La lettre volée

Notes et idées : Politique, Bandes dessinées, Polars, Media, Actualité, Europe...

Eric Roussel, Le naufrage

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Dans la série "les journées qui ont (dé)fait la France", le livre d'Eric Roussel vient évoquer le 16 juin 1940. Ce jour-là, Paul Reynaud démissionne de son poste de président du Conseil et Philippe Pétain est appelé à le remplacer. Les partisans de l'armistice l'ont emporté. Dès le lendemain, Pétain proclame l'arrêt des combats.

Ce livre est à la fois très prenant, bien écrit, et m'a pourtant profondément choqué.

Pour une raison principale : il s'agit d'une réécriture de l'histoire bien maladroite.

La quatrième de couverture se termine ainsi :  "le 16 juin aura été l'école de deux hommes aussi exceptionnels que différents, Charles de Gaulle et Jean Monnet". Tout est dit du côté idéologique de ce projet éditorial : faire du 16 juin 1940 une sorte de deuxième journée de l'Europe.

Il ne s'agit pas de nier les qualités de Jean Monnet, un fonctionnaire de haute volée - quoique égaré dans la construction d'un gouvernement de technocrates.  Mais comparer cet homme là, à ce moment-là, à Charles de Gaulle relève du non-sens.

*

Faute d'ailleurs de pouvoir grandir le rôle de Monnet dans ces journées, l'auteur essaie de rabaisser de Gaulle. De Gaulle est ainsi qualifié de "républicain de raison". Peu après on apprend cependant que de Gaulle est l'ami d'un colonel de gauche, Emile Mayer (l'auteur écrit Meyer). Il faut aller sur le site de la fondation Charles de Gaulle pour apprendre qu'Emile Mayer était le conseiller militaire de Jaurès et l'ami de Léon Blum. Il faut lire l'ouvrage de Daniel Cordier  pour comprendre à quel point de Gaulle paraissait trop républicain à un maurassien, pourtant résistant de la première heure. Issu d'une famille de droite, oui, convaincu des limites du régime d'assemblée, certainement - pour avoir plaidé longtemps auparavant en faveur des divisions blindées auprès d'un personnel politique fragilisé par les combinaisons.

On sait que de Gaulle a grandi dans une famille méfiante à l'égard de la République, et qu'il n'était pas forcément admirateur du régime d'assemblée. Mais de là à écrire que "républicain par résignation, il se faisait une conception très personnelle de la démocratie", ou, à lâcher plus loin, comme à regrets, cette concession "le Général, à sa manière, était démocrate".

  Que l'auteur consacre ensuite plusieurs pages à pinailler sur des détails infimes du récit que de Gaulle fit des journées du 16 juin est également agaçant. C'est pourtant le rôle de l'historien que de chercher à établir les faits avec précision. Mais on aurait aimé que l'auteur, tant qu'à apporter sa pierre aux avancées de l'histoire, le fasse jusqu'au bout.

  *

  Or, ce n'est pas le cas. Sur au moins trois points, le livre n'a pas l'air à la pointe de l'état de la recherche en histoire :

 

  1. Rien sur  les ouvrages d'Annie Lacroix-Riz. Qu'on aime ou pas cette historienne communiste, ses thèses sur le rôle des élites françaises dans la défaite auraient mérité d'être citées. Elle ne figure même pas dans la biographie. Seule mention qui pourrait se référer à ces idées : "la droite des affaires, qui soutenait Laval..."

 

2. Sur l'assassinat de Mandel, rien sur la thèse de François Delpla, pourtant récente et novatrice montrant que Mandel a été assassiné par la Milice sur ordre direct des nazis.

 

3. Pas un mot sur le fait que Saint Robert Schuman, le père fondateur européen, après avoir voté les pleins pouvoirs à Pétain, est nommé, par Pétain, sous-secrétaire d'Etat, ce même 16 juin 1940.

 

  J'imagine que ce dernier détail a été omis car il aurait fait tâche dans le subtil équilibre entre de Gaulle l'archaïque et Monnet le "visionnaire européen". Voir un autre des "pères fondateurs" aux côtés du Maréchal fait un peu tâche. Et même si, comme le relève l'auteur, Léon Blum avait approuvé la présence de deux membres de la SFIO dans le gouvernement Pétain, on peut penser que la proximité entre le Maréchal et Schuman était bien plus grande qu'entre un SFIO et Pétain entouré de sa bande de revanchards (lire à au sujet de Schuman le travail éclairant de François Asselineau).

 

Malgré ces graves défauts, le livre est intéressant. Il a le mérite d'être bien écrit et de se lire agréablement.

Il met en évidence l'aspect double de l'entourage de Pétain : des têtes pensantes antisémites et ultraconservatrices (Raphaël Alibert, du Moulin de Labarthète), pour dicter les premières mesures de l'Etat français - et le statut des juifs ; Pierre Laval, parlementaire chevronné, pour emballer le rapt de la République auprès d'un milieu politique conservant quelques scrupules. Il rend également sa - vilaine - place à Weygand. Dès le 5 juin 1940, celui qui est alors à la tête de l'armée française souhaite cesser le combat (il aurait mérité d'être renvoyé à cette date, se dit-on, certes 70 ans après). Il est décrit comme profondément réactionnaire.

 

  Pour revenir à Monnet, l'auteur termine sur le projet qu'il fit avaliser par Churchill et de Gaulle, le 16 juin, malheureusement rendu inutile par la démission de Paul Reynaud, tendant à unir en un seul pays la France et la Grande-Bretagne. Symbolique projet de fusion qui aurait pu faciliter la poursuite des combats, depuis Londres. Roussel mentionne lui-même que Monnet n'est pas pour grand chose dans la genèse de ce projet, né de travaux initiés par le Royal Institute of International Affairs et auxquels le Centre d'Analyse de la Politique Etrangère, au Quai d'Orsay, avait été associé.

Le RIIA était dirigé à l'époque par Arnold Toynbee, un historien pas spécialement progressiste. On lit sur sa fiche Wikipedia, "Toynbee présente l'histoire comme l'essor et la chute des civilisations plutôt que comme l'histoire de État-nations ou de groupes ethniques. Il identifie les civilisations sur des critères culturels plutôt que nationaux. Ainsi, la "civilisation occidentale", qui comprend toutes les nations qui ont existé en Europe occidentale depuis la chute de l'Empire romain, est traitée comme un tout". Plus loin : "Les civilisations surgissent en réponse à certains défis d'une extrême difficulté et alors que les "minorités créatrices" conçoivent des solutions pour réorienter la société entière."

  Si l'on voulait faire un raccourci extrêmement grossier, on pourrait conclure que l'un des inspirateurs du projet européen est un défenseur de la suprématie occidentale, qu'une élite unificatrice devra rassembler par dessus les nations - jusquà s'asseoir sur la démocratie.

Monnet s'est mis au service de ce programme, que l'on est en droit de trouver bien moins reluisant que la défense du régime républicain menée par de Gaulle.

 

 *

Sans doute donc un bon ouvrage d'initiation à l'histoire de cette période. Peut-être en existe-t-il de meilleurs. Pour sa valeur de récit, le livre est utile. Pour sa thèse annoncée, un parallèle entre Monnet le visionnaire et de Gaulle l'archaïque, il est ridicule, à la limite de la malhonnêteté.

 

 

 

 

 

 

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À propos

Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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edgar 02/06/2010 22:25



Oui et non. Il se trouve que ce livre m'a été offert après lecture du Shirer, par hasard.


Il reste vrai qu'il est important de comprendre comment s'effondre une démocratie - thème d'actualité. Par ailleurs le projet européen est né de la deuxième guerre mondiale en partie, en tout cas
la forme qu'il revêt actuellement. Deux raisons de continuer longtemps à s'intéresser à cela. Mais je constate que je ne suis pas seul avec cette curiosité. Entre le Jan Karski, le HHHH, les
Bienveillantes etc...



fd 02/06/2010 16:55



fascination pour les années 30-40 à ce que je vois