La lettre volée

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La loi du ghetto, enquête dans les banlieues françaises. Luc Bronner

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L’auteur suit les banlieues pour Le Monde. N’ayant à peu près aucune connaissance des banlieues, son livre m’a intéressé par son aspect « coup d’éclairage ».

Quelques constats :

  1. 1. Les banlieues sont des lieux de relégation où Paris (et d’autres métropoles urbaines) entassent les arabes et les noirs qu’elles ne veulent pas voir chez elles. Quelques stats étonnantes : la proportion de jeunes d’origine étrangère dépasse 60% dans 20 villes françaises en 2005. 19 de ces 20 villes sont en Île-de-France. Ce sont quasiment toutes les villes les plus sensibles d’aujourd’hui ;
  2. 2. Ces banlieues sont relativement désertées par les services publics et notamment par la police (il y a trois fois plus de policiers par habitant à Paris que dans les départements environnants). Absente au quotidien, la police se rattrape par des passages spectaculaires, sous la forme de déplacements des BAC (brigades anti-criminalité) ;
  3. 3. Dans ces "déserts" sociaux – du moins désertés par la société française classique -, l’absence de revenus rend attractif les business plus ou moins légaux, de la revente de vêtements contrefaits jusqu’à la drogue ;
  4. 4. Tout ça finit par créer des mondes étranges, où « ce ne sont plus les jeunes qui bénéficient d’une permission de minuit, ce sont les adultes qui disposent d’une forme de tolérance, parce que appartenant au quartier. » Mieux, « les jeunes protègent leurs parents, perçus comme trop soumis vis-à-vis de l’Etat, de la société ; ils les défendent, les vengent s’il le faut ».
  5. 5. Les pouvoirs publics sont souvent défaillants. On lit qu’un éducateur ayant été tué peu après s’être interposé pour empêcher des jeunes de se bagarrer, le maire s’est déplacé pour l’enterrement, mais pas la police, pas d’enseignant, pas de sous-préfet ni de représentant de l’Etat. De façon générale, il n’y pas de reconnaissance pour les personnes qui contribuent à maintenir un lien entre habitants, gardiens d’immeubles par exemple ;
  6. 6. Des statistiques sont citées, qui indiquent que les jeunes les plus délinquants sont issus de familles de plus de six enfants. Un auteur (Hugues Lagrange) en conclut que cela marque des différences culturelles entre maghrébins et noirs d’Afrique de l’Ouest (ces derniers ayant des familles plus nombreuses). Certains ont déjà répondu, ailleurs, que cela marque aussi le fait que l’immigration noire est plus récente et moins intégrée. On peut aussi en conclure, sur un autre plan, que plutôt que de détruire des barres de HLM, les pouvoirs publics feraient mieux d’y créer des appartements susceptibles d’accueillir des familles de dix personnes – appartements aujourd’hui inexistants selon Bronner (Pierre Cardo : « dans ma ville, on n’a que 2 F6 pour 2360 logements sociaux »).
  7. 7. Les organisations musulmanes ont un rôle plutôt pacificateur. Au cours de  2005, elles ont incité les jeunes à ne pas sortir.  L’islam dans l’ensemble du livre a un faible rôle.
  8. 8. Il manque des relais de la société classique à l’intérieur des cités, il manque aussi un accueil de la société des cités dans la société classique. A des jeunes des cités qui ont constitué une liste aux municipales, on reproche d’avoir constitué une liste ethnique. Leur réponse : « c’est vous la liste ethnique ! Vous n’avez que des blancs ! »
  9. 9. Face à des violences spectaculaires, il serait faux de croire que la droite a le privilège de la gesticulation législative inutile, voire dangereuse. De fait, sur la loi sur les halls d’immeuble ou sur l’extension des contrôles d’identité, l’auteur évoque, entre droite et gauche, une véritable « coproduction législative ». Même chose pour la notion de « délinquance en bande organisée », qui autorise des gardes à vue de 96 heures !

Dans l’ensemble, le livre de Bronner est passionnant et frustrant. Passionnant parce qu’il montre à quel point il y a effectivement une spécificité de certaines zones transformées en ghettos contemporains. Il parcourt l’ensemble des problématiques qui concernent ces zones : sociologiques, urbaines, religieuses, juridiques, scolaires. Du coup, certains passages sont trop rapides. Heureusement une bibliographie abondante permettra au lecteur curieux de poursuivre. Frustrant également parce qu’on a envie d’en entendre plus de la part des intéressés, on a envie de découvrir des idées pour remédier aux situations de blocage décrites dans tout l’ouvrage.

De mon point de vue, il y aurait quelque chose à faire du côté de la démocratie locale. S’il y a une spécificité des cités, elle doit être reflétée politiquement. Des conseils de quartier permettraient sans doute, à condition d’être investis de pouvoirs et de rôles réels, de faire émerger des personnalités locales. Je ne vois cependant pas d’efficacité à de telles mesures si elles devaient être réservées aux « banlieues ». Une généralisation de conseils de quartier pour toute unité de quelques milliers d’habitants ne serait pas du luxe pour débattre de problèmes du quotidien...

 

En attendant, rien ne montre que la situation s’améliore. Dans un article récent, Luc Bronner écrit ceci :

 

"On est fous ! On est en train de ghettoïser des quartiers sur lesquels on a investi des millions d'euros avec la rénovation urbaine parce qu'on y installe, avec la loi DALO, les familles les plus en difficulté, celles dont personne ne veut ailleurs", s'insurge Jean-Christophe Lagarde, maire de Drancy, député Nouveau Centre de la Seine-Saint-Denis. "Dans nos communes de banlieue, c'est déjà difficile d'équilibrer la composition sociale dans le logement social. Avec le DALO, on risque de fragiliser tout ce qu'on essaie de faire pour réintroduire de la mixité sociale", se désole Gérard Ségura, maire PS d'Aulnay-sous-Bois.

Philippe Doucet, maire PS d'Argenteuil, ne décolère pas, lui non plus. Samedi 9 octobre, avec les maires de deux autres villes du Val-d'Oise, il a organisé une manifestation pour dénoncer "l'hypocrisie" et le "cynisme" des pouvoirs publics. "La préfecture ignore sciemment les 25 communes du département qui ne respectent pas la loi SRU (solidarité et renouvellement urbain) leur imposant un minimum de 20 % de logements sociaux. Mais elle met la pression sur des villes comme Argenteuil - qui, elles, respectent la loi SRU - pour accueillir les familles qui n'ont rien trouvé ailleurs."

Conséquence ? Alors que sa ville investit pour tenter d'attirer ou de retenir les classes moyennes, l'Etat l'oblige à accueillir des familles parmi les plus pauvres. Un argument repris par Daniel Goldberg, député PS de la Seine-Saint-Denis : "Pour le département, un des enjeux est de faire venir des classes moyennes - des familles de profs, des infirmières, des policiers - et pas d'accueillir les familles les plus pauvres des départements voisins, notamment de Paris ou des Hauts-de-Seine".[1]

*

En conclusion, un bon livre à conseiller sur un sujet qui risque de revenir périodiquement au premier plan de l'actualité.

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À propos

Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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gilles 20/10/2010 20:54



Merci pour ce compte-rendu de lecture, les regroupements de communes dans des agglomérations, district ou pays, tout ce fourbi pour éloigner les citoyens des décisions est néfaste et en
particulier pour les endroits où vivent les personnes les plus en difficulté.