La lettre volée

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Ha-Joon Chang. Deux ou trois choses que l'on ne vous dit jamais sur le capitalisme

 

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Un bon livre d'un économiste spécialiste du développement.

 


Il reprend point par point nombre de fausses évidences lues aujourd'hui à peu près partout. Si ce n'était que cela, ça pourrait être banal (les économistes dénonçant l'économie dominante, ça court les pages).

 


Ce travail se double d'une volonté d'affirmer, contre les clichés néoclassiques, quelques idées moins courantes, dont certaines très peu fréquentes.

 


Par exemple que la machine à laver a plus bouleversé la société qu'Internet - la démonstration est convaincante sur le court terme.

 


Ou que nous vivons dans des sociétés planifiées - pas forcément par les états mais au minimum par les grands groupes. Que l'égalité des chances, telle quelle, seule, est une notion injuste, qui fait fi des "libertés réelles". Qu'un état lourd et interventionniste, avec des marchés du travail rigides, peut être un excellent outil de dynamisme économique.

 


Que les salaires extravagants ne sont pas justifiés. Que la lutte généralisée contre l'inflation a tué la croissance. Que les pays protectionnistes s'en sortent souvent mieux que les autres - au minimum que le protectionnisme est une nécessité pour les pays en développement. Que les états sont fondés à créer, soutenir et financer des groupes industriels, pour le plus grand bénéfice, bien souvent, de leur économie. Que la microfinance ne marche pas. Que l'éducation n'est pas la clé du développement (sulfureux mais convaincant).

 


Dans le détail de ses démonstrations, l'un des éléments les plus importants est probablement l'idée que l'état et la régulation réduisent l'incertitude : en réduisant fût-ce arbitrairement, le champ des possibles, la loi peut faciliter la coordination des actions. Dans le cas particulier du secteur financier, l'interdiction d'utiliser nombre de produits complexes serait particulièrement salutaire : il revendique justement une autorisation préalable à la mise sur le marché de produits financiers complexes, comme dans le secteur de la santé - je pense malheureusement que nombre de dérivés complexes, CDS et autres actifs pourris avaient été préalablement autorisés par les autorités bancaires.

 


Ha-Joon Chang est convaincant par la précision de ses démonstrations et le grand nombre de faits qu'il apporte à l'appui de ses idées : par exemple l'idée qu'Internet a divisé par 5 le temps de transmission d'un message d'une rive à l'autre de l'Atlantique par rapport au fax, alors que le télégraphe l'avait divisé par 2500 par rapport à l'envoi d'un courrier transporté par bateau.

 


Quand il rappelle l'importance de l'industrie, il note que la Suisse et Singapour sont dans les cinq premiers pays mondiaux pour la production industrielle par habitant...

 


Quand il explique que les pays en voie de développement ne souffrent pas de ne pas être entrés dans l'histoire, indolents, il note que le taux d'entrepreneurs individuels dans la population  dans les PVD est double ou triple de celui des pays développés - ce dont souffrent les PVD c'est de l'ouverture des marchés qui leur est imposée et de ne pas pouvoir impulser des politiques industrielles nationales.

 

 

Bref, un très bon livre.

 

 

Post scriptum : Haa-Joon Chang ne parle pas d'Europe. Je me borne à remarquer que presque chacune de ses prescriptions contredit un principe des traités européens. Et je note également que l'UE est probablement la seule structure étatique au monde à avoir constitutionnalisé les règles dénoncées par l'auteur (non intervention publique, supériorité du marché, ouverture des marchés internationaux...)


 


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À propos

Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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Michel 16/12/2013 18:44


Effectivement, un excellent livre à conseiller à tous parce que, en plus des qualités décrites dans votre article, c'est remarquablement pédagogique. Je dirais même FACILE A LIRE : pour un livre
d'économie, chapeau ! Mais Ha-Joon Chang le dit très bien : pour comprendre les grands enjeux, nul besoin d'être un expert.

Matthieu 08/02/2013 11:22


Oui, excellent bouquin. Je me suis régalé. Je suis d'accord avec tes commentaires, blogueur.

edgar 04/12/2012 23:35


course aux diplômes serait donc plus exact. pour le système des crédits, je n'ai pas d'avis sur ce point particulier. Mais sur les bouleversements du supérieur sous la tutelles européenne, on
peut lire :


 


http://www.lalettrevolee.net/article-l-europe-poison-furtif-a-la-lumiere-du-cas-du-cnrs-41173061.html


http://www.lalettrevolee.net/article-idex-et-l-union-europeenne-103376050.html


http://www.lalettrevolee.net/article-30299219.html


 


et les passages sur l'évaluation ici :


http://www.lalettrevolee.net/article-jean-claude-milner-la-politique-des-choses-87616786.html

Paracoua 04/12/2012 20:34


"Dans les pays développés, la course à l'éducation ne sert qu'à gagner les meilleures places, et donc à rallonger les études de tout
le monde pour rien"


C'est une observation assez juste, mais je trouve un peu exagéré d'appeler "éducation" ce qui se fait généralement dans les universités françaises. On
peut presque dire que le but c'est d'y étudier le plus longtemps possible en y apprenant le moins de choses - tout ça fait des lignes sur le CV, et des diplômés incultes. Il n'est pas évident
d'inverser le processus, à partir du moment où pour toutes sortes de postes, le recrutement se fait sur le diplôme plutôt que sur la compétence.


Les réformes européennes, avec leur nouveau système de "crédits", me semblent d'ailleurs n'avoir pas amélioré la situation. Qu'en pense Edgar?

edgar 28/11/2012 00:09


sylla : le but est plus de renvoyer le lecteur au livre ! en gros, il dit deux choses : dans les pays sans infrastructures, l'éducation seule ne sert à rien. Dans les pays développés, la course à
l'éducation ne sert qu'à gagner les meilleures places, et donc à rallonger les études de tout le monde pour rien (il ne nie pas la valeur intrinsèque de l'éducation, il parle d'économie).
l'ensemble de l'argumentation est convaincant, mon résumé ne l'était aucunement, c'est évident. 

sylla 27/11/2012 00:34


"Que l'éducation n'est pas la clé du développement (sulfureux mais convaincant)"



C'est pas très convaincant comme çà : vous pourriez développer un peu?

edgar 26/11/2012 21:02


oui, j'ai hésité, évitant le mot état.


mais finalement, l'europe a une police embryonnaire avec europol, une douane avec frontex, une gendarmerie avec eurogendfor et l'eurocorps pour la défense.


tout ceci n'est qu'embryonnaire, mais les éléments sont là.

fd 26/11/2012 14:58


"l'UE est probablement la seule structure étatique au monde à avoir constitutionnalisé les règles dénoncées par l'auteur" - une structure sans police ni armée est elle une "structure étatique" ?

edgar 25/11/2012 17:55


gerard : merci


alexandre : ha-joon chang est coréen, et enseigne à oxford ! disons que son livre relève d'une approche globale qui essaie d'expliquer le pourquoi de la stagnation économique actuelle dans les
pays développés. il rentre très peu dans le détail de l'actualité économique récente, même importante (ni occupy wall street ni l'euro).


 

Gérard Couvert 25/11/2012 11:16


En marge de ce sujet je vous signale ceci :


http://contrelacour.over-blog.fr/article-la-neutralisation-de-la-question-de-la-souverainete-par-andras-jakab-112797985.html