La lettre volée

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Les deux maux de l'euro, l'Allemagne et nous

La tension avec l'Allemagne résulte d'une profonde incompréhension des problèmes actuels. Elle n'est pas bonne.

 

Il faut revenir sur les problèmes de l'euro pour comprendre en quoi taper sur l'Allemagne, et lui reprocher ses réticences à "sauver l'euro" est vain - et même dangereux, en rendant plus difficile la sortie de l'euro.

 

L'euro entraîne des conséquences dommageables à deux niveaux entièrement distincts.

 

1. Le problème de la valeur externe de l'euro

 

 Les estimations divergent mais la plupart des économistes s'accordent à penser que l'euro est surévalué, par rapport au dollar ou au yuan, de 20% à 30%.

 

Cette situation fait de la zone euro la variable d'ajustement du système économique mondial : les USA accumulent des déficits commerciaux mais bénéficient du privilège de la monnaie d'émission. Le financement de leurs déficits est facile - jusqu'ici.

 

Côté chinois, comme la décision de lier le yuan au dollar a été prise - avec de très légères réévaluations ponctuelles, lorsque le dollar baisse, les ventes de produits chinois restent stables en zone euro.

 

 A tous les coups, c'est la zone euro qui perd.

 

Ce masochisme européen peut s'expliquer de multiples façons, et il reviendra peut-être aux historiens de faire la part des choses. L'Allemagne dépend des Etats-Unis  pour sa défense, on peut comprendre qu'elle ne souhaite pas mener une politique trop agressive à l'égard de son protecteur. L'Allemagne par ailleurs est allergique à l'inflation et se satisfait d'un euro fort.

 

Une baisse de la valeur de l'euro allègerait probablement à moyen terme les problèmes économiques de la zone. Il reste cependant le deuxième problème de l'euro.

 

2. Le problème des écarts d'inflation entre pays membres

 

L'Allemagne a une inflation faible. La population est prête à des sacrifices par peur de ce phénomène, censé (à tort), avoir entraîné la montée au pouvoir d'Hitler.

L'Allemagne est de plus la première économie de la zone euro.

Tous les pays de la zone euro qui ont une inflation supérieure à l'Allemagne voient leurs produits perdre en compétitivité. C'est leur balance commerciale qui souffre à la fois de la surévaluation de l'euro et de cette surévaluation domestique. Avant l'euro, les pays plus inflationnistes (pour diverses raisons, pas toutes mauvaises) pouvaient dévaluer pour rester à niveau. Gérard Filoche appelle ces dévaluations "se faire concurrence". C'était au contraire une soupape de sûreté fort utile, dont on voit bien aujourd'hui qu'elle manque. Aujourd'hui ils n'ont pas d'autre solution que d'entrer dans des politiques durement récessives ou de faire faillite.

 

Il y a des dizaines de facteurs qui ont mené à la crise actuelle. Mettons que les deux précédents, propres à la zone euro, soient les plus importants pour les pays membres. Car les déficits commerciaux qu'entraîne l'euro

 

Je ne demande pas à être cru sur parole. Deux exemples : on écrit souvent que l'euro n'est pas la cause de nos problèmes parce que l'Allemagne le supporte. Elle ne le supporte pas si bien que cela d'une part : elle ne fait ses excédents commerciaux qu'avec ses partenaires de la zone euro. Avec ses partenaires hors zone euro, elle est en déficit. D'autre part - sur ce seul point je ne retrouve pas de documentation - on lit parfois que la parité de conversion mark-euro initiale sous-évaluait le mark par rapport à d'éautres devises de la zone euro, ce qui a pu permettre à l'Allemagne de moins souffrir de cette devise surévaluée.  De fait, l'Allemagne souffre moins du problème 1 que les autres, et pas du tout du problème 2. La France souffre du problème 1, et un peu du 2 - car elle a réussi à conserver une inflation proche de l'Allemagne. La Grèce souffre des deux problèmes au maximum.

Les déficits commerciaux créés par l'euro entraînent ensuite un endettement public qui est responsable de la crise de la dette actuelle.

 

 *

 

 Par rapport à cette situation, comment positionner les projets des uns et des autres ? Comment évaluer les projets et programmes économiques, notamment avant la présidentielle ?

 

A. La position allemande

 

L'Allemagne souhaite faire tenir le système et l'euro - officiellement. A mon avis elle veut d'abord ne pas être rendue responsable de l'éclatement, guère plus.

Mais elle ne veut pas, pour cela, consentir à plus d'abandons de souveraineté qu'elle ne la déjà fait. Notamment pas transférer à une banque centrale qu'elle ne contrôle pas, le pouvoir de renflouer l'ensemble de la zone par de l'émission monétaire massive (quelles qu'en soient les modalités techniques, dont je ne maîtrise pas les subtilités, entre FESF, MES et autres instruments salvateurs).

L'Allemagne n'accepterait qu'à la condition de pouvoir faire respecter de façon extrêmement stricte les règles du pacte de stabilité.

Cela résoudrait le problème de court terme de la zone, mais pas la surévaluation de l'euro, ni même le problème des écarts d'inflation.

Je pense que l'Allemagne sait que l'euro n'est pas viable, attend que le mécanisme craque mais ne veut pas être rendue coupable. Elle lâchera peut-être quelques concessions qui permettront à l'attelage de tenir quelques semaines de plus, mais pas mieux.

 

 B. "La monnaie commune"

 

Nombre de candidats sont pour un euro monnaie commune, Chevènement, Marine le Pen. Cette proposition a été avancée initialement par Jacques Sapir. Cela consisterait à avoir une monnaie commune pour les transactions hors zone euro, et des monnaies nationales pour les transactions internes à la zone. Je n'y crois pas, pour plusieurs raisons.

Cela règle le problème des écarts d'inflation entre pays membres  (le deuxième des maux de l'euro mentionné ci-dessus). Les pays membres peuvent revoir la parité de leurs devises. Mais la question de la valeur de l'euro par rapport à l'extérieur reste entière. Or l'Allemagne est perdante dans ce jeu : elle ne pourrait plus refaire sur ses partenaires membres de la zone euro le déficit qu'elle a, comme les autres, avec les pays non membres.

 

C. Une gestion intelligente de l'euro

 

Je n'ai pas lu de candidats mettre cela en avant - pour faire des propositions pertinentes sur l'euro, encore faut-il ne pas avoir pris l'habitude de faire croire que l'euro n'est pas un problème.

Il faudrait remédier au problème 1 pour gagner du temps et résoudre le problème 2.

En clair, il faudrait dévaluer l'euro franchement pour relancer l'ensemble de la zone. Dans le même temps, des transferts permettraient d'améliorer la compétitivité des pays les plus faibles. Seul problème, cette politique est agressive à l'égard des Etats-Unis. Elle pourrait de plus être inflationniste, non pas dans l'ensemble de la zone euro, mais en Allemagne, plus proche du plein emploi de ses capacités de production.

On voit mal pourquoi l'Allemagne soutiendrait une telle stratégie, alors que le retour au mark serait moins dommageable.

Par ailleurs, s'il était si facile que cela d'améliorer la compétitivté d'un pays par des transferts extérieurs, la Grèce, qui a beaucoup "bénéficié" de fonds structurels, serait aujourd'hui un pays prospère.

 

D. A côté de la plaque

 

Sont à côté de la plaque, à mon avis, tous les éléments de programme qui  attribuent à des déficits publics excessifs, ou à l'impéritie des banques, la crise actuelle. Les banques ont eu beau avoir des comportements imbéciles, quand une économie entre en récession, elles se retrouvent fragilisées même sur leurs activités "normales". Les déficits publics viennent, eux, de l'absence de croissance et de la nécessité de financer le déficit commercial. Et c'est l'euro qui, en bonne part, bride la croissance et creuse les déficits extérieurs.

 

*

En attendant, je suis obligé de donner raison à Jean Quatremer contre Arnaud Montebourg :  exciter les français contre l'Allemagne ne résoudra aucun des problèmes de l'euro. Si Merkel lâche un interventionnisme débridé de la BCE, sans contreparties drastiques, elle sera battue et son successeur reprendra tout. Par ailleurs, on aura juste temporisé et aucun des problèmes de l'euro ne sera résolu.

Montebourg ne fait que suivre Hollande, qui prend conscience que les allemands n'ont aucune envie de sauver l'euro pour se retrouver à la tête d'un bateau ivre, accumulant les dettes et les déficits commerciaux : car aucun des deux problèmes de l'euro qui créent les déficits commerciaux ne seront résolus par un laxisme allemand.

 

Il n'y a pas d'autre solution viable à long terme que de sortir complètement de l'euro. La pire des choses en attendant d'y être obligés serait de commencer à s'en prendre à nos voisins.

 

   Ailleurs : billet de Tyler Cowen sur les convictions allemandes

Post scriptum : billet insuffisamment relu. Sera corrigé et peut-être remanié après publication.

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À propos

Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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DAELIII 01/12/2011 19:45


Bravo pour ces rappels lucides.


Rappelons, pour compléter un peu les racines du problèmes, que l'électrification de la ligne Maginot a été confiée à l'époque à Siemens, ce qui en dit assez sur la collusion patronat français -
volonté hégémonique allemande. Elle se poursuit.


En guise de confirmation sur les "petites histoires" mentionnées par M. Couvert, cette phrase qui m'a été dite par un ex-directeur d'un labo du HMI lors d'un séjour sabbatique dans le mien :
"Nous n'avons pas réussi à avoir Dantzig par les armes, nous l'achèrerons". Il se trompait pour la Pologne, que le tyrannie russe a protégée de la tentation de disparaître. Il n'avait sans doute
pas osé me parler de mon pays.

DAELIII 01/12/2011 19:37


aaa

Gérard Couvert 01/12/2011 09:51


Je n'ai rien dit d'autre, en politique il n'y a pas de force véritable, seulement des faiblesses. Mais défendre nos intérêts peut passer par accepter de mener une guerre - économique pour
l'heure- et de ne pas se contenter d'une défense des fortifications (Areva). La ligne Maginot ne fut pas vaincue mais contournée, c'est dans notre tête et dans Laval 1935 que la défaite est née ;
le pacifisme, l'angélisme et bien sur les européistes de l'époque (Birand, Henesy, et déjà Schuman) ont empêché le corps social de se défendre ; la clique au pouvoir fait la même chose.


Et pour continuer par amusement le parallèle, n'oublions pas que Mussolini était plutôt francophile (professeur de Français même) que l'Anschluss ne fut pas de son gout et que d'Annunzio fit son
possible pour faire comprendre au gouvernement français que l'Italie ne demandait pas grand chose (écoles en Tunisie, Trieste).


Vite un axe Paris-Rome !


 

edgar 01/12/2011 09:34


Nous n'avons pas à reprocher aux allemands de savoir défendre leurs intérêts. Notre problème est de ne pas savoir défendre - et même concevoir - les nôtres. Mais ce n'est pas de leur faute.

Gérard Couvert 01/12/2011 09:23


Bien sur chacun mange et se vêt, mais il s'agit de politique avant tout, donc de culture.


La guerre dans les Balkans à été une sorte de revanche pour les Allemands, et depuis la ré-visualisation de l'impérialisme Tedesque est patente, croyez-vous que les publicités en Allemand sur des
média français ou le casernement de soldats allemands en France, soient des hasards ?


Les Allemands n'ont jamais cessés de s'occuper de leurs intérêts, alors que nous nous occupions de faire l'Europe au détriment des nôtres, 35 ans de ce régime-là nous ont amené aux tensions
actuelles.Toutes les personnes qui ont eu à côtoyer des Allemands dans un cadre professionnel ont une anecdote à raconter montrant combien le vernis techno-propre craque vite ; au-dela des
discussion il y la certitude : c'est mieux parce que c'est Allemand !


1870, 1914,1939 l'histoire réécrite que l'on nous sert,est un effet de propagande et de manipulation mentale, mais la responsabilité primaire de l’Allemagne dans ces guerres d'invasion et de mise
en sujétion est certaine (il faut aussi voir plus avant du coté de la Prusse ou de l'Autriche), qu’ils aient remplacé les soldats par des euro ne change rien, leur but est le même ; de son coté
la perfide Albion attend et jette l'huile sur le feu.


La B.C.E. est à Frankfort et nous siégeons au Conseil de Sécurité, la norvégienne et Con-Bandit n'ont rien de purs innocents.