La lettre volée

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L'impasse du protectionnisme européen, ou les continents-forteresses de Naomi Klein

D'abord je ne suis même pas vraiment protectionniste. La principale protection aujourd'hui c'est la distorsion des parités monétaires, des taux de change, qui joue en défaveur de l'euro et coule notre industrie.

Comme l'écrivait excellemment, en 2010, Stéphane Israël, maintenant dircab de Montebourg, "Le paramètre monétaire n’est certes pas la seule cause des maux de l’industrie française et européenne hors Allemagne. Pourtant, il est difficile de ne pas rapprocher les déboires de l’industrie au cours de la décennie 2000 de la force de l’euro." (note sur la politique industrielle pour Terra Nova).

D'une analyse intéressante, l'auteur tirait des conclusions erronées, notamment en réclamant un protectionnisme européen qui ne dit pas son nom : "des écluses sociales et écologiques devraient permettre de taxer aux frontières de l’Union européenne l’importation de produits qui ne respecteraient pas des standards minimaux en la matière. L’Europe ne peut pas imposer à ses propres entreprises des standards écologiques et sociaux, auxquels échapperaient totalement les produits importés du reste du monde."

Le hic est que l'idée que l'Union européenne pourrait imposer des règles justes au reste du monde - le protectionnisme intelligent - est une illusion double.

D'abord parce que jusqu'à  aujourd'hui l'Union européenne ne fait qu'imposer aux états européens des politiques américaines - on risque de le voir très bientôt quand la France paiera quelques milliards d'euros pour le bouclier antimissiles de l'OTAN (qui profitera à 100% aux industriels américains). C'est un autre sujet.

Ensuite, et c'est mon point du jour, parce que l'Union européenne est à elle-même son propre concurrent déloyal. C'est un article de Naomi Klein de janvier 2003 qui rappelle ce point brillamment.

Centré sur la notion d'état-continent, ou de continents forteresses, l'article montre que les Etats-Unis, comme l'Union européenne, tentent de s'ériger en "gated communities" géantes. Ces paradis privés allient une aisance interne à une protection étanche contre l'extérieur - la protection étanche de l'Union européenne s'appelle Frontex.

La ruse formidable, décrite par Naomi Klein, et la différence entre de simples gated communities et les continents-forteresses est que ces continents-forteresses ont pris soin d'intégrer leurs pauvres.

(A fortress continent is a bloc of nations that joins forces to extract favourable trade terms from other countries, while patrolling their shared external borders to keep people from those countries out. But if a continent is serious about being a fortress, it also has to invite one or two poor countries within its walls, because somebody has to do the dirty work and heavy lifting. It's a model being pioneered in Europe, where the European Union is currently expanding to include 10 poor eastern bloc countries, at the same time that it uses increasingly aggressive security methods to deny entry to immigrants from even poorer countries, like Iraq and Nigeria.)

Les Etats-Unis ont intégré le Mexique avec eux dans l'ALENA, l'Union européenne a ses bulgares, ses polonais et ses tchèques, qui sont là pour faire le sale boulot - on voit d'ailleurs avec la Grèce qu'ils ont intérêt à le faire sagement et sans protester.

Ainsi s'organise une division du travail interne à l'Union européenne.

L'industrie automobile français a perdu 100 000 emplois en dix ans. Une très grande part de ces emplois sont partis non pas en Chine, mais en république Tchèque, en Pologne ou en Hongrie.

Comme l'écrit Naomi Klein : "les fermes géantes du sud de l'Espagne ont cessé d'employer des marocains, elles ont confié le travail à des polonais et des roumains, pendant que des vedettes équipées de détecteurs infrarouges [ndt : et bientôt des drones] interceptent des bateaux de nord africains."

Klein note bien le cynisme complet de l'Union européenne, qui intègre à ses accords de libre échange avec les pays africains des clauses de rapatriement de leurs immigrés clandestins. Vu par Klein : "nous accepterons vos produits tant que vous acceptez de reprendre vos illégaux".

Sa conclusion : le monde ainsi organisé par les états-continents est bien plus darwinien, et féroce, que la division précédente entre premier et tiers-monde.

*

J'en reviens donc aux alter-européens, friands d'écluses (mais européennes, forcément européennes) et de protectionnisme "intelligent".

Les Canfin, Montebourg, Todd, Mélenchon et autres démocrates avancés ont-ils pensé à signaler que ce qui mine l'emploi français, les balances commerciales et crée donc la dette publique, c'est autant la concurrence interne à l'Union que le travailleur chinois ? Jamais.

 

psa-trnava.jpg

L'usine PSA de Trnava, Slovaquie, 3500 salariés

Salaire moyen : 450 € (wikipedia)

*

Est-ce à dire qu'il faudrait se fermer aux échanges avec le reste de l'Europe, se replier sur une France "trop petite, forcément trop petite" ? Tomber dans le "lepénisme" ? (ndlr : attention, ces deux lignes sont ironiques. Le sérieux c'est maintenant reprend ensuite)

Je ne le crois pas. Mais gérer le taux de change franc/mark intelligemment, certainement. Bon nombre de produits qui concurrencent ceux de l'industrie française sont terminés en Allemagne, à partir de pièce est-européennes.

Rétablir une parité franc/mark loyale permettrait de ramener les conditions d'une concurrence loyale sans besoin de mesures protectionnistes. Par ailleurs, la Pologne, la Hongrie et d'autres pays trouveraient avantage à un développement centré sur leur demande interne plutôt qu'au statut actuel qui est le leur de maquiladoras géantes.

Un libre échange européen avec des taux de change gérés intelligemment serait donc bien plus social que tous les scénarios alternatifs qui oublient la réalité de la construction européenne.

Je crains fort que que les gadgets alternatifs et autres haro sur les banquiers (les audits de la dette, l'éloge du secteur cooopératif et tous les gris-gris du gauchisme plus ou moins avancé) ne soient pas du tout à la hauteur des difficultés du moment qui sont, comme le montre Naomi Klein, liées à l'architecture même de l'économie et de la politique globalisées.

De cette architecture nouvelle, l'Union Européenne est un prototype : "si un continent entend sérieusement devenir une forteresse, il doit inviter un ou deux pauvres à l'intérieur de ses frontières, parce qu'il faut bien que quelqu'un fasse les travaux salissants. C'est un modèle inauguré par l'Union européenne"...

Voilà pourquoi les protectionnistes intelligents et les artisans du redressement productif m'apparaissent comme des Don Quichotte, malgré toute la sympathie que j'ai pour leurs analyses.


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Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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Paracoua 26/05/2012 11:35


Merci Edgar pour ces précisions, le caractère très inclusif (pour ne pas dire abusif) du label "Made in Germany" est effectivement assez scandaleux. Il me semble d'ailleurs que c'est un peu
la même chose avec le "made in France" qui signifie parfois simplement "emballé en France" (en tout cas, c'était le cas dans les années 1990, je ne crois pas que ça ait changé depuis).

edgar 25/05/2012 23:53


Descartes : bonne question. juste une question de gestion peut-être. il est probablement plus facile d'avoir "ses" pauvres encadrés dans une grande réserve, tenus par quelques gouvernements
achetés, que d'affronter la diversité du monde. Toute la question en effet, pour un patron, nest pas de trouver des pauvres, c'est de trouver des pauvres qui sachent rester à leur place.


par ailleurs, naomi klein ne fait pas l'analogie entre ses continents forteresses et des gated communities. c'est moi qui la fait et elle ne fonctionne qu'à moitié.


son atricle fait un page, j'imagine qu'elle a dû développer des esquisses de tentative d'explication dans ses bouquins.

Gérard Couvert 25/05/2012 21:12


Rien à voir avec le dialogue ci-dessus :


1/ je signale un article dans la dernière livraison de l'UPR sur les transferts de fonds intra zone euro


2/ Edgard, j'ai eu un clash informatique (je sais cordonier etc, etc..) peux-tu me renvoyer ton courriel, j'ai un article de LEAN à t'envoyer.

Descartes 25/05/2012 19:15


Mon cher Edgar, je suis bien entendu d'accord à 90% avec toi. Le "protectionnisme intelligent" ne peut se faire que dans le cadre national, tout simplement parce que le cadre national permet des
transferts inconditionnels entre les régions. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle on ne peut pas itérer le raisonnement que tu fais sur l'Europe au niveau de chaque Nation. Un contradicteur
mal avisé pourrait en effet te répondre qu'on peut faire le même raisonnement que tu fais entre l'Europe "riche" et la Roumanie en l'appliquant aux rapport de la France "riche" avec la Corse, les
DOM ou la Picardie. La réponse, bien entendu, est que dans le cadre national les régions "riches" transfèrent inconditionnellement aux régions "pauvres". Un protectionnisme national enrichit par
conséquence toutes les régions, alors qu'il n'y a aucune garantie que les fruits d'un protectionnisme européen soient redistribués. Au contraire.


Cela étant dit, je trouve regrettable que tu associes à tes réflexions le nom de Naomi Klein. Car la théorie des "gated communities" qu'elle expose est teintée par une lourde vision
conspirationniste, celle d'une Grande Conspiration Capitaliste qui voudrait expulser les marocains pour donner du travail aux roumains. Cette théorie butte sur une sérieuse objection: en quoi les
capitalistes ont plus intérêt à faire faire le travail par des roumains que par des marocains ? C'est cela qui manque dans le raisonnement de Klein: qui a intérêt à restreindre les mouvements
migratoires ? Certainement pas les capitalistes: l'histoire montre au contraire que ce sont les organisations patronales qui ont de tout temps soutenu les politiques migratoires ouvertes, quand
elles n'ont pas été chercher directement les travailleurs à l'étranger pour les amener à leurs mines et leurs usines. Et c'est parfaitement logique, puisque une plus grande offre de travail
pousse les salaires vers le bas. A l'autre extremité, ce sont les organisations syndicales et ouvrières qui se sont historiquement opposées le plus résolument à l'immigration ouverte, là aussi
pour des raisons qui n'ont rien à voir avec un "racisme" ou un "repli sur soi", mais en fonction d'un intérêt bien compris.


Ce sont les prolétaires, et non les bourgeois qui veulent des "gated communities". L'inclusion des pauvres dans ces "gates communities" peut être interpretée comme un moyen pour la bourgeoisie de
"tourner" la résistence populaire et faire admettre une "immigration de l'intérieur" puisqu'on ne peut imposer une "immigration de l'extérieur". La vision de Klein est donc profondément déformée
par son préjugé manichéen que tout ce qui est "bon" et "gentil" vient des prolétaires - ou plutôt des classes moyennes qui, comme tout le monde le sait, n'ont que l'intérêt des prolétaires à
coeur - et tout ce qui est "mauvais" et "vilain" vient des bourgeois. Mais ici, c'est tout le contraire. N'en déplaise à SOS-Racisme et ses amis: c'est dans l'intérêt des patrons qui d'ouvrir les
frontières, c'est dans l'intérêt des travailleurs de les fermer.


 

edgar 24/05/2012 22:03


paracoua : les produits allemands sont en grande partie (jusqu'à 90% dans l'article ci-dessous) fabriqués en européen de l'est.


cf . http://www.usinenouvelle.com/article/scandale-autour-du-label-made-in-germany.N166608

edgar 24/05/2012 22:01


fred : je ne débats pas trop autremenb que par courriel, malheureusement. si les blocs devaient se briser, je pense effectivement que les blocs linguistiques pourraient jouer un rôle. par exemple
la francophonie ne serait plus un truc ringard. à l'heure d'internet ça pourrait avoir du sens d'avoir une intégration plus forte entre pays partageant la même langue... mais je n'ai jamais
vraiment réfléchi à cette question.

edgar 24/05/2012 21:56


Tythan : tu réussis à être tout à la fois lourd et léger dans ton commentaire. Lourd parce que je ne suis pas responsable des attaques de l'UPR envers NDA. donc pas la peine de venir chercher
chez moi des explications. Léger parce que vous ne comprenez pas que si NDA fait jouer l'article 50 un jour et que donc, la france sort de l'UE, vous n'êtes pas prêt de reconstruire une
quelconque structure européenne que ce soit - et tant mieux. ce sera le conseil de l'europe et c'est tout.


si vous ne voyez donc pas le changement énorme de stratégie que représente le fait, pour NDA, d'invoquer l'article 50 à une semaine d'un scrutin présidentiel alors que jusque là ise contentait
d'être altereuropéen (comme tout le monde, avec la différence qu'il est contre l'euro, je vous l'accorde), c'est que vous êtes définitivement léger.

Paracoua 24/05/2012 19:46


Article intéressant mais une question me vient tout même à l'esprit: que produisent exactement la Pologne et la Hongrie? Pour autant que j'aie remarqué, les objets "Made in Poland" et "Made
in Hungary" ne sont pas légion dans nos magasins, surtout comparés aux "Made in China"...

fd 24/05/2012 18:53


Edgar, que penses tu du bloc luso-brésilo-angolais évoqué dans le blog de l'atlas alternatif récemment (et qui fait penser aussi à l'emprise du Gabon sur la classe politique française) ? est ce
que l'influence des ex colonies sur les ex colonisateurs n'est pas en passe de casser le schéma des forteresses que tu décris ? N'est ce pas un facteur de composition de nouveaux blocs,
semblables aux blocs coloniaux de l'entre-deux-guerres, mais avec un leadership inversé par rapport à cette époque là ? Est-ce que ce nouveau phénomène est débattu dans les cercles que tu
fréquentes ?

Tythan 24/05/2012 14:42


Mais pour l'immigration, c'est la même chose: comment parler de gated communities, alors que par exemple la France accueille bon an mal an près 200.000 immigrés, sans compter les nombreux
clandestins?


Sur NDA, il va franchement qu'un jour ou l'autre, vous vous expliquiez. En quoi Nicolas Dupont-Aignan n'a-t-il pas été clair? Votre accusation me dépasse: à aucun moment, vous ne la justifiez.


Vous vous focalisez sur une question de moyen (qui est, s'agissant de NDA comme pour les autres eurosceptiques, totalement illusoire étant donné qu'il n'a aucune chance d'accéder au pouvoir à
moyen terme), ce que j'ai beaucoup de mal à comprendre.


S'agissant de cette obsession sur l'article 50 (qui, à proprement rien, n'apporte rien ou si peu à la sortie de l'UE et ne règle en rien la question de la procédure, contrairement à ce que
dit François Asselineau), faut-il que je réponde à cet autre article totalement honteux et calomnieux
de François Asselineau pour vous convaincre? Ou encore à celui-ci, tout aussi idiot (il n'y a malheureusement pas d'autres mots)?


Ce que Nicolas Dupont-Aignan voulait simplement dire, c'est qu'il proposait de quitter la construction européenne actuelle, qu'il faille passer par l'article 50 ou par je ne sais quoi. C'est
tout, et je m'explique mal comment on peut être troublé par cette position (ce que je vous répète ou que vous répète Laurent Pinsolle depuis des années).


Sur François Asselineau, l'article que j'ai écrit est effectivement très long. Mais ce n'est pas moi qui ait balancé 16 attaques aussi ridicules que déplacés. D'ailleurs, pourquoi n'avez-vous
jamais dit à François Asselineau de cesser ce type d'attaques? Plutôt que de toujours répéter, sans jamais l'expliquer que Nicolas Dupont-Aignan ne serait pas clair, je vous invite à le lire!