La lettre volée

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Justice n'est pas faite

Titre facile, qui ne vise qu'à répondre par exemple au billet de Rubin Sfadj. C'est Obama qui a présenté l'exécution de Ben Laden comme un acte de justice. Sfadj présente tous les arguments en ce sens, et il ressort assez clairement une vision religieuse de la justice, bien plus proche de la vengeance que de tout autre chose. Sfadj fait un parallèle hasardeux entre ceux qui estimaient qu'en 2001 les américains l'avaient bien cherché et ceux qui pensent que la mort de Ben Laden est une vengeance.

 

Je me sens d'autant plus à l'aise pour le récuser qu'en 2001 j'ai compati largement avec les victimes des attentats, participant à la minute de silence organisée le lendemain sans hésitation. Et je comprends parfaitement que des scènes de joie aient pu être observées aux Etats-Unis.

 

  Mais la justice ce n'est pas l'exécution directe du condamné, condamné qui n'aurait même pas eu à présenter sa défense, après une peine prononcée directement par l'exécutif. Et si la mission qui avait été assignée au commando américain qui a opéré au Pakistan n'était que de capturer Ben Laden, sa mort résulte d'un acte de guerre, peut-être légitime, mais ce n'est pas un acte de justice.

 

 Ou alors c'est accepter l'idée que le président des Etats-Unis est le doigt de Dieu, l'instrument d'une justice supérieure.

Je crains malheureusement très fort que nous n'en soyons là.

Reprenons le discours d'Obama, en vidéo ci-dessous et tel que retranscrit par CNN.

 

 

  Concentrons-nous sur la fin : "notre succès de ce jour est un témoignage de la grandeur de notre pays et de la détermination de son peuple [...] ceci est un rappel que l'Amérique peut atteindre tous les objectifs qu'elle se fixe [...] c'est notre histoire [...] faite de sacrifices pour rendre le monde meilleur.[...] Nous sommes une nation devant Dieu [...] Que Dieu vous bénisse et bénisse l'Amérique".

(today's achievement is a testament to the greatness of our country and the determination of the American people...tonight, we are once again reminded that America can do whatever we set our mind to...  our sacrifices to make the world a safer place. one nation, under God, indivisible, with liberty and justice for all. Thank you. May God bless you. And may God bless the United States of America.)

 

Bon. Si n'importe quel politicien français s'exprimait ainsi, le rejet serait total (et c'est à notre honneur). Obama se place en protecteur du monde, rôle qu'il justifie par les sacrifices consentis. Quiconque ne reconnaît pas là une position quasi-christique manque de culture religieuse. Les USA portent la croix du monde, et sur ce chemin de croix nous n'en sommes pas encore à la 14ème station...

 

Autre détail sémantique précieux : Obama place la nation américaine "under god". Ce petit article du New York Times rappelle que la formule One Nation Under God n'est pas la devise des Etats-Unis depuis l'Indépendance. C'est un ajout qui a été fait au serment d'allégeance au drapeau que prêtent chaque matin les écoliers américains. Et cet ajout a été fait au plus fort du McCarthysme, en 1954...

 

Le Monde préfère épargner toute cette complexité à ses lecteurs français, histoire qu'ils n'oublient pas qu'ils doivent être tous américains ad vitam aeternam, en commençant par être de bons européens. La traduction des "principaux extraits de l'allocution" d'Obama se termine ainsi "Nous respecterons les valeurs qui nous définissent. Et en un soir comme celui-ci, nous pouvons dire aux familles qui ont perdu des êtres chers à cause du terrorisme d'Al-Qaida : justice est faite (...)."

 

Aucune allusion au rôle mondial que veulent se donner les Etats-Unis, justifié par leurs sacrifices, ni à la place de Dieu dans le discours d'Obama. Ni au fait que les USA se font fort "d'atteindre tous leurs objectifs". C'est "la traduction racontée à ma fille"...

 

Que dire ? Rien. Si, un petit coup de chapeau au titreur du Monde qui, rachetant son journal quelque peu, a écrit : "les Etats-Unis se sont finalement fait justice".

 

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Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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fd 03/05/2011 22:42



Mais à l'époque il n'y avait pas risque pour que des milices nazis enlèvent des ingénieurs juifs pour exiger la libération d'Eichmann. Soyons schmittiens sur cette question. Quand les guerres
sont en train de se faire il n'y a pas d'espace pour la justice. Et c'est faire preuve d'une forme de complicité à l'égard d'un des belligérants que de le créditer d'une grandeur morale
suffisante pour organiser un vrai procès ou même de regretter qu'il ne le fasse pas. personnellement je préfère une exécution sommaire à une parodie de procès façon Milosevic, Saddam
Hussein ou Ceaucescu (avec 3 modalités différentes dans ces trois cas).  C'est finalement moins hypocrite.



edgar 03/05/2011 15:44



Fred : tu as raison, mais tu parles bien d'exécution, pas de décision de justice !


Et Israël a bien fait d'organiser un procès Eichman plutôt que de le descendre discrètement. Même si c'était compliqué.



fd 03/05/2011 12:54



Tu as raison sur la religiosité dangereuse des USA. Sur l'exécution de Ben laden je suis plus sceptique. D'abord je ne suis pas sûr "techniquement" qu'il était si facile de l'arrêter sans le
tuer. Après tout il était armé. Ce qu'on a réussi à faire avec Gbagbo était-il facile à faire avec Ben Laden ? Ensuite, comem l'a écrit un commentateur sur le site du Figaro, les procès
devant la justice (d'ailleurs laquelle ? celle des USA ? la CPI ? quel tribunal est légitime pour juger Ben Laden ?) ne sont pas simples à organiser, ils victimisent l'accusé, il y a des risques
que des sympathisants enlèvent des otages pour exiger la libération de l'accusé etc. Bien sûr le thème de la "justice" appliquée à Ben Laden relève de la propagande de guerre. Mais c'est faire
preuve de candeur que de croire que dans cette situation de guerre la moindre "justice" était de toute façon envisageable.



Gérard Couvert 03/05/2011 01:00



la mafia à exécuté un parain qui voulait faire cavalier seul.



le journal de personne 03/05/2011 00:39



Kill Bin Laden

Oussama Ben Laden n’est plus…
Je voudrais envoyer aux plus proches du défunt un petit billet pour leur exprimer mes doléances plutôt que mes condoléances…
Mais je ne sais pas à qui les adresser.
A l’Amérique qui en a fait un guerrier puis un meurtrier et enfin un fou à lier qui croyait détenir le verbe sacré.
A Israël, qui n’a jamais feint de le craindre, mais qui a néanmoins subtilisé son anathème pour transformer ses élus en électeurs et ses ennemis en états unis.
Ou bien aux services secrets du monde entier qui ont fait semblant de le pourchasser ou fait exprès de l’épargner.

Mais tout compte fait, on ne dira jamais à qui ses crimes ont profité sous peine de se mettre à dos tous les réseaux de la désinformation.
Quant à l’Arabie, elle n’a désormais plus rien à se reprocher, elle peut se rapprocher de Dieu et cesser de lui cacher son jeu : en lui avouant enfin qu’à part l’or noir, tout le reste est
blanc…
Ben Laden est mort… mais ses ombres navrantes sont toujours flottantes dans la mémoire de chaque homme, qui sait que la vérité n’est qu’un tissu de contre-vérités.

http://www.lejournaldepersonne.com/2011/05/kill-bin/