La lettre volée

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Le désastre de l'euro : c'est la faute à la Suisse

C'est assez pathétique. Les partisans de l'état-nation européen affirment sans cesse que la France est bien trop petite pour se débrouiller seule dans le vaste monde.

Cela ne les empêche pas maintenant d'expliquer que les malheurs de l'euro sont dus...à la Suisse !

c'est l'objet d'un article de Daniel Gros, patron du think tank Centre for European Policy Studies. Il ne craint pas de titrer sur "une guerre monétaire passée inaperçue" (article en anglais).

L'auteur montre que, en effet, la Suisse achète énormément d'euro pour essayer de maintenir le Franc suisse à des niveaux raisonnables (oui, avec le Rwanda, la Suisse est l'un des pays qui utilisent encore un Franc pour commercer).

La Suisse, ce pays qui a oublié de se rendre compte qu'il est trop petit pour exister, est en effet confrontée à un afflux de capitaux quittant la zone euro vers une zone économique plus performante. Et cela renchérit le franc suisse et risquerait de couler l'industrie locale.

Donc logiquement en effet, la Suisse est l'un des plus gros détenteurs d'euros. Selon les estimations de Daniel Gros, la Banque nationale Suisse a acheté, dans les trois dernières années, 170 milliards d'euros contre 270 pour la Chine. Gros estime que de tels achats passeraient, venant d'un autre pays, pour une "guerre commerciale".

Le reste de l'article est à l'avenant, qui essaie de nous faire accroire que la Suisse pèse dangereusement sur l'économie de la zone euro.

Faut-il que les eurocrates et leurs satellites soient aux abois pour recourir à des arguments aussi désespérés ?

Voilà que la zone euro, cette invincible armada censée nous sauver de la mondialisation, vacillerait à cause d'un pays de huit millions d'habitants (merci aux commentateurs de ne pas traiter la Suisse de paradis fiscal, le Luxembourg en est un bien plus important).

En maintenant le franc suisse "artificiellement" bas, la Suisse concurrencerait déloyalement la valeureuse zone euro, presque autant que la Chine selon Gros. L'argument ne vaut rien.

Autant la Chine a les moyens de concurrencer par ses productions, en quantité et en qualité, l'ensemble de la zone euro, autant la Suisse ne fait que protéger son industrie contre une hausse du franc suisse due à des turbulences monétaires. Et l'industrie suisse serait bien en peine de prendre, au niveau mondial, plus que quelques centièmes de part de marché à la zone euro, faute de capacités de production.

Gros reste d'ailleurs dans un grand flou artistique lorsqu'il s'agit d'évaluer le coût de la concurrence suisse pour la zone euro : "Switzerland’s peg to the euro has thus made the intra-EZ adjustment (elimination of current-account deficit in the south combined with lower surpluses in the North) significantly more difficult." ("l'arrimage du Franc suisse à l'euro a accru les difficultés d'ajustement au sein de la zone euro (rééquilibrage des balances commerciales déficitaires au sud avec les excédents du Nord) de façon très sensible". Merci pour la précision.

*

On remarque au passage que, lorsqu'il s'agit de pointer les travers de la Suisse (de trouver un bouc émissaire en réalité), les difficultés de la zone euro viennent des balances commerciales et des questions de parité monétaire.

Pourquoi alors Gros ne se demande-t-il pas pourquoi l'euro est surévalué en permanence de 30% par rapport au dollar ? Pourquoi n'écrit-il pas que nous ne sommes pas dans une crise de la dette publique mais dans un problème d'ajustement entre monnaies (rendu impossible par l'euro, entre pays membres) ?

Parce qu'il ne s'agit pas de comprendre, mais d'enfumer. Gros ne cherche pas à décrire l'ensemble des désordres monétaires dont souffre la zone euro, il cherche à pointer la Suisse du doigt.

Plutôt que de crier haro sur les suisses, le lecteur préfèrera conclure qu'un pays de huit milliions d'habitant non affligé de la fièvre nationaliste européenne, peut parfaitement se débrouiller, seul, dans la mondialisation.

Sacré hommage du dogmatisme européen au réalisme suisse.

 

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Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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Paracoua 23/10/2012 23:59


Je n'ai pas parlé dans ma précédente intervention d'un autre type de critiques du CFA: celles qui émanent des néolibéraux. On en lira ici un exemple typique, dont je trouve les conclusions
assez inquiétantes:


http://www.afrik.com/article19197.html


C'est ce genre d'arguments qui font que je reste très modéré sur le sujet...

sdz 22/10/2012 13:16


Bien sûr que nous sommes confrontés à un problème de dette publique, sur sa masse, sur son rôle de paravent masquant une société partant à la dérive depuis des décennies, sur le jeu des taux
d'intérêt alors que l'usure devrait être dénoncée. L'absence de souplesse de l'euro notamment sur les parités entre monnaies traduit d'ailleurs sa nature profondément néo-impérialiste...


Puisque certains évoquent le Franc CFA, je les invite à considérer le système de l'IRC pour la résorption de la dette publique dans un cadre francophone (datant de 2008), représentatif d'une
stratégie souverainiste de contournement de l'UE et l'euro. cf blog IRC

Paracoua 20/10/2012 12:06


Edgar: merci pour votre réponse et pour votre honnêteté. Je ne m'y connais pas assez en économie pour faire un article détaillé sur le sujet. Mais il est clair que le cours élevé de l'euro
pénalise les productions de la zone CFA (la culture du riz, par exemple, n'arrive pas vraiment à décoller car le riz importé d'Asie est moins cher).


Cela dit, il me semble que la dévaluation de 1994 n'avait guère fonctionné (il est vrai qu'à l'époque les conditions étaient différentes, le CFA était lié au franc et non à l'euro).


Les articles que j'ai pu lire jusqu'à présent sur le sujet ne m'ont pas paru très sérieux. Ils procèdent souvent moins d'une analyse de la situation économique que d'un ressentiment confus à
l'égard de l'ex-métropole. Celle-ci se voit, par exemple, accusée de pousser à la dévaluation afin de ruiner l'Afrique. Ainsi, fin 2011 le journal pro-Gbagbo "Notre Voie" répandit la rumeur d'une
dévaluation imminente du CFA, décidée par la France avec l'accord du vilain traître Ouattara. Nous l'attendons toujours...


On parle aussi très peu du problème des dettes des états africains (généralement libellées, il me semble, en d'autres monnaies que le CFA).

edgar 20/10/2012 00:43


paracoua : oui. je devrais en effet dénoncer la parité fixe imposée aux pays de la zone CFA. je ne connais pas suffisamment le sujet pour en dire quoi que ce soit de censé. j'ai évoqué deux ou
trois fois la renégociation cynique des accors ACP, qui bénéficiaient à l'Afrique, par l'union européenne, mais pas plus.


j'accueillerais volontiers un article de votre part sur le sujet.

Paracoua 19/10/2012 23:28


Effectivement, c'est vraiment pathétique ce genre d'article. L'UE est bien partie si elle ne peut même pas nous défendre contre la "guerre commerciale" de la Suisse! Et puis, en pointant du
doigt la sous-évaluation du franc suisse, M. Gros n'a pas l'air de considérer la possibilité d'une surévaluation de l'euro...


Il n'y a pas grand-chose à ajouter aux arguments d'Edgar, mais je voudrais rectifier l'erreur commise par fd: le franc CFA est en vigueur dans 14 pays d'Afrique centrale et occidentale, mais pas
au Rwanda, qui utilise le franc rwandais.


Il y a d'ailleurs 2 types de franc CFA, un en vigueur dans l'UEMOA (Afrique de l'Ouest) et un dans la CEMAC (Afrique Centrale), qui bien qu'ayant la même valeur ne sont pas interchangeables:
ainsi, un billet utilisable en Côte d'Ivoire l'est également au Sénégal (pays UEMOA), mais pas au Cameroun ou en Guinée Equatoriale (pays CEMAC).


Le franc CFA a en outre la particularité d'être indexé sur l'euro, au taux fixe de 1 euro = 655 francs CFA (approximativement, j'oublie les décimales). De ce fait, tout ce qui se passe dans la
zone euro a des répercussions sur la zone CFA, qui sont très peu discutées, y compris sur ce blog. Ces 14 pays représentent pourtant plus de 100 millions d'habitants, et la plupart
d'entre eux nous sont historiquement liés, étant d'anciennes colonies françaises. Par surcroît, je suis très attaché à certains d'entre eux. Alors, si Edgar se sent pour faire un article sur le
sujet, je l'y encourage vivement.

edgar 18/10/2012 01:31


fred : le rwanda utilise le franc rwandais. je trouve ça fascinant de voir que là bas cette dénomination a encore un sens mais plus chez nous. je ne porte aucun jugement sur le régime rwandais.

edgar 18/10/2012 01:30


Fabien, trois points :


 


1. la plupart des arguments pro-UE sont aussi bidons que celui-ci


2. l'argument émane du patron de l'un des premiers think tanks européens, preuve que même (surtout) à ce niveau, on raconte n'importe quoi


3. quand le délire techno qu'est l'UE s'effondrera, les partisans de l'idée européenne n'auront qu'à s'en prendre à eux-mêmes parce que leur idéal aura également été emporté. à force d'accepter
n'importe quoi sous prétexte que cela rapproche du graal final.


 

fd 17/10/2012 23:12


Malgré tous ses travers on ne peut pas ne pas aimer la Suisse. Mais pourquoi parler du Rwanda ? A cause du Franc CFA ? C'est cependant le pays de la zone franc qui s'éloigne le plus du franc et
de la france (ce que des centaines de milliers de Congolais ont payé de leur vie, soit dit en passant)

Fabien 17/10/2012 15:16


Suis bien d'accord avec vous sur la non-pertinence de ce type d'arguments... Si l'UE mérite son prix nobel de la paix, elle est encore loin du prix nobel d'économie. La vraie raison à cette crise
est que nous continuons à faire l'Europe des Nations plutôt que l'Europe fédérale. Point :-p