La lettre volée

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Sur la démondialisation : Global trade and conflicting national interests, Gomory et Baumol

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Baumol est un économiste renommé - qui va aujourd'hui sur ses 90 ans ; le livre a été publié en 2000 - et qui a été président de l'association des économistes américains. Il est l'auteur entre autres d'un modèle d'explication de la demande de monnaie, d'articles sur l'entreprenariat. Un auteur à la compétence assez incontestable donc, de tendance néoclassique. Ralph Gomory a été directeur de la recherche chez IBM à l'époque où IBM dominait la sphère technologique - deux prix nobels de physique ont été attribués à des chercheurs d'IBM à l'époque où Gomory - mathématicien de formation - était leur patron.  C'est lui qui a validé la démarche de modélisation qui est suivie tout au long du livre.

Un couple d'auteurs solides donc pour écrire sur un sujet brûlant : la globalisation.

    C'est un livre de recherche en économie. Je l'ai lu en anglais car il n'a pas été traduit. Je me limiterais à résumer les conclusions des auteurs, car même en français je n'ai pas les moyens de les vérifier (faute de compétences en modélisation et mathématiques). Mais comme le livre a été jugé excellent par un auteur comme Jagdish Bhagwati, défenseur du libre-échange et spécialiste du commerce international, je pense que les éléments de démonstration qui sous-tendent leurs conclusions se tiennent. Le livre date déjà et n'a pas fait de bruit semble-t-il. Probablement que l'enthousiasme pro-globalisation de Krugman a détourné l'attention du public.  

 Commençons par leurs conclusions :

1. Quand la théorie des avantages comparatifs a été établie, le commerce international représentait 1% de l'activité économique. Les avantages comparatifs étaient, par ailleurs, largement fixes, liés à des "avantages naturels".

2. Aujourd'hui les avantages comparatifs peuvent être acquis par n'importe quel pays, les rendements sont largement croissants et les avantages retirés d'une activité économique restent largement locaux. Les bénéfices rapatriés dans le pays d'origine des sociétés ne sont qu'une fraction minoritaire de la valeur ajoutée.

   3. Il y a une récompense au leader sur chacun des marchés. La position dominante sur un marché est plus facile à tenir que celle de "challenger".  

  En conséquence, ils préconisent :

  1. la localisation des entreprises n'est pas indifférente du point de vue de l'intérêt des nations. Les pays doivent se soucier de leur rang dans chacun des secteurs de l'économie ;  

2. Les nations peuvent choisir de se positionner de façon volontariste sur des activités et doivent se saisir de cette possibilité.

De fait, on retire l'impression, après avoir fermé ce livre, que la Chine l'a lu et que les Etats-Unis se sont contentés de l'écrire !

Quelques conclusions partielles des auteurs :

  Entre pays développés et pays en développement, le commerce est bénéfique tant que les écarts de développement sont importants. Lorsqu'il y a rattrapage, le commerce devient dommageable pour celui qui perd des parts de marché.

Là où les auteurs rejoignent le discours favorable au libre-échange est sur la recommandation suivante : les pays développés ont intérêt à se spécialiser dans les technologies qui évoluent le plus vite. Ce sont celles qui sont les plus difficiles à maîtriser pour les pays en développement.

L'écart de développement qui permet d'évaluer le caractère mutuellement bénéfique du commerce entre deux pays est même chiffré en termes d'écarts salariaux. Pour Baumol et Gomory, il devient délicat de commercer avec des pays qui ont un niveau de salaire qui approche les 50% à 75% du niveau salarial du pays considéré - c'est à dire que les parts de marché perdues au profit d'un concurrent également développé entraînent une perte nette de revenu.

Le lecteur pourra trouver que la Chine est très loin d'être à 50% du salaire moyen occidental. C'est exact pour le salaire moyen chinois mais à mon avis c'est faux pour le salaire chinois des zones exportatrices de Shanghai et de la côte est par exemple. C'est un sujet d'intérêt pratique que n'abordent pas les auteurs, qui restent entièrement sur un plan théorique.

Faut-il pour autant déduire de leurs conclusions que la guerre commerciale et l'autarcie sont un idéal ?

Baumol et Gomory montrent au contraire que la production mondiale est maximale quand les parts du marché mondial sont réparties proportionnellement entre tous les pays. Chaque pays se trouve en dessous de sa production optimale mais la production mondiale est ainsi maximisée. Et la solution où chaque pays est autarcique est clairement sous-optimale.

 Autre point : les auteurs établissent la possibilité d'équilibres sous-optimaux durables. Contrairement à ce que la théorie classique affirme (le libre-échange amène spontanément à un niveau optimum de production), le libre-échange peut parfaitement amener à des équilibres durables mais sous-optimaux.

Conclusion personnelle : 

Faut-il renier le libre-échange ? Je ne le crois pas. D'une part, nous ne sommes pas aujourd'hui, très loin de là, dans une situation de libre échange. Comme je l'ai avancé précédemment, le protectionnisme monétaire est énorme, de la part des Etats-Unis, de la Chine et de l'Allemagne contre le reste du monde. 

D'autre part, Baumol et Gomory invitent plutôt à une approche intermédiaire entre la micro et la macro économie. Ce qui compte, pour un pays donné, est d'obtenir une part suffisante du commerce international et d'équilibrer ses échanges. Si ce n'est pas le cas, alors l'intervention publique est parfaitement légitime pour repositionner le pays sur des filières porteuses. Sachant que le fait de disparaitre d'une filière donnée relève non pas d'un destin imposé par les lois du libre-échange, mais relève plutôt du hasard et de la contingence.

Baumol et Gomory invitent simplement à ne pas être naïvement libre échangiste. Je regrette que leur analyse reste intégralement théorique et confinée au cadre habituel de l'échange international où les questions monétaires n'existent pas : pas de modèle de formation des prix dans leurs analyses.

 Un grand livre à mon sens cependant, qui devrait inviter le grand public à rejeter le libre échange naïf sans passer pour des partisans de l'autarcie : oui les Etats ont des choix stratégiques à faire pour se positionner dans les échanges internationaux, non, le libre marché bienveillant n'y pourvoit pas tout seul. En sens inverse, l'ouvrage peut inciter des opposants du libre-échange et les démondialisants radicaux à modérer leurs positions : le rejet complet du marché, l'autarcie, n'ont pas d'intérêt, ni pour un pays considéré, ni pour l'ensemble des participants aux échanges. 

 


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À propos

Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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ºC 14/10/2011 19:03



«°C : merci pour le lien»


Merci d'en avoir pris note. J'y consacre un billet dans mon blog (ºC), La cassure de 2001.


 



Denis Griesmar 09/10/2011 22:09



Très intéressant compte-rendu. Si vous trouvez un éditeur intéressé, je serais disposé à traduire l'ouvrage (c'est mon métier ...)



edgar 09/10/2011 21:50



Debon : si, le positionnement sur la VA repose sur un calcul implicite au nord la VA au sud l'assemblage bêta.


°C : merci pour le lien



ºC 09/10/2011 20:22



Je signale l'article du WSJ, Tallying the toll of US-China trade. Il s'agit d'une étude
économétrique très récente de plusieurs universitaires issus d’organisations réputées (néo-)libérales et influentes (NBER etc.)

Il ressort que le commerce international entre les USA et la Chine pénalise (en net) le marché du travail de la première, ce qui est à l’origine de prestations sociales plus élévées (pour
compenser la précarité causée par le libre échange).

Je signale aussi un billet (ºC) récent mettant à jour une controverse au sujet d'une thèse de Maurice Allais concernant l'abandon de la préférence communautaire.



Pour Debon 09/10/2011 19:33



Je ne vois pas en quoi ma remarque supposait une division internationale du travail fondée sur "les cerveaux au nord et les bras au sud". Simplement, les conséquences du libre-échange ne sont pas
neutres sur les différentes composantes du travail : la répartition des revenus entre les cerveaux du nord et les bras du nord (idem au sud).  

De plus, la capacité à dégager des subventions est bien corrélée à l'adaptation des règles des échanges internationaux à la situation de chaque pays.

Certes, la gestion du taux de change (dont l'instauration de taux flottants) est un moyen non négligeable.




edgar 09/10/2011 18:23



Euh non, justement.


A mon sens ils invalident tout les raisonnements basés sur une division du travail où, en gros, les "cerveaux" sont à au nord et les bras au sud.


Ce à quoi leur raisonnement mêne, à mon sens, c'est à un monde où chaque pays tâche d'assurer sa présence sur les grandes filières industrielles, en n'ayant pas peur de subventionner ce qu'il
considère comme stratégique.


Quand aujourd'hui on dit qu'on veut "aller vers la qualité" ou autre politique de compétitivité on veut dire qu'oin va augmenter le crédit d'impôt-recherche. ça ne vaut rien.


a mon sens la plus grave critique qu'on puisse leur faire c'est plutôt d'oublier les questions monétaires.


 



Pour Debon 09/10/2011 17:49



L'interventionnisme prôné par les auteurs me semble être celui de toute la classe poltique française : faciliter le positionnement sur les secteurs à forte valeur ajoutée.

Mais le problème principal posé à mon sens par la mondialisation - que la maximisation de la production au niveau mondial ne correspond pas ipso facto avec l'intérêt général au sein de chaque
Nation - reste apparemment éludé.  



edgar 09/10/2011 10:21



nous ne pratiquons pas le libre-échange radical car nous laissons les produits américains et chinois entrer chez nous avec des droits de douane négatifs (une monnaie sous-évaluée, certs un peu
moins depuis que l'euro baisse).


le livre ne fait que réhabiliter l'interventionnisme, il reste après pas mal de travail pour réfléchir à où, quand et comment intervenir.


 


pour l'iPhone, oui, il invalide effectivement la stratégie designed in California - Made in China.



Joe Liqueur 08/10/2011 20:19



A propos de balancement rhétorique, il faudrait encore distinguer l'autarcie de l'autosuffisance. Il me semble que dans certains domaines (au moins l'alimentation et l'énergie), il est sage de
viser l'autosuffisance. Principe de précaution… et souci d'indépendance, l'indépendance étant la condition d'une véritable souveraineté… qui est elle-même une condition de la liberté
démocratique. Or l'autosuffisance se définit a minima, et ne saurait donc se confondre avec l'autarcie - pas besoin de renoncer au café, puisqu'on peut éventuellement s'en passer et
puisqu'on peut l'échanger contre du pinard dont le monde entier raffole… Pas besoin non plus de renoncer aux béhèmes, puisqu'on n'en a pas un besoin vital et puisqu'on vend ausi nos bagnoles aux
Allemands, c'est très bien ainsi. Je crois qu'un minimum de "souveraineté industrielle" est également nécessaire, pour les mêmes raisons - car on a aussi besoin de véhicules pour les services de
secours, par exemple, ou encore de matériel électronique et informatique pour les hôpitaux. Etre trop dépendant des pays étrangers dans le domaine industriel n'est donc pas raisonnable. Je parle
ici d'une sorte d'"autosuffisance partielle", si on peut dire ; d'un principe selon lequel on veillerait à conserver un minimum de capacité industrielle dans tous les secteurs, à défaut
de produire forcément des volumes importants dans tous les secteurs ; mais le fait qu'on ne produise plus du tout de matériel informatique ou électro-ménager dans nos vertes contrées, je
trouve que c'est assez effrayant.


 


L'autre aspect du problème, c'est que le protectionnisme - qui n'a rien à voir avec l'autarcie puisqu'il s'agit toujours d'un échange, mais régulé par des droits de douane - permet aussi de viser
l'équilibre de la balance commerciale (plutôt que des excédents, qui ne servent à rien comme Yann le soulignait ici, et plutôt que des déficits qui imposent un jour ou l'autre des
rééquilibrages forcément douloureux à court terme).


 


Je vois donc deux aspects : la stratégie d'indépendance, et l'équilibre commercial. Le libre-échange radical que nous pratiquons aujourd'hui a des effets désatreux, surtout pour les pays
déficitaires… comme la France.


 


Pour finir une question : quand tu écris que "les avantages retirés d'une activité économique restent largement locaux. Les bénéfices rapatriés dans le pays d'origine des sociétés ne sont qu'une
fraction minoritaire de la valeur ajoutée", je crois comprendre que les deux auteurs invalident ici tout ce que racontent les libre-échangistes forcenés à propos de l'iPhone… Ou ai-je mal compris
?



edgar 08/10/2011 15:39



Pas grand monde en effet. C'est un balancement rhétorique trop rapide !