La lettre volée

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Eurosceptique = nazi

Dans un article du Monde le 8 décembre, on apprend que « prédire la fin de l’euro n’est plus inconcevable ».

Mais on perçoit aussi, sous la plume de Claire Gatinois,   que eurosceptique = nazi – ou peu s’en faut.

Déjà, le Monde met en parallèle la crise des années 30 et la situation actuelle, avec un but très précis : expliquer que c’est la sortie de l’euro qui ramènerait un nouvel Hitler au pouvoir.

Pour cela, il est nécessaire que Mme Gatinois fasse œuvre de propagande. Pas un travail de journaliste, ce serait compliqué. L’iconographie et la maquette du journale est magnifiquement requise. On voit bien, sur la page ci-dessous reproduite, qu'il s'agit d'éviter 1933 et l'arrivée d'Hitler au pouvoir. On voit bien également  que symétriquement à Roosevelt, le héros positif, on trouve Sarkozy et Merkel, promus ainsi au rang d'alter ego contemporains du président américain.

Le message ainsi transmis pourrait être renforcé par les arguments de la journaliste. C'est tout le contraire. 

 

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Première simplification de l'article : ce qui a précipité l'arrivée de Hitler au pouvoir ce ne sont pas les erreurs de maladroits qui auraient voulu sortir du "cercle de la raison". C'est bien au contraire l'austérité imposée par Brüning qui a préparé l'arrivée du pire dictateur que la terre ait jamais porté - voir par exemple cet article de Bruno Amable ; ou cette citation de Sebastian Haffner sur Brüning : 

"Pour poursuivre jusqu'à l'absurde le paiement des réparations, il mit l'économie allemande au bord de la faillite ; les banques fermèrent, le nombre des chômeurs atteignit six millions. Pour sauver le budget malgré tout, il appliquait avec une farouche rigueur la recette du père de famille sévère : "se serrer la ceinture". [...] Plusieurs des instruments de torture les plus efficaces de Hitler furent inaugurés par Brüning : c'est à lui que l'on doit la "gestion des devises", qui empêchait les voyages à l'étranger, l'"impôt sur la désertion", qui rendait l'exil impossible ; c'est lui aussi qui commença à limiter la liberté de la presse et à museler le Parlement. Et pourtant, étrange paradoxe, il faisait tout cela pour défendre la république."

Le Monde n'aura pas un mot sur ce thème. De toute façon, la forme même de la double page, consacrée par le journal à l'hypothèse "fin de l'euro", montre bien qu'il ne s'agit pas de réfléchir : l'iconographie suggestive prend plus des trois quarts de la page, le rédactionnel n'a droit qu'à quelques miettes.

Et de toute façon, pour ce que Claire Gatinois a réalisé comme travail, les images auraient suffi.

On lit tout d'abord que pour les grands pays du sud, il faudrait dévaluer de 30% à 40% et que cela correspondrait à une réduction de facto des salaires de 30% à 40%.

Elle n'a rien compris, ou fait semblant. Cet argument est de la pure propagande. La valeur externe des salaires italiens ou espagnols serait baissée de 30% à 40%, peut-être (selon Nomura, ce serait plutôt 25% à 35%, et 9% à peine pour la France). Mais avec un salaire on n'achète pas que des biens importés. On paie d'abord un loyer, des charges, des impôts, toutes prestations dont la valeur externe serait également réduite de 30% à 40%. 

La baisse de pouvoir d'achat serait donc bien moins importante que ce que Mme Gatinois laisse entendre - mais je pense que son but n'est pas d'informer, c'est de faire peur. Et oui le prix du pétrole serait plus élevé, mais on sait aussi que le prix du pétrole monte quand l'euro monte, donc ce phénomène ne jouerait pas à plein. Par ailleurs la plupart des scénarios de la fin de l'euro prévoient une baisse du cours du pétrole.

Autre loup-garou sorti des placards : la ruine des épargnants. 2000 milliards d'euros seraient détenus par des français en dehors de la zone euro - rien n'est dit sur leur sort, mais on imagine la crainte d'une volatilisation.

   Là on est carrément dans l'imbécilité : si le Franc devait être dévalué lors de sa recréation, ce serait pour le plus grand bénéfice des détenteurs de ces 2000 milliards détenus hors zone euro - plus probablement détenus en Allemagne qu'en Grèce. Certains épargnants perdraient, d'autres gagneraient, selon que tous les pays ou seulement quelques uns sortiraient de l'euro, mais en aucun cas on ne peut prédire ce qu'il adviendrait de ces 2000 milliards.

   Pas grand chose pour étayer la thèse d'une catastrophe dans l'article. La réalité est qu'on peut penser que la sortie de l'euro entraînerait un choc initial, avec une croissance ralentie pendant une à deux années, mais nous avons déjà eu -3% en 2009 avec l'euro ! Et nous préparons avec l'euro bien d'autres années difficiles.

La sortie de l'euro permettrait enfin de renouer avec des perspectives de croissance et des politiques actives de redressement de l'économie.  

 Le message à peine subliminal du Monde est donc : sauvons l'euro pour échapper à un retour d'Hitler.

C'est peut être exactement l'inverse qui se passe en réalité : continuons à vouloir construire europa über alles, et, du désastre économique dans lequel nous nous enfonçons, sortiront des innovations qui ne nous plairont pas.


 

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À propos

Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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Torsade de Pointes 10/12/2011 09:55


Sans rapport avec le sujet du billet : le programme du candidat François Asselineau est disponible sur le site de l’UPR, sous la forme d’une dizaine de longues vidéos. Je n’ai vu
jusqu’ici que les quatre premières, mais cela m’a paru tout ce qu’il y a de plus précis et de plus détaillé. Il ne pourra donc plus être dit, comme l’a fait un commentateur d’un billet précédent,
qu’on ne sait pas ce que François Asselineau fera une fois qu’il aurait bouté hors de France la funeste Union européenne.

Jardidi 10/12/2011 08:52


Le vieillissement et l'atonie idéologique me font craindre plutôt une décomposition, un chaos qu'un retour du nazisme.


Cette menace, avec celle de la guerre est un classique masquant le vide d'argument et c'est une bonne nouvelle. En 1981, la droite affirmait que la victoire du PS signifiait les chars
soviétiques à Paris deux jours plus tard. L'argument catastrophiste ne porte pas. Je ne pense pas qu'il faille y répondre ou fonctionner de façon sysmétrique. Derrière cela, existent des
passions, probablement la haine ou l'amour de la France, de 1789 ou de l'égalité et c'est là-dessus que nous devons réfléchir et argumenter. 

nicolas 10/12/2011 04:20


Merci pour cet article. Je suis frappé par l'indigence totale du Monde. Je suis content d'entendre parler d'Annie Lacroix-Riz dans un commentaire. Elle est beaucoup plus lu que ce que je pensais.
Emmanuel Todd, dans un article de mediapart, parle lui aussi d'une continuité dans l'élite française" catho-vichyste", entre la collaboration et la politique européenne. Je suis étonné qu'on ne
fasse pas plus souvent le lien.


Les analyses de Charles Gave sont aussi interressante. Il a un blog et a fait recement une intervention sur BFM.


J'ajouterais que le but d'une dévaluation c'est justement de renchérir les importation et de rendre moins chere, et donc plus compétitive les exportations. c'est ce que font tout les pays en
dehors de l'eurozone (dont l'angleterre). La fluctuation des monnaies permet justement d'ajuster les économies en fonction de leur compétitivité pour éviter le genre de situation desastreuse dans
laquelle nous a plongé l'euro.


Cette politique monétaire est de moins en moins défendable, mais les Français vont suivre comme des moutons parceque la plupart des médias répétent des absurdités. 


Quand à la référence perpétuelle aux années 1930 pour défendre l'euro! Elle est particulièrement malhonnête. Ils veulent imposer une politique de déflation pour sauver l'euro, ce qui est
typiquement une politique défendu par les fascistes dans les dites années 30. 


Je me souviens d'une intervention d'une antropologue italienne sur le plateau de taddei qui disait que le gouvernement Monti était un gouvernement "technique": ça ne veut rien dire (elle
sous-entendait "neutre et nécessaire", or ça politique n'a rien de neutre, elle est droitière et déflationniste mais surtout innéficace!). L'union européenne de dépolitiser la politique: sous
prétexte de technicité, on empêche tout débat sérieux! Nous sommes belle est bien en route vers la post-démocratie!

DAELIII 09/12/2011 18:49


Dans la ligne de la remarque de Norbou on peut ajouter que ces sont précisément les mêmes milieux dirigeant français qui ont soutenu/amené l'un et l'autre, Hitler et l'"europe". Une part avait
misé dans les années vingt-trente sur l'Allemagne puis Hitler afin de mater une population pas assez docile à se laisser tondre, une autre ensuite, que les hasards professionnels avait amené à
commercer avec les anglo-saxons plutôt que les allemands, a profité du succès de ces derniers pour lancer cette "europe" qui nous assassine, et dans la même perspective ! La lecture du "Choix de
la Défaite" de Mme Lacroix-Riz, comme l'analyse des trajectoires des promoteurs connu de la construction "européenne" sont sans sans ambiguïté sur la réalité de ce constat. Il faut juger de cette
création mortifère à l'aune des objectifs des responsables.

edgar 09/12/2011 17:50


norbou66 : oui !

edgar 09/12/2011 17:50


Fred : miracle, certainement pas. Mais premier pas indispensable, j'en suis convaincu. En tout cas en restant dans l'euro et partis comme c'est, on va dans le mur.

Norbou66 09/12/2011 17:02


Il est aussi important de préciser que les nazis étaient pour une grande Europe. Et que le régime collabo de Vichy poussait à cette Europe nazi aussi. C'est tout à fait le contraire de ce qui est
décrit dans l'article du Monde.


Sortir de l'Europe n'est donc pas synonyme de nazification mais c'est bien l'inverse!


Je vous renvoies à la conférence très intéressante de François Asselineau: "Faut-il avoir peur de sortir de l'Euro?" (http://www.u-p-r.fr/sortie-de-leuro/faut-il-avoir-peur-de-sortir-de-leuro) et
"Les 10 raisons qui nous imposent de sortir de l'Europe" (http://www.u-p-r.fr/videos/conferences-en-ligne/10-raisons-sortie-de-l-union-europeenne)

FrédéricLN 09/12/2011 14:17


Lu de la même façon dans l'édition papier (avant-hier ?) un éditorial dégoulinant de conformisme à oeillères. A mon avis, la peur les rend bêtes. La peur de devoir se rendre compte que le monde a
changé.


Evidemment, la sortie de l'euro ne serait pas la fin du monde annoncée, et ne ressusciterait pas Hitler de ses cendres.


En revanche, je crois que la faillite de l'Etat (au sens de : incapacité à payer les salaires des fonctionnaires, les retraites, etc.), créerait des risques de ce genre. Et je ne crois nullement
que la sortie de l'euro rendrait l'Etat miraculeusement solvable, nous rendrait la croissance, les recettes fiscales, etc.