La lettre volée

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Eric Zemmour, Le suicide français

zemmour.jpgJ'ai voulu lire un deuxième livre de Zemmour, après celui-ci. Notamment pour comprendre ce qui l'a placé en tête des ventes. Mon avis, en résumé : un très bon livre, écrit par un homme peu estimable.

Je commencerai par les qualités de cet ouvrage.

1.  "Le suicide français" est un très bon titre, qui dit deux choses justes sur la France d'aujourd'hui : la France va très mal, d'une part, et, d'autre part c'est un problème interne et pas venu de l'extérieur.

2. En économie et dans les relations internationales, pas grand chose à redire, je pense que Chevènement n'aurait pas écrit, sur les quarantes dernières années de la politique française, quelque chose de très différent.

En résumé, les élites françaises ont fait le choix d'associer la France à un projet d'intégration internationale commerciale (et militaire), sous la forme de l'Union européenne, mais c'est un choix qui n'a pas été assumé.

Dans les partis de gouvernement, le choix de l'Europe a été maintenu et approfondi depuis 1957, mais en catimini (les fameux "petits pas" de Monnet). Il a toujours été dit au bon peuple que le choix européen n'engageait pas à grand chose de fondamental. Jusqu'au moment où on réalise que la commission européenne valide le budget français avant l'Assemblée nationale. Zemmour décrit de façon très documentée cette trahison des élites nouvelle vague.

A l'ultra gauche, ou même au sein de la "gauche de gauche", personne n'a réagi contre l'unification européenne parce que la question de l'Etat est jugée, au fond, peu pertinente. Tous les états se valent comme oppresseurs du peuple et valets du capitalisme (au risque de ne plus distinguer un état tyrannique et une démocratie libérale, ce qui est le fond d'un bon bouquin de Wendy  Brown.)

(aparté : Il y a un peu de cela dans la querelle Gauchet/Lagasnerie :  Lagasnerie ne voit probablement pas l'intérêt qu'il y a à parler de vieux sujets comme l'état, la démocratie etc. Il reste qu'en attendant que l'étude des biopouvoirs à la Foucault puisse dire quelques chose de la société française au quotidien, il faut bien se coltiner les problèmes de baisse des salaires, de fermetures des services publics etc. Gauchet n'a pas forcément un point de vue juste sur ces questions, mais il ne les disqualifie pas comme questions).

3. Le livre est mal écrit (ouvrir un bouquin auquel on dit avoir travaillé trois années, avec un cliché tel que "la France est l'homme malade de l'Europe", il faut le faire), mais très bien conçu.

L'histoire immédiate est un exercice difficile et Zemmour ne rate pas beaucoup d'étapes importantes.

Il n'y a probablement pas beaucoup d'auteurs ayant fait le même travail de décorticage des évolutions politiques dans les 40 dernières années et écrivant pour un lectorat populaire. Il faut rendre ce point à Zemmour, il a bien travaillé à rassembler et rappeler des moments significatifs de l'évolution française depuis 1968 : l'affaire de Bruay-en-Artois, les bulldozers de Vitry ou les chansons de Balavoine sont des marqueurs bien vus.

On verra plus bas que l'interprétation qui en est faite n'est pas toujours mesurée.

Zemmour fait pour l'histoire de Fance, avec une intention exactement contraire, ce que Zinn a fait pour l'histoire US - là où l'un réhabilite, ou croit réhabiliter une France déconsidérée, Zinn entend faire tomber l'aigle américain de son perchoir.

Les deux s'adressent directement à l'opinion publique, pas aux seuls lettrés.

Pour revenir au sujet qui me semble essentiel, la dissolution de la France, comme corps politique dans l'Europe, Zemmour enfonce le clou que Chevènement n'a fait qu'effleurer. Pour Zemmour, pas d'avion dont on ne doit sauter en plein volle projet européen est inutile, n'a pas fonctionné, et suppose sinon le suicide, du moins l'effacement de la France en tant qu'institution politique signifiante (chacune des trois grandes parties du livre se termine d'ailleurs par un chapitre consacré à l'Europe, signe que le sujet est, au fond, le seul qui compte dans cette histoire immédiate).

Il est donc dommage que Zemmour n'ait été traité, par ses critiques de gauche, que comme symptôme, sans chercher à voir ce qu'il peut bien pointer comme problème réel. Il faut dire que Zemmour a largement tendu la perche pour que n'importe quel lecteur puisse révoquer son livre, à raison.

Zemmour en effet surfe sur de nombreux thèmes, dont certains sont pour lui des obsessions - les femmes, les immigrés. Il entend se faire successeur de Roland Barthes et de ses Mythologies, en déconstruisant la société française d'aujourd'hui à partir d'une chanson ou d'un événement significatif - l'imaginaire personnel de Zemmour emprunte d'ailleurs probablement beaucoup à la gauche ; ses lectures, ou du moins ses citations, parfois pointues, viennent assez facilement de ce camp (Lasch, Baudrillard, Sullerot, Simone de Beauvoir ou Rawi Abdelal...)

Nombre de thèmes qu'il aborde ont également été évoqués, sans les formules à l'emporte-pièce qui sont la marque de fabrique de l'homme au Z. Sur la féminisation de la société, Michel Schneider a écrit un Big mother, dans lequel il se demande où sont les pères. C'est un nouveau lieu commun, sur lequel Zemmour a également déjà publié.

Mais Zemmour n'est pas chercheur. Il n'entend pas s'inscrire dans une communauté universitaire. Il écrit pour agir. Fort de ses connaissances assez structurées, il veut convertir son autorité intellectuelle, à peine acquise, en un argument politique définitif.

Ca marche à la télé, face à des contradicteurs soit savants mais peu habitués aux projecteurs, soit face à des personnalités télévisuelles à la culture moins profonde.

Dans un livre, ça ne marche pas sans un travail supplémentaire d'argumentation, que Zemmour ne fournit pas. Il aimerait qu'à l'écrit comme à l'oral, la petite phrase suffise à emporter le débat. Manque de bol, ses formules, si elles frappent, sont rarement bien ajustées.

Prenons la question du divorce par consentement mutuel, que Zemmour n'aime pas.

Il écrit donc que "le divorce par consentement mutuel est un mythe, comme le divorce sans douleur pour les enfants"... La phrase n'a aucun sens. Le divorce par consentement mutuel n'est pas un mythe, il s'en prononce quelques milliers chaque année. Si le mythe est que le consentement serait faussement mutuel, qu'il y a toujours l'un des deux qui ne consent qu'à regret, c'est assez évident, et le terme même de consentement indique que l'on accepte, sans forcément vouloir. Zemmour enfonce en réalité une porte ouverte.

Pas grave, la formule permet de poser au briseur de mythes. Zemmour confond d'ailleurs briser un mythe et et détonner, voire déconner. Il explique ainsi qu'avant, les rapports homme-femme étaient plus détendus et d'ailleurs les mains balladeuses, dans les autobus ou ailleurs, enchantaient les femmes qui les subissaient !

Il faudrait un florilège des citations de Zemmour toutes aussi peu étayées les unes que les autres, mais qui n'ont comme seul objet que de donner à l'auteur un air de briseur de tabous, au risque de paraître simplement odieux ("il n'y a pas de grossesse non désirée même s'il y a des grossesses non voulues" On songe au néocon américain qui s'était illustré en énonçant qu'une femme violée ne pouvait pas tomber enceinte - Todd Akin).

Zemmour hésite rarement à tordre les faits pour les plier à sa thèse. Parlant d'immigration par exemple, quand Debré transfère des enfants de la Réunion dans les campagnes françaises, il évoque l'adoption par des paysans, sur un mode serein (lire une autre version moins reluisante). Lorsque ce sont des petits arabes que l'on fait venir en France, là Zemmour les voit "arrachés à leurs douars".

C'est probablement avec Vichy que la manipulation est la plus contestable - peut-être pas sur le point qui a été pourtant partout soulevé.

Zemmour atténue en effet la responsabilité de Pétain dans les déportations, notant qu'il aurait, à ce prix douloureux, sauvé les juifs français. La position de Zemmour s'inscrit dans une discussion à propos des travaux de Paxton, historien qui a beaucoup contribué à faire tomber la thèse de Pétain-bouclier défendant, au prix de sa réputation, les Français contre les allemands.

Paxton a justement montré, sur de nombreux points, la complicité active de Vichy. Mais il est vrai que ce faisant, à lire Paxton, et pour faire rapide, on pourrait oublier que les nazis occupaient Paris de 1940 à 1944.

Plusieurs auteurs s'emploient donc à retracer un portrait plus nuancé de la période (j'ai l'impression que le livre de Pierre Laborie, Le chagrin et le venin, fait un travail intéressant dans ce domaine). Les critiques de Zemmour se sont généralement arrêtés à ce point, certes déjà bien lourd : Zemmour réhabilite assez largement la thèse d'un Pétain défenseur des Français face à l'Allemagne nazie.

A mon sens, il y a cependant pire. On oublie tout d'abord que le premier crime de Pétain est l'armistice, ce que Zemmour passe complètement sous silence. Lui qui se veut souvent plus gaulliste que de Gaulle, devient très clément avec Pétain et, en le défendant, oublie que c'est d'abord celui qui a appelé à cesser un combat qui n'était pas forcément perdu. On peut même se demander si Pétain n'a pas hâté la défaite, qui paraissait à Marc Bloch bien étrange.

C'est que Zemmour a besoin de Pétain a l'appui d'une thèse boiteuse.

Pour Zemmour, Paxton est un communautariste qui aurait voulu que Vichy ne distingue pas entre juifs français et étrangers, en les défendant tous. Alors que Zemmour, partisan de l'assimilation, fait du coup de Pétain un autre champion de l'assimilation  ("les juifs étrangers... ne pardonneront pas à la France sa rigueur assimilationniste d'alors.") Comme si Pétain avait été un héros républicain.

Zemmour n'a pas l'air de se rendre compte que, ce faisant, il met à plat toute la thèse gaullienne qui veut que Vichy n'était pas la France. Thèse peut-être forcée si l'on considère qu'une part des français soutenait Pétain (16% à 20% du pays selon Philippe Burrin, chiffre qui paraît surestimé à Pierre Laborie cité plus haut), mais thèse logique d'un point de vue républicain : l'Etat français a chassé la France républicaine, le 10 juillet 1940.

On peut donc se demander légitimement si Zemmour reste un républicain, et se demander avec inquiétude ce que signifie et nous prépare sa soudaine popularité. Se demander aussi si la seule chose que demande Zemmour à un régime politique est d'être assimilationniste, quitte à être autoritaire, voire dictatorial.

Au fond, les critiques de Zemmour le rejettent souvent pour une sorte de ringardise. Je le crois moins ringard que dangereux - s'en rend-il même compte ? Et j'aimerais qu'une critique républicaine de l'intégration européenne se fasse plus vigoureuse, pour contrer celle-ci.

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À propos

Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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ND 26/11/2014 19:10


Paracoua, quel lien y´a t-il entre le décret Crémieu puis son annulement et le soulèvement populaire des Algériens?

Paracoua 23/11/2014 22:36


Le régime de Vichy n'a bien sûr jamais été assimilationiste. Ses différentes lois sur les juifs, en rupture flagrante avec l'assimilationisme de la 3e République, en sont la preuve. La
première d'entre elles fut l'abrogation des décrets Crémieux, assez peu connue du grand public, mais qui a joué un rôle non négligeable dans le déclenchement de la guerre d'Algérie (elle fut
notamment à l'origine du revirement nationaliste de Ferhat Abbas).


 


Je pensais que cette thèse de l'assimilationisme de Vichy, assez délirante au regard des faits, restait confinée à certains milieux gauchistes (adeptes du raccourci République = Vichy = colonies
= assimilation). Eric Zemmour ose-t-il sérieusement nous la ressortir?? (Je pose la question car je n'ai pas lu son livre). Si oui, il aggrave sérieusement son cas...


 

fd 20/11/2014 00:05


Edgar, tu m'avais dit que je serais jaloux du succès de ton billet, mais pour le moment tu n'as que 3 likages et des commentaires de types très à droite. Pas sûr que ce soit ce que tu
escomptais... Le public ne comprend jamais bien l' "intentio auctoris"

nationalistejacobin 19/11/2014 23:20


On peut dire que Zemmour est excessif, c'est certain, et cela affaiblit souvent ses thèses qui sont loin d'être ridicules. Après, j'aimerai qu'on me démontre qu'il est plus dangereux que les
enfoulardées et les barbus qui vivent à deux rues de chez moi... Ou bien que les "Français" partis décapiter du Syrien ou de l'Amerloque chez Daesh... Ou encore que les écolos fanatiques qui sont
en train de bloquer tous les grands chantiers de France et de Navarre (Notre-Dame-des-landes, Sivens,...).


 


Je pense qu'on peut trouver énormément de gens, en France, qui sont bien plus "dangereux" que Zemmour. Dangereux pour l'avenir de la France s'entend. Il va de soi que Zemmour est dangereux, mais
pour la gauche seulement...

CVT 19/11/2014 22:37


@Edgar: "lisez-le!"


 


C'est prévu !

edgar 19/11/2014 22:18


cvt : avant de croire quoi que ce soit sur ce que zemmour pense de vichy, lisez-le ! 

CVT 18/11/2014 23:28


C'est bizarre, comme lecture... Zemmour dangereux? Franchement, les bien-pensants qui le conchient sont autrement plus dangereux pour la démocratie et la liberté de conscience que le fameux
polémiste et trublion médiatique!


Pour moi, Zemmour n'est pas dangereux au sens "attentoire" à la démocratie et à la république, c'est un libéral en matière de moeurs (et oui, il est adepte de la séparation des sphères privée et
publique...), il est dangereux car son discours entre en résonance avec ce que pense les Français de 40 années de construction européenne qui ont conduit à défaire le pays sans pour autant faire
une nation européenne...


Concernant Vichy et les Juifs, je ne crois pas du tout que Zemmour réhabilite quoi que ce soit lorsqu'il met en avant la rouerie du régime félon, qui pensait pouvoir indéfiniment s'arranger avec
l'occupant. Plus que l'Armistice, Vichy est l'incarnation de la médiocrité humaine, mélangeant combines et petits arrangements entre amis au détriment de l'intérêt et de la destinée de la Nation.
Plus le temps passe et plus je suis d'avis que Pierre Laval en était la parfaite incarnation, sans doute bien plus que Pétain...


Je vais peut-être choquer, mais je pense que bien des dirigeants d'aujourd'hui, face à l'UE, l'Allemagne et les Etats-Unis se comportent exactement de la même façon que les dirigeants de Vichy
durant l'Occupation (et oui, nos belles âmes oublient que la France étaient occupée, ce qui n'était pas souvent arrivée dans sa longue histoire....): ils préfèrent leur petites destinées
personnelles au sort de notre pays!Je n'ai pas encore lu l'ouvrage de Zemmour, mais c'est précisement le discours qu'il tient toutes les semaines à l'antenne.


Pour finir, deux choses me séparent de Zemmour: son amour inconditionnel de Napoléon Bonaparte et son exécration de Robespierre: autant je déteste profondément le petit Corse, autant j'éprouve
une certaine compréhension, voire un respect pour les choix et les décisions prises par l'avocat d'Arras...

edgar 18/11/2014 22:53


non, je lis pour moi et je résume pour moi. mais l'exercice du résumé pour d'autres, et parfois les commentaires, apportent beaucoup, obligent à la clarté - invitent à l'atteindre en tout cas.


il est vrai pour le nombre de juifs déportés, je crois que je cite simone veil donnant ce chiffre quelque part dans mon blog. mais justement, avec zemmour ce n'est pas le point de savoir si
pétain est un peu plus ou peu moins un traître et un criminel. le point c'est de savoir si zemmour n'est pas en train de mythifier pétain en héors de l'assimilation, jugement aussi anachronique
que celui que tu as pu repérer ailleurs...


je n'ai pas lu zemmour parce qu'il écrit pour le peuple. je l'ai lu car j'étais curieux. je le trouve souvent fin dans la plupart de ses analyses, complètement déconnant dans d'autres. j'avais
envie de voir comment il avait pu tourner un bouquin devenant n°1 des ventes, de quoi ça pouvait parler. en fait, je me demande si ce que j'ai lu ce n'est pas la transformation d'un journaleux
comme tu dis en futur politique... tout ce qui est mauvais dans son bouquin vient d'une volonté d'emporter le point, de remporter un combat politicien. 


 


 


 

fd 18/11/2014 22:23


c'est bien de lire pour nous et de résumer pour nous. Moi j'aurais une ou deux questions sur des points de détail. Du genre : n'est il pas vrai que la France fut le pays occupé où le moins de
Juifs (en proportion de la population concernée) furent déportés ? Comment trouve-t-on 16 % de soutiens à Pétain - ce genre de chiffre a t il le moidnre sens ? De Gaulle était il un républicain ?
(selon moi ce n'est pas au nom du principe républicain qu'il dit que Vichy ce n'est pas la France, mais au nom de sa mystique personnelle à la Jeanne d'Arc, un peu comme quand Asselineau
sous-entend que les Eduens n'étaient que des traîtres payés par César et pas des Gaulois - lol). Mais crois tu que ça vait le coup de lire des journaleux superficiels sous prétexte qu'ils
écrivent pour le peuple ? Dans ce cas pourquoi ne nous résumes tu pas le catalogue des surgelés d'Intermarché qui est aussi écrit pour le peuple ?

alexandre clement 17/11/2014 21:52


Il va de soi que je n'attaquais pas la judaïté de Zemmour, mais plutôt son pétainisme.