La lettre volée

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Fontenoy ne reviendra plus. Gérard Guégan

gueg.jpgUne sorte de Lacombe Lucien à Saint Germain des Près. J'ai découvert Jean Fontenoy en saisissant ce livre sur une table de librairie. C'est un livre perturbant.

On y suit la trajectoire d'un écrivain qui, en août 1933, coordonne la publication de "documents sur le national-socialisme" dans la NRF, pour instruire le lecteur français des dangers du nazisme, et qui  adhère au PPF de Doriot en 1937. 

Comme Guégan, auteur de gauche, trace un portrait dans l'ensemble très sympathique de Fontenoy, on finit par ne plus comprendre.

Le personnage a du charme et une vie d'aventurier : écrivain et journaliste, il installe l'agence Havas à Shanghaï (il crée ensuite le journal de Shanghaï, qui figure dans Tintin et le Lotus Bleu). Il traduit Tolstoï en français. Il est accro à l'opium, malheureux en amour, parfois violent, sentimental, s'engage volontairement par trois fois dans l'armée : en 1918, puis pour défendre la Finlande contre l'URSS et enfin dans la LVF pour défendre Berlin, où il se suicidera en 1945. Conseiller en communication de Tchang Kai-Chek, il a pu cotoyer Jean Monnet, qui un moment s'occupa des finances de la Chine nationaliste.

 

Dans toute cette dérive, il a conservé l'amitié de Brice Parain, normalien, un temps membre du PCF, agrégé de philosophie, ami de Camus, directeur de la Pléïade, secrétaire de Gaston Gallimard...

Le livre en dit peu sur ce sujet, sur la relation intellectuelle entre les deux amis, s'attachant à des détails plus triviaux, ou personnels.

Guégan note ainsi qu'un livre de Brice Parain, La mort de Jean Madec, publié en 1945, est en fait un hommage à Fontenoy.

Mais rien n'est dit du livre, et on ne saura pas comment Parain explique la dérive de Fontenoy. Le livre de Guégan donne quand même quelques aperçus, parmi lesquels probablement, au premier plan, l'anti-stalinisme de Fontenoy, qui adhère au PPF en apprenant l'exécution de Toukhatchevski. Mais Parain a lui aussi été rapidement un déçu du communisme, amoureux de la Russie, sans pour autant verser dans la collaboration sans retenue avec le nazisme.

On aurait donc aimé plus d'éclairage sur ce point. Non pas d'ailleurs dans l'optique de parfaire le portrait d'un Fontenoy, mais pour comprendre comment ce parcours s'inscrit dans un mouvement qui a touché nombre d'intellectuels français. J'ai feuilleté en librairie le livre de Simon Epstein, "un paradoxe français : antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance".

Il tend à montrer que la gauche pacifiste des années 30 a été trop souvent collabo à l'entrée de la guerre, alors que certains, à l'extrême-droite, comme Daniel Cordier, ont su entrer en résistance (le livre de Guégan évoque rapidement un autre cas typique, celui de Marc Augier, dit Saint-Loup, travaillant au cabinet de Léo Lagrange en 1936 et créant en 1941 le mouvement collaborationniste des jeunes pour une Europe nouvelle. Un site d'extrême-droite écrit à propos de ce Saint-Loup, que Fontenoy cotoye à la LVF, que "ce chouan moderne avait fait de la matière historique une vision épique : il inventa littéralement une Europe des “Patries charnelles”, autrement dit une Europe des régions, pour laquelle chaque province d’Europe « recevait son autonomie culturelle totale et restait dépendante de la fédération pour l’économie, la politique étrangère et la défense ».")

Le cas Fontenoy, un intellectuel brillant, aurait pu permettre de documenter cette évolution de façon plus idéologique. J'aurais apprécié moins de détails sur sa vie sentimentale mais une analyse conceptuelle plus fouillée.

Pourquoi, également, se replonger dans ces vieilleries ?

D'abord parce que le projet européen actuel reflète en partie le rêve d'un espace politique qui soit un "empire blanc", et parfois chrétien, et que ce rêve a été, aussi, nazi. A titre anecdoctique, une recherche sur Saint-Loup me montre qu'il a créé les Jeunes de l'Europe Nouvelle en 1941, avec un titre faisant référence à la revue éponyme, créée par Louise Weiss en 1918. Elle a certes quitté sa revue après 1933, alors que certains membres étaient plutôt partisans de Hitler, mais cette labilité du projet européen montre que la paix européenne, puisque l'Europe c'est la paix, peut se comprendre de bien des façons, notamment comme la paix des cimetières.

Ensuite, parce que le temps des bifurcations est revenu. On sent que les choix européens qui s'annoncent, fédéralisme ou pas fédéralisme notamment, sur fond de crise sociale aiguë, vont obliger à des revirements, des reclassements. Une anecdote comme le ralliement récent d'une élue du Front de gauche au FN, montre que des mouvements profonds peuvent s'opérer.

J'aimerais, enfin, dans trente ans, pouvoir regarder mes choix et les trouver plus proches de ceux d'un Brice Parain que d'un Jean Fontenoy. Et les choix à venir ne se présenteront pas avec la clarté que permet le passage des ans. Le livre de Guégan montre bien que, dans la précipitation des événements, il est difficile de faire son chemin.

Deux citations qui marquent peut-être la différence entre bons et mauvais choix, repérées dans ce livre vraiment intéressant.

De Brice Parain d'abord, dans Retour à la France, en 1936 : "c'est là, je le répète, l'originalité du bolchevisme et ensuite de tout activisme qui l'a imité, même en le combattant, qu'il partait d'une méfiance du raisonnement pour proclamer la nécessité métaphysique de l'action et l'espoir d'une communauté des engagements. Mais on s'aperçoit bien vite que l'action collective, loin de corriger les imperfections du langage, les exagère, qu'elle les développe selon des formules qu'elle est incapable de réviser, qu'elle est une passion et jamais une réflexion."

Jean Fontenoy, dans l'Ecole du renégat, toujours en 1936, remercie Hitler d'en avoir fini avec "la promotion de l'esprit calculateur" et de s'être attaqué "à notre erreur essentielle, l'intelligence".

Si je voulais continuer en roue libre, je rapprocherais bien cette opposition du beau livre Sa majesté des mouches, de Golding, avec son camp rationaliste contre le camp claniste. Et je citerais aussi un article lu récemment, qui faisait reproche à Derrida de son admiration de Heidegger, philosophe métaphysicien faisant profession de détester le calcul et la technique ; Derrida ayant été introduit aux Etats-Unis par Paul de Man, qui s'est révélé avoir été profondément collaborationniste. On revient au livre de Guégan parce qu'il y raconte les liens entre Fontenoy et Maurice Blanchot, fasciste avant-guerre qui inspirera plus tard Derrida.

Ces divagations finales pour conclure en recommandant ce livre comme une excellente ouverture à la complexité des parcours intellectuels.


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À propos

Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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edgar 17/06/2013 15:08


merci.

Descartes 16/06/2013 12:15


Mon cher Edgar, encore une fois merci d'encourager tes lecteurs à étudier cette période passionnante qui est celle de la fin des années 1930 et le début des années 1940. D'autant plus qu'avec la
disparition des derniers survivants le temps de la mémoire se termine et celui de l'histoire commence. Je profite pour recommander la lecture de la "Nouvelle histoire de Vichy" de Michèle
Cointet, ainsi que mon livre fétiche, "Les français de l'an 40" de Crémieux-Brilhac.


Il n'est pas inutile de pointer la filiation du projet européen, et notamment ses différents avatars depuis son invention par les romantiques au XIXème siècle, et notamment par le romantisme
allemand dont la place dans la filiation idéologique du nazisme est si importante. En France, ce fut le drapeau des pacifistes des années 1930 avant de devenir celui des anticommunistes et des
collabos après la défaite et jusqu'à la libération... et même après. Seul point commun: à chaque fois, ce fut l'arme de la bourgeoisie et des milieux d'affaires contre l'Etat, cet empêcheur de
faire des affaires en rond...

edgar 29/05/2013 17:47


odp : merci pour la recommandation de lecture. c'est justement le reproche que je fais un peu au livre, de ne pas s'être lancé dans une catégorisation des raisons de ce passage de la gauche à la
collaboration : anticommunisme et pacifisme sont en effet deux voies de passages distinctes, et parfois opposées.


ramon fernandez est justement celui qui a fait entrer fontenoy au ppf.

odp 29/05/2013 15:35


Bonjour - merci pour ce commentaire d'un livre en effet passionnant en ce qu'il illustre, comme vous le dites, à quel point la période de l'entre deux guerre fut trouble et complexe. 


 


Cependant, je ne suis pas sûr d'être d'accord avec vous quand vous associez la trajectoire de Fontenoy avec celle des pacifistes essentiellement SFIO ou radicaux qu'évoque Simon Epstein. Fontenoy
n'a jamais été pacifiste. Comme vous l'avez indiqué, il s'est engagé pour défendre en Finlande, puis dans la LVF et est mort "les armes à la main" à Berlin; ce qui est rarement le destin d'un
pacifiste.


 


En fait, il me semble que la trajectoire de Fontenoy ressemble plutôt à celle de Ramon Fernandez ou, dans une moindre mesure, de Drieu La Rochelle. A l'étranger, Gabriel d'Annunzio et les
futuristes appartiennent à la même famille. Jeunes exaltés, anti-conformistes, anti-capitalistes, anti-libéraux, contempteurs des mous et du consensus, d'abord attirés par le communisme mais
dégoûtés par le stalinisme (si je me souviens bien c'est après un voyage en URSS que Fontenoy a renié sa foi communiste; mais il est resté trotskiste jusqu'au bout) ou par le caporalisme grégaire
du PCF, ces hommes, par anticommunisme d'abord puis par patriotisme ensuite, constituèrent les principaux rangs du fascisme à la française tel que l'incarnât le PPF.  


 


Car bien évidemment, la figure tutélaire de toutes ces trajectoires fut celle de Doriot dont le parcours est peut-être encore plus "intéressant" que celui des "intellectuels" de la bande car
exempt des troubles de la personnalité (addictions, homosexualité refoulée, tendances suicidaires...) qui ont fréquemment affecté ces derniers. Héros de la guerre de 14-18, responsable des
Jeunesses communistes, porte parole du PCF et membre de son Bureau Politique, il s'oppose, à partir de 1930-1931, à l'alignement systématique du PCF sur les intérêts de l'URSS et plus
particulièrement à la ligne "classe contre classe" qu'il estime responsable de la l'écrasement du KPD et de l'ascension du NSDAP en Allemagne. Il milite donc pour une ligne "française" au PCF
mais est désavoué par le Kommintern qui lui préfère Thorez à l'échine bien plus souple. Le reste du chemin est bien connu: exclusion du PCF, tentative de fédération "nationale" des ouvriers,
création du PFF, puis, sous l'aiguillon de l'anticommunisme, dérive fasciste puis pro-nazie, collaboration, etc...


 


Pour revenir à la problématique initiale, si ces hommes furent, de temps à autres, "pacifistes", ce fut par anticommunisme et philonazisme et en aucun cas par un pacifisme de type alinien que
l'on retrouvera plutôt autour du RNP de Déat. 


 


Aujourd'hui, il est bien évidemment très difficile de trouver Doriot et ses sbires "sympathiques", mais ce qui me paraît certain c'est que les cadres PCF de l'époque (Thorez, Duclos ou
Marty) l'étaient encore moins.   


 


Si vous souhaitez approfondir ce thème je vous recommande le livre fascinant de Philippe Burrin sur Doriot, Bergery et Déat ainsi que celui sur les non-conformistes des années 30 de Jean-Louis
Loubet del Bayle.   

edgar 29/05/2013 15:06


alexandre : merci


fred : note bien que je ne dis pas que les écrits de derrida ou heidegger ou de qui que ce soit sont déconsidérés par le parcours de leurs auteurs. on voit bien qu'on peut établir des points
communs, des proximités partielles, entre des tas de philosophies différentes. 

fd 29/05/2013 09:15


On revient encore et toujours au problème de la filiation du romantisme allemand (et de ses avatars nietzschéens et existentialistes) qui, après avoir envoûté la littérature française de la fin
du XIXe siècle finit par conquérir la pensée des années 60. Vu la violence des attaques des rationalistes contre ce courant, je me suis décidé à écrire un bouquin dessus (dans lequel j'essaierai
de glisser toute ma vision de l'histoire de la philo depuis Socrate, tant qu'à faire, vu que je n'ai pas 10 000 occasion d'écrire ni de publier). On a déjà eu un débat toi et moi sur un plumitif
qui avait sorti un billet particulièrement nul contre Nietzsche. Tu parles de complexité de la vie intellectuelle. Hélas Internet ne se prête pas à une approche nuancée de tout cela. Dans ma
jeunesse nous étions familiers de l'univers Derrida-Blanchot-Heidegger. Personne n'allait chercher qui avait été hitlérien et qui ne l'avait pas été. Nous lisions Cioran en sachant qu'il avait
été facho dans sa jeunesse. Ce n'est pas cela qui nous intéressait. Je soupçonne tous les petits gars qui viennent dire "ah non quelle horreur, celui-ci était facho, celui-là aussi" de tout
simplement être trop flemmards pour lire les auteurs, ça leur permet de se dédouaner et de se donner bonne conscience de leur paresse à bon compte. Et il y a des causes sociologiques à cela : le
déclin de la culture du livre (je veux dire du vrai livre de 350 pages, pas ceux de 140 pages que je publie). Mais c'est aussi con que de dire "je ne lis pas Platon parce qu'il collaborait avec
Denys de Syracuse"

alexandre clement 29/05/2013 08:26


Excellent article, si on veut comprendre une partie des soutiens de l'absurde projet européen, il faut se plonger dans ces parcours singuliers, faits à la fois d'opportunisme et de soutien à un
monde sans nation et sans guerre. On va y trouver pêle-mêle des anciens communistes, comme des anciens cambattants marqués par le traumatisme de la guerre de 14-18. Le personnage de Céline est
aussi dans cette dernière catégorie. Céline qui tout en se disant patriote et bon Français (par rapport aux Juifs et aux cosmopolites) se disait européen et ami avec Hitler.