La lettre volée

Notes et idées : Politique, Bandes dessinées, Polars, Media, Actualité, Europe...

L'Union européenne, un bête état-nation, en plus grand. Ou Lordon et la gauche de gauche

Il y a quelques temps, je notais, dans un billet titré souverainisme ou tyrannie que, sous couvert d'internationalisme, les défenseurs de l'Union européenne ne faisaient que construire un bête état-nation :

 

"que revendiquent au fond les défenseurs d'une Europe unie ? Un souverainisme des 27, rien de moins, rien de plus. Ils souhaitent que l'Union forme un corps politique souverain, compétent pour décider d'une politique monétaire, militaire, policière, douanière, pénale...

 

Ils n'ont généralement pas le courage de l'avouer, et vous présentent chaque nouvelle réforme comme une petite paille qui aura vite fait de plier sous le poids des affreuses souverainetés nationales.

 

 Sauf que, de fil en aiguille, l'Union dispose de la plupart des compétences d'un état souverain (certes, non démocratique : la souveraineté est une condition non suffisante ; la démocratie suppose que le suffrage universel permette de décider des orientations politiques, pas de faire semblant.)

[...]

la pensée européenne, [qui] se croit ouverte et [qui] n'est que confinée à un espace suffisamment vaste pour que, vu du milieu, on en n'aperçoive pas les frontières."

 

Frédéric Lordon va publier un texte dans la Revue des Livres (http://www.revuedeslivres.fr) , à paraître en janvier, dans lequel il exprime une idée très proche :

 

"On peut, et c’est mon cas, trouver préférables les projets de dépassement des actuelles nations puisque, sous les bons agencements institutionnels, ils augmentent les puissances individuelles et étendent les chances de paix. Mais s’il n’y a à choisir qu’entre, d’une part des agencements générateurs de violence économique et négateurs de la souveraineté politique, et d’autre part les solutions nationales, alors pour ma part je n’hésite pas un seul instant. Et tout ceci à la condition de voir au moins que les entreprises de « dépassement » ne sont finalement jamais que des projets de reconstruction de nation mais à une échelle étendue. Pour peu qu’on se soit donné comme boussole absolue le principe de souveraineté, c’est-à-dire avoir admis sa clôture intrinsèque, on peut nommer nation tout ensemble se proposant de le déployer et, partant, mieux se faire à l’idée que la « nation » ainsi redéfinie est un principe indépassable, même s’il est toujours possible à ceux qui en ont le loisir d’en penser le point asymptotique : la nation-monde – mais alors à la condition de ne plus prétendre faire de la politique dans la conjoncture présente."

 

 Le seul aboutissement cohérent d'une démarche internationaliste serait un gouvernement, ou un ordre juste, mondial. L'entre-deux européen, surtout actuel, n'est rien de plus qu'une nation, qui plus est ingouvernable.

 

Ceci n'est pas qu'un débat théorique. Je crois que la gauche de gauche, celle qui ne nie pas les dégâts de la construction européenne, se plante en souhaitant conserver le projet européen, toujours considéré comme "internationaliste", affublé donc d'un coefficient positif. Dépasser 27 nations considérées comme trop petites pour en construire une autre à la place, sans changer d'un iota l'ordre du monde, sans rendre les règles du jeu international plus juste (et pour cause, l'Union européenne fait le jeu de l'OMC et a subordonné sa politique de défense à l'OTAN), n'a rien à voir avec de l'internationalisme.

 

Pour descendre encore plus bas dans la cuisine politicienne, je crains que le travail de Lordon (et le réveil du M'Pep) ne viennent un peu tard par rapport à l'élection présidentielle. Avec un an d'avance, Lordon, et d'autres, auraient pu faire adopter au Front de gauche le choix de la sortie de l'euro - au lieu de faire le cadeau extraordinaire à Marine le Pen de la laisser porter, presque seule, ce thème (en réalité le FN s'accroche encore à un euro monnaie commune, mais c'est une autre histoire).

 

Du fait de ce retard, la campagne du Front de gauche est une guignolade, où l'on doit supporter d'entendre que l'euro est indispensable pour créer, un jour, un smic européen. Le Front de gauche voit bien que l'euro ça ne marche pas en pratique, mais considère qu'en théorie c'est toujours viable. Les théoriciens de la gauche de gauche ont raté un train.

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Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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Descartes 26/12/2011 16:21


Tu écris: "Pour descendre encore plus bas dans la cuisine politicienne, je crains que le travail de Lordon (et le réveil du M'Pep) ne viennent un peu tard par rapport à l'élection
présidentielle. Avec un an d'avance, Lordon, et d'autres, auraient pu faire adopter au Front de gauche le choix de la sortie de l'euro - au lieu de faire le cadeau extraordinaire à Marine le Pen
de la laisser porter, presque seule, ce thème"


Je crois que tu oublies quelle est la base sociologique du FdG. Dès lors que le FdG a choisi de se positionner dans la défense des classes moyennes (revendications "sociétales", minorités,
sans-papiers, etc.) il était hors de question de se placer sur une ligne eurosceptique. D'une part parce que les classes moyennes sont europhiles (et c'est normal, puisqu'elles sont les premières
a avoir profité de la "concurrence libre et non faussée") et d'autre part, parce que le candidat des classes moyennes au second tour est François Hollande, et il s'agit de ne rien faire qui
puisse rendre le ralliement au second tour impossible.


Le problème n'est donc pas le "timing" de Lordon ou du M'PEP, mais un positionnement politique "lourd" du FdG. Si Marine Le Pen peut porter "presque seule" la thématique de la sortie de l'Euro,
c'est parce qu'elle porte "presque seule" la décision assumée de s'adresser au vote ouvrier et populaire.


Je profite de l'opportunité pour te souhaiter de bonnes fêtes et une heureuse année 2012

Christine 22/12/2011 23:58


Réponse à Edgar


Pour faire court:


1/ Le Front de Gauche ne veut envisager de changement au niveau de l'UE que de l'intérieur or les Institutions, OMC, FMI, UE sont elle-mêmes verrouillées par les textes qui les régissent. 
Le M'PEP propose d'en sortir et d'en créer d'autres basées sur la coopération, etc...


2/ Le programme du F de G est un cadre dont les composantes ne peuvent s'affranchir: pas de place pour les propositions du M'PEP


3/ Personnellment je pense que le F de G souhaite rester socialo-compatible


J'espère que ces quelques lignes  lignes auront répondu à votre question.

Gérard Couvert 22/12/2011 18:02


Bonjour,


Je n'avais pas lu le commentaire de François auquel je ne peut pas ne pas répondre.


Il s'agit de l'exacte copie de la façon dont on a vendu l’Europe au Français (les petites voitures jaune de la Poste et bleues de l'EDF à l'échelle européenne) ... en France, en Italie c'était
uniquement moins de bureaucratie et plus de transparence (ils sont servis eux-aussi !) en Pologne moins de normes et plus de libéralisme (eux au moins n'ont pas été trompés).


Inutile de dire que cela n'a jamais été l'idée des "fondateurs" de l'Europe, tous dominés par la vison anglo-saxonne du monde et le plus souvent téléguidé de Washington.


Monet, secrétaire particulier du francophobe Roosevelt, Schuman né Allemand et français du bout des lèvres, secrétaire d'état SFIO puis de Vichy, de Gasperi né Autrichien qui avouait n'être
jamais allé plus au Sud que Rome (l'Afrique pour lui), tout ce monde largement sous influence de Hennessy ou Briand.


Des républicains du genre de ceux qui avancent masqués pour la reconquête du 4 Aout, des Français prompts à l’auto-dénigrement, bref les mêmes que Delors, Lamy, Trichet, Coppé, Moscovici,
Barnier, etc...


 


Bonnes fêtes à tous.


 

François GRIESMAR 21/12/2011 04:18


   Les « pères » français de
l'Europe (Monnet, Schumann, ...), plus Français peut-être que ce qu'ils croyaient et déclaraient si fortement, ont d'emblée conçu leur « Europe » globalement comme une photocopie
agrandie de la France et de ses institutions, y compris sa haute administration souvent très bien formée et travaillant d'autant plus intensément et librement que l'État n'avait pas d'autorité
(IVème République en France, actuel exécutif de l'UE aujourd'hui). Même si les supranationalistes rêvent d'un pouvoir politique suprême puissant, ils ont toujours encouragé l'administration et
les organes communautaires (Commission, CJE, …) disposant de moyens humains et financiers considérables et libres de tout contrôle politique (sauf à l'époque où le Général les renvoyait à la
niche) de bâtir en cachette leur idéal d'un État supranational à édifier sur les ruines « périmées » des États nationaux à détruire car jugés une fois pour toutes trop petits, dépassés,
bornés, belligènes, etc.  Mais c’est cette vision caricaturale des nations qui est dépassée car les différents peuples européens, membres ou non de
l’UE, se connaissent bien mieux qu’il y a 60 ans et les nationalismes xénophobes restent presque partout très minoritaires sauf crise particulière notamment dans les États en déliquescence
(ci-devant Yougoslavie, Belgique). Et puis, si Airbus n’a pu se faire que grâce à une coopération entre 10 à 15 États (et hors de l’UE), on n’a pas toujours besoin d’être 300 ou 500 millions pour
agir, comme le démontre le cas de pays à population moyenne comme la Corée du sud.


   Combien de temps voudra-t-on encore nous
faire expier les erreurs de nos (arrière-) grands-parents en détruisant nos États rénovés, nos langues si vivantes, nos civilisations si complexes au profit d’un magma apatride et primaire
d’inspiration anglophone (« Wall Street English, of course ! ») ? De Victor Hugo (« Les États-Unis d’Europe ») à Jean Monnet et sa postérité, que de contresens
historiques et culturels, quelle incapacité à imaginer une coopération internationale ne reprenant pas les cadres étatiques traditionnels inadaptés quand il s’agit de faire travailler ensemble
tout ou partie de ces très vieilles nations riches de civilisations au moins millénaires…


   En résulte logiquement un messianisme
arrogant et intolérant (il n’y a qu’une conception de l’ « Europe », d’où le scandaleux monopole de cette faction sur le terme « européen ») doublé de pratiques sournoises et
cauteleuses dont le pire ennemi est la transparence, donc particulièrement le vote direct des peuples concernés : horresco referens, Vade retro satanas ! De suffragia populi libera nos,
Europa !


   Outre que ces procédés sont
fondamentalement anti-démocratiques, toute cette vision repose sur une illusion : l'existence d'une nation, d'un peuple « européens ». Car si l’Europe est une incontestable réalité
historique et culturelle (mais pas la seule : par exemple, en tant que Français, nous sommes aussi des Latins, des francophones, des Méditerranéens, ce qui n’est pas le cas d’autres nations
dans l’UE), il est évident que les nations restent des réalités, des cadres essentiels, que la multiplicité des langues (que d'aucun rêvent de remplacer par celle de Moody's dès que l'on parle
économie, science, droit, diplomatie, etc.) et des civilisations (dont la diversité et les différences ulcèrent nos supranationalistes) reste, Dieu merci, la règle. Mais les « élites »
autoproclamées ne veulent pas sortir de leurs dogmes : en particulier, la haine de la nation et de la patrie chez un certain nombre de personnes à gauche et le mondialisme étasunolâtre
doublé d’un fort mépris des classes populaires chez maintes personnes à droite.


   Logiquement, les rares fois où les
nations ont une chance de s'exprimer, elles font presque toujours - et de plus en plus - savoir sans ambages qu'elles récusent ces constructions imposées d'en haut et rédigées en des centaines de
pages d'anglo-étasunien mal traduit et incompréhensibles sauf pour des juristes spécialisés et les « lobbyistes » de tout poil qui manipulent les décideurs de l'UE. Et pourtant, les
peuples sont soumis à un bourrage de crâne à sens unique, on leur assène que leur OUI sera source d’énormes progrès (cf. les lendemains qui chantent promis par les partisans du OUI au traité de
Maastricht), qu’ils ne doivent donc pas avoir la sottise de détruire ce que tant de gens bien plus intelligents que les citoyens de base font pour eux, s’ils ont « mal voté », on les
insulte avant de fouler aux pieds les résultats de leur suffrage, …


« On peut tromper tout le monde un certain temps et certaines
personnes tout le temps ; mais on ne peut tromper tout le monde tout le temps. » (Lincoln)

edgar 21/12/2011 01:11


christine : je serais intéressé à en savoir un peu plus sur les raisons qui conduisent le Front de gauche à ne pas vouloir évoquer de solutions trop "radicales". Il me semble que compte tenu du
climat politique et économique, ce n'est vraiment pas le moment d'arrondir les angles pour escompter un ou deux ministères dans un gouvernement Hollande...

Christine 20/12/2011 22:53


Merci de citer le M'PEP, cependant quelques compléments; vous trouverez un texte de 2008: "Bouger l'Europe ou sortir de l'Union Européenne", et ceux qui ont suivi ne font qu'e confirmer et
développer cette analyse ( voir le site: m-pep.org); prises de positions qui aboutissent à la remise en question de 'Euro" en 2010 ( voir "l'appel des 1000 pour sortir de l'Euro et construire une
monnaie commune").


Quant au Front de Gauche, ce n'est pas faute d'avoir tenté d'y participer et d'y amener en débat ces sujets...jusqu'à ce jour les positionnements trop radicaux ("sortir de l'Union Européenne, de
l'OMC, du FMI", la promotion de la démondialisation, etc  ) du M'PEP ont  motivé le refus de a participation dela part de ses "composantes"...


Le M'PEP analyse les posiitons européeistes des partis, syndicats et Attac  dans un article du 3 novembre 2O10, titré "consensus européiste":


http://www.m-pep.org/spip.php?article1934


Il y a même une suite le 9 novembre...


 Bonne lecture...


 


 

samuel 20/12/2011 20:38


"Pour peu qu’on se soit donné comme boussole absolue le principe de souveraineté, c’est-à-dire avoir admis sa clôture intrinsèque, on peut nommer nation tout ensemble se proposant de le
déployer et, partant, mieux se faire à l’idée que la « nation » ainsi redéfinie..."


 Tout ce que dit Lordon est très juste, à ceci près que ça m'étonnerait que notre époque "redéfinirait" la nation si elle lui donnait une telle définition.ainsi.


 Elle ne ferait qu'en redécouvrir une définition qui devait être courante au siècle de Rousseau et Danton, puis au siècle de Renan... Non ?



Pablito Waal 20/12/2011 19:11


Bonjour Edgar,


puisqu'on parle de sortir de l'euro, et du monopole qu'aurait Marine Le Pen sur ce sujet, que penses-tu de la campagne d'Asselineau ?


(et es-tu toujours à l'UPR, si ce n'est pas indiscret?)

Edgar 21/12/2011 01:04



oui je suis à l'upr. j'attends le programme en version papier pour le commenter !



Jardidi 19/12/2011 23:32


Je me disais cela voici dix ans. Nous aurons un racisme européen, nous massacrerons au nom de l'Europe, la bourgeoisie européenne se déchaînera. Par contre, nous aurons renoncé à 1789. Une partie
de la gauche a longtemps été patriote, ne peut-on pas conclure qu'elle est malade, que nous sommes entrés dans une autre configuration politique. L'élite dégénérée face à un(e) démagogue
pendant que les classes moyennes continuent d'anonner le conformisme le plus basique.