La lettre volée

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L'Allemagne ne paiera pas

J'indiquais récemment que l'Allemagne se rebiffe. J'écrivais dans ce billet qu'Angela Merkel avait raison de refuser de payer pour la Grèce. J'ajoute que les récriminations de Christine Lagarde, même économiquement fondées sont politiquement absurdes.

Il faut bien qu'à un moment quelqu'un cesse la fin de la récréation. Comme je n'avais pas agrumenté ce point précis sur la politique économique allemande, je reprends les quelques commentaires que j'avais laissés chez le très sympathique Laurent Pinsolle.

 

Je ne comprends pas bien ce que l'on reproche à l'Allemagne.

Il faut raisonner sur une période longue.

1. le projet européen a été imposé aux allemands, ils ne l'ont pas choisi. c'est la voie qui leur a été imposée pour retrouver une place dans le monde après la deuxième guerre mondiale. Les Etats-Unis ont mis en place l'Union européenne (CECA etc...) comme condition à l'obtention l'aide Marshall, pour la France, l'Allemagne obtenant la protection militaire américaine en plus.

2. l'euro a été imposé aux allemands en échange de la réunification, ils n'ont pas abandonné le deutschemark pour nos beaux yeux. Lire Edouard Husson, universitaire spécialiste de l'Allemagne qui rappelle que "Madame Merkel, lors d'une conférence de presse récente, a cité le passage à l'euro comme l'un des exemples les plus caractéristiques d'une position imposée à l'opinion allemande dans les décennies précédentes"

3. l'Allemagne a vécu une période d'hyperinflation en 1924 qui est dans toutes les mémoires allemandes, pour lesquelles l'inflation reste le principal danger économique. Il faut lire, si ma mémoire est bonne, un passage de Histoire d'un allemand, de Sebastian Haffner. Ayant touché sa paie en début de mois, le père de l'auteur se dépêchait d'aller acheter du fromage avant qu'elle ne se déprécie, histoire de nourrir sa famille pendant les premiers jours du mois. Une telle expérience marque longtemps, et Europe ou pas Europe, les allemands détestent avant toute chose l'inflation.

4. les allemands appliquent une politique de déflation compétitive qui est la même que celle que les gouvernements de droite et de gauche appliquent en France depuis 1983. En Union Européenne c'est de toute façon la seule concevable sachant qu'il n'y a pas de coordination des politiques et encore moins de politique économique unique commune (cf. les points 1 et 2 pour comprendre pourquoi il n'y en aura jamais : il n'y a pas d'aspiration allemande à l'unité, c'est un mariage même pas de raison, c'est un mariage forcé). Par ailleurs les allemands ne vendent pas qu'en zone euro et s'ils tentaient de relancer pour l'Union européenne (qui serait bien en peine de leur rendre la pareille, faute justement de coordination), ils perdraient de nombreux marchés notamment en Asie.

5. venir taper sur l'Allemagne en pleine négociation tendue sur la Grèce est de la part de Lagarde d'une insigne maladresse. A moins que ce ne soit un signal de profonde exaspération de la France dans un contexte de conflit franco-allemand, c'est sans doute contre-productif, même d'un point de vue pro-européen qui n'est pas le mien.

 

6. il existe une véritable névrose franco-allemande, qui trouve là matière à s'entretenir. Nous passons à l'égard de l'Allemagne successivement de l'admiration à l'irritation et inversement (l'Allemagne fait la même chose, lire ce que j'écrivais à propos du Traité des après-guerres, de Sloterdijk).

 

7. Economiquement, Lagarde a raison : chacun jouant son jeu propre, l'Union européenne souffre d'un déficit de croissance. Le Monde publiait récemment un article qui faisait ressortir les qualités de l'économie allemande face à la France, vantant justement tout ce que Christine Lagarde reproche aujourd'hui à ce pays : compression des salaires, compétitivité etc... L'article oubliait juste de préciser que l'Allemagne est le meilleur élève d'une classe qui prend l'eau, le meilleur d'une classe de cancres qui a réussi à faire de la première zone économique mondiale, par le PIB, celle qui a la plus faible croissance au monde.

La croissance européenne serait certainement plus forte si un grand emprunt européen était lancé, si un budget européen conséquent donnait le signal d'une relance et si l'euro n'était pas considéré comme la variable d'ajustement du système monétaire mondial. Mais pas plus Christine Lagarde que quiconque en Europe n'a les moyens de faire que cela soit possible, tant personne ne souhaite aller vers cela et passer notamment par les négociations qui seraient nécessaires. Par ailleurs malgré le triomphe officiel du keynésianisme, les idiots inutiles de la Commission européenne s'acharnent à réduire les déficits partout en Europe au moment où l'on en a le moins besoin, ce qui prouve que l'accord sur l'intérêt d'une relance européenne n'est pas pour demain.

 

*


Taper donc sur l'allemagne au motif qu'elle aurait le culot de mener une politique économique dans les minces marges que laissent les contraintes européennes est pour le moins étrange. Autant reprocher à une poule de ne pas être un canard - mais c'est ce que font, en réalité, au quotidien, les partisans de la construction européenne qui aimeraient tant que leur chose soit un état et les européens une seule et même nation.

 

Il convient donc de reconnaître que l'Europe a été trop loin dans la voie d'un état unitaire, en se dotant d'une monnaie commune sans budget commun, et que les états membres souffrent du carcan européen bien plus qu'ils ne sont protégés par lui.

 

*


Pleurent la position allemande ceux qui y voient la fin de leurs espoirs de voir encore l'Union européenne progresser par la crise. La politique des petits pas est terminée. Parvenus où nous sommes, il n'y aurait plus que des grands pas pour sauver l'Europe, et personne n'en veut.

Pleurent aussi ceux qui voient dans la position allemande la fin des illusions à la Emmanuel Todd, qui tablait sur une hypothétique conversion protectionniste de l'Allemagne.

Il est temps d'arrêter de demander à chacun des pays européens d'être ce qu'il n'est pas : une province domestiquée d'un empire technocratique européen. L'Allemagne ne paiera pas pour la Grèce, pas plus que la France n'abandonnera ses agriculteurs, tout simplement parce que les populations ne le souhaitent pas (Jean Quatremer confirme que l'accord franco-allemand sur la Grèce se fait à moindre coût pour l'Allemagne).

 

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Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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edgar 29/03/2010 11:46



René :


Le plan Marshall est annoncé en 1947, la CECA en 1950.


Il est exact que la condition pour l'obtention des aides dans le cadre du plan Marshall était l'appartenance à l'OECE (maintenant OCDE). Mais la CECA est la suite de la structuration de l'Union
européenne par les Etats-Unis (cf. ma note de lecture des mémoires de Jean Monnet, cette déclaration américaine suite à la création de la CECA : "les Etats-Unis ont l'intention de donner à la
CECA un fort appui, justifié par l'importance de l'unification politique et économique de l'Europe. Conformément au traité, les Etats-Unis traiteront à partir de maintenant avec la Communauté les
questions concernant le charbon et l'acier.")


 


Oui la France a bénéficié de la protection américaine mais elle a aussi son argument nucléaire propre, dont l'Allemagne ne dispose pas. De ce fait, la protection américaine est plus importante
pour l'Allemagne que pour nous. C'était spécialement vrai lorsqu'en plus l'Allemagne était coupée en deux avec l'armée russe dans sa partie orientale...


 



René 29/03/2010 09:46


Sur le point 1 : A ma connaissance, le plan Marshall a été mis en place AVANT la CECA. Je ne vois pas comment celle-ci aurait pu être la condition de l'obtention des aides Marshall.
"L'Allemagne obtenant la protection militaire américaine en plus" . Toute l'Europe a bénéficié (et bénéficie encore) de cette protection, y compris la France


alonso 25/03/2010 23:04


Dans toute l'histoire, il y a les gains positifs : ce qu'un pays a obtenu de l'existence d'une structure (comme par exemple les "parts" objectives dans la reconstruction de l'Europe de l'Est comme
tu dis). Mais aussi les "pertes non réalisées" qui correspondent à toute les pertes que le pays aurait pu subir si la structure n'avait pas existé. Par exemple les pertes pour l'Allemagne
inhérentes à l'existence d'une Grande Serbie dans les Balkans. Ces "pertes évitées" sont aussi à leur manière des gains, même si elles sont très difficiles à comptabiliser.


edgar 25/03/2010 22:58


Exact. L'Allemagne a aussi sans doute plus bénéficié que d'autres de la reconstruction économique de l'europe de l'est.


alonso 25/03/2010 22:45


L'Union européenne a quand même permis à l'Allemagne de reconstituer sa sphère d'influence et même l'étendre jusqu'à Skopje en faisant exploser la Yougoslavie (ce que Mitterrand refusait au début,
mais la création de l'UE a servi à ça). Le parapluie de l'UE leur aurait aussi permis de reconstituer leur protectorat géorgien de 1918 et de s'implanter en Afghanistan solidement
(présence militaire depuis 2001) si certains conflits gelés (abkhazie), et dégelés (talibans) n'avaient pas un peu compliqué cette tâche. Voilà le genre de gain que l'Allemagne a retirés de son
appartenance à l'UE. Sans l'UE, nous aurions peut-être eu une France gaulliste qui impose une Serbie forte (incluant l'Est de la Bosnie) et une Roumanie pro-française en amont du Danube. Des
Ukrainiens plus tournés vers Moscou que vers le Reich bruxellois. Bref des tas d'inconvénients pour Berlin. Voilà ce qu'il y avait dans le panier de la mariée