de sensibilisation et d'information, l'introduction d'une portion anti-gaspillage à prix réduit, la mise en place de balances pour le pesage de certains aliments (comme les salades). Les prix des produits pesés seront similaires à ceux actuellement appliqués dans les points de vente de la restauration des autres institutions de l'UE. En outre, la production des restaurants et des cantines sera encore affinée afin de mieux tenir compte du flux de clients et l'offre sera adaptée afin de réduire les déchets alimentaires. janvier 

 L'objectif de ces mesures est de réduire le gaspillage des aliments sains et comestibles d'environ 20% pour la fin de l'année civile en cours. Les résultats de la campagne de lutte contre les déchets alimentaires seront étroitement surveillés par le service responsable. En outre, les possibilités de redistribuer en toute sécurité les excédents de nourriture comestibles à des organisations caritatives locales seront explorées activement à la lumière de la législation applicable dans les trois lieux de travail.

 Ces mesures visant à réduire le gaspillage alimentaire sont liées à une approche plus large vers la restauration durable comme approuvée par le Bureau dans sa décision du 10 juin 2013, la résolution du Parlement Européen du 19 janvier 2012 et en conformité avec le plan d'action EMAS 2014.

 La Direction Générale des Infrastructures et de la Logistique

 

Ca semble en effet très européen dans la formulation, la hauteur de vues et le sens du détail.

Et donc en conformité avec le plan d'action EMAS, la résolution du 19 janvier 2012 (dont on notera, sans rire, qu'elle "prend acte du fait qu'il n'existe pas en Europe de définition harmonisée du gaspillage alimentaire; demande dès lors à la Commission de présenter une proposition législative qui définisse le gaspillage alimentaire") et la décision du Bureau du 10 juin 2013, le prix des salades vertes a triplé.

Et là, stupeur, au lieu d'approuver bruyamment cette mesure, le fonctionnaire européen moyen, comme un grec moyen, proteste contre l'attaque ainsi faite à son pouvoir d'achat !

Lisons donc le courriel affolé d'un haut fonctionnaire européen préoccupé des vrais sujets :

"I do not find any logical link between this purely mercantile measure (a steep price increase) and limiting the creation of food waste"

Oh mon Dieu ! Une mesure "purely mercantile", dans un univers européen ! Pas possible ! C'est pas comme si l'UE avait autorisé le travail de nuit des femmes au nom de l'égalité, le transfert massif de salariés sous-payés, la privatisation forcée de nombre de services publics et toute une litanie de mesures totalement non mercantiles...

 

Bon, même les plus grands peuvent rencontrer des problèmes à la cantine :

 

 

 

On notera qu'au delà de l'anecdote, cet imbroglio est empreint de la logique de puritanisme mêlé de cynisme qui semble inspirer bien des textes européens. La fameuse résolution du Parlement européen comporte un point 16 qui fait un magnifique cadeau aux plus pauvres, une baisse des prix pour les invendus alimentaires : le Parlement, donc, "est d'avis que tous les États membres devraient permettre aux détaillants de diminuer substantiellement le prix des produits alimentaires frais, en deçà de leur coût de production lorsqu'ils approchent de leur date limite de vente, afin de réduire le volume de denrées invendues traitées en tant que déchets et de donner la possibilité aux consommateurs disposant d'un maigre revenu d'acheter des denrées de haute qualité à des tarifs bon marché".

On sent bien là les valeurs européennes que nous partageons tous.

On note également que le Parlement européen entendait confier à la Commisison le soin de définir la notion de gaspillage alimentaire. Alors que l'europhile moyen nous vante le Parlement comme le lieu d'initiative démocratique si éloigné de la vilaine Commission, on constate que leurs rapports relèvent plutôt de la connivence.

*

Un fonctionnaire s'est apparemment rendu compte qu'il pouvait être gênant d'étaler ces préoccupations saladesques par courriels diffusés à quelques centaines de destinataires : "c'est quoi ce mail à la con que personne n'est arrivé à mettre dans les indésirables, cela fait partie des élections aussi, bande de con". (apparemment il n'y a qu'un con au Parlement européen, mais il opère en bande. On est rassurés. ou rassuré). 

Rassurez-vous donc amis parlementaires et fonctionnaires européens, juste après le 25 mai la croisière s'amuse pourra embarquer à nouveau. J'ai l'air de plaisanter comme cela mais ce n'est pas qu'une anecdote. Il faut s'attendre, une fois qu'on aura amusé la galerie avec des élections européennes qui sont un simulacre démocratique, à un durcissement des politiques.

Yannis Varoufakis a ainsi annoncé dans un article récent qu'à son avis les statistiques sur la Grèce sont truquées avec l'assentiment d'Eurostat, pour ne pas affoler les marchés et les électeurs avant les élections. Ou encore, ce n'est que le 2 juin, après les élections donc, que la Commission rendra son verdict sur les orientations budgétaires françaises. On lit ceci à ce propos : "Selon une source européenne, l'ouverture d'une procédure de sanction ne peut être exclue si la Commission estime que la France ne parviendra pas à remplir ses engagements."

Ce sont là d'autres salades qui nous attendent. Pas forcément aussi réjouissantes.

 

*

Post scriptum :

Je recommande la lecture de ce billet sur le blog de Descartes, l'Europe est notre avenir. J'y ai apprécié cette synthèse : "La construction européenne révèle donc sa vraie nature : le mariage monstrueux entre l’idéalisme pacifiste à la Briand – celui-là même qui conduisit la Société des Nations à l’impuissance, à Munich et à la défaite en 1940 – et le néo-libéralisme des « libéraux-libertaires » à la Cohn-Bendit dont le programme est de réduire les états-nations à l’impuissance non pas pour les remplacer par un nouvel corps politique, mais pour mettre à leur place un mécanisme sans âme – celui du marché – piloté par des technocrates." (pas sûr que le sieur Descartes ne soit pas un peu techno lui-même, mais c'est un autre sujet).

*

Un autre billet, de Christophe Bouillaud, sur l'austérité niée.


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À propos

Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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edgar 16/05/2014 15:17


FD : un de mes tubes préférés. 


ODP : l'activisme vert n'est actif que contre la puissance publique, comme celui des bobos. le culte du local, de la débrouille individuelle sont assez incompatibles avec un état fort, même dans
le domaine social; regarde cohn-bendit, il n'y a pas plus libéral en économie.

fd 16/05/2014 15:09


Suis la ligne du parti...


https://www.youtube.com/watch?v=GLzelTPva64

odp 02/05/2014 18:10


Chez le patronat, c'est vrai, il y a une forme de défaitisme que l'affaire Alstom illustre bien d'ailleurs; mais c'est malheureusement un peu le fruit de l'expérience (cf. litanie des plans
sociaux) mais égaement des fractures idéologiques françaises.


 


Chez les verts ou même les bobos en revanche je ne vois pas du tout de quoi tu parles. Les verts ont une culture du volontarisme qui est à des années lumières de celle de l'impuissance.
Notre-Dames des Landes ce n'est pas de l'impuissance. Ni Cohn-Bendit, ni Greenpeace. Quant aux bobos, ils ont foi dans la toute puissance de l'individu et croient au contraire que l'avenir du
monde réside entre ses petites mains. Nulle culte de l'impuissance également. 


 


Par ailleurs, ne vois pas en quoi j'ai été caricatural. 

edgar 25/04/2014 23:06


odp : tu es aussi caricatural que l'ami descartes, sans le style. je me suis arrêté au milieu d'une bio de briand - fastidieux. il y a une sorte de consentement à l'impuissance de la part du
parti bobo/vert et du "patronat" que la formule de descartes résume assez bien.


le même genre de consentement probablement qui a pu amener la flotte française à se saborder à toulon.


bises

odp 25/04/2014 14:44


Je vois que Descartes est toujours dans le business de profiter de l'ignorance de ses lecteurs pour diffuser sa propagande et que de bons esprits (innocents?) s'y font encore prendre.


 


Ce n'est pas le pacifisme de Briand (je note que Descartes n'évoque pas celui, bien plus virulent, du PCF de l'époque...) qui conduisit la SDN à l'impuissance.


 


Ce à quoi conduisit le pacifisme dudit Briand (mais également de beaucoup d'autres, à commencer par Wilson, son grand architecte), c'est justement à la création de la SDN; tandis que ce qui
condamna la SDN à l'impuissance, c'est en premier lieu le refus des Etats-Unis et de l'URSS d'en devenir membre et en second lieu le refus de certains de ses membre les plus éminents de se plier
à la discipline collective (la France notamment, dès 1923, en envahissant la Rhur malgré l'opposition de la SDN).


 


Quant à faire porter à un pacifisme dont l'UE serait l'héritier le chapeau de la défaite de 40, c'est d'une part acheter à bien bon compte la propagande de l'Action Française mais surtout oublier
que, comme l'a dit de Gaulle, la guerre de 40 ne fut que le 2ème épisode d'une guerre de 30 ans débutée en 1914 dont le nationalisme porte l'intégrale responsabilité.   


 


Enfin, parler de mariage monstrueux entre libéralisme et pacifisme, c'est tout simplement ignorer que libéralisme et pacifisme ont les mêmes racines intellectuelles (avec la démocratie
d'ailleurs) et ont par conséquent toujours marché main dans la main en Europe - tout comme, à l'autre bout du spectre nationalisme et antilibéralisme l'ont d'ailleurs fait. 


 


Bref le niveau de confusion mentale atteint des sommets.