La lettre volée

Notes et idées : Politique, Bandes dessinées, Polars, Media, Actualité, Europe...

Emile Coué, La Méthode Coué

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La Méthode Coué, pour moi, c'est Pif le chien sautant d'une fenêtre et répétant "je vole, je vole, je vole". Hercule le ramasse à terre, après écrasement, et explique que le chien a voulu "essayer la méthode Coué". Déjà tout petit je savais donc que la méthode Coué était ringarde.

Ce livre a du coup attiré ma curiosité, tant j'ai été amusé de voir qu'avant d'être un gag pour bandes dessinées, la méthode Coué était une véritable méthode.

*

Après lecture, je trouve finalement regrettable que ce livre ne soit pas plus connu.

Il faut commencer par deux mots sur le texte de présentation de Roger Dadoun. Ce psychanalyste, s'il n'est pas entièrement négatif sur Coué, consacre la plupart de ses arguments à prouver que Coué ne vaut pas Freud, car Freud savait écrire.

C'est certainement vrai, Coué est un pharmacien qui souhaite faire connaître ses recettes pour aller mieux, comme un cuisinier rédigeant un guide de ses meilleurs tours de main.

Mais il aurait pu être intéressant que Dadoun s'interroge, ne serait-ce qu'en une ligne, sur l'éventuelle efficacité de la fameuse méthode. Ce ne serait pas assez mondain, il préfère donc s'interroger sur la littératurablité de l'écriture couécienne (oui, j'ose, c'est l'été).

Dadoun écrit quand même que Romain Rolland, via un ami, était fasciné par la notion suggestion, telle que décrite par Coué.

Une école française d'analyse des mécanismes de la suggestion, individuelle ou notamment collective (la propagande), aurait pu naître de continuateurs de Coué - j'écris école française parce qu'il semble que coué a connu un succès plus important à l'étranger que dans son pays : il a, par exemple, sa statue à Moscou.

Il n'en a rien été, Coué n'a pas eu de continuateurs, parce que notamment, comme l'écrit Dadoun, il ne s'est jamais intéressé qu'à des applications individuelles, médicales, de sa doctrine de l'auto-suggestion par la répétition (dont l'un des principes les plus exemplaires est de répéter longuement "tous les jours et à tous les points de vue, je vais de mieux en mieux".)

Dadoun excelle donc à pointer les limites des notions utilisées par Coué. Cela ne doit pas conduire à négliger les quelques perles que recèle ce court texte.

*

Par exemple, cette phrase qui ouvre le livre, placée en exergue : "ce n'est pas la volonté qui nous fait agir, mais l'imagination". Pour un homme du 19ème, c'est assez moderne.

Coué évoque, sans s'y attarder, la portée collective, sinon politique, d'une telle affirmation. Il recommande ainsi aux "médecins, aux magistrats, aux avocats, aux éducateurs de la jeunesse" d'éviter "de provoquer chez les autres des autosuggestions mauvaises dont les conséquences peuvent être désastreuses"...

Même si Dadoun raille l'optimisme supposé de Coué, on ne peut s'empêcher de trouver assez noires des phrases de Coué telles que : "nous autres hommes, ressemblons plus ou moins à la gent moutonnière et, contre notre gré, nous suivons irrésistiblement l'exemple d'autrui, nous imaginant que nous ne pouvons pas faire autrement". 

L'optimisme de Coué repose dans l'idée que l'individu, conseillé en ce sens peut, par l'autosuggestion (que Coué n'hésite pas à qualifier d'hypnose - "l'autosuggestion n'est autre que l'hypnotisme"), recréer à son propre usage un imaginaire positif, dégagé de toute pensées conduisant à l'échec.

Il s'agit bien de recréer un imaginaire, pas de rééduquer le vouloir du patient ("les résultats sont [...] peu satisfaisants quand, dans le traitement des affections morales, on s'efforce de faire la rééducation de la volonté. C'est à l'éducation de l'imagination qu'il faut s'attacher,...")

Coué affirme en effet que lorsque la volonté et l'imagination sont en conflit, c'est toujours l'imagination qui l'emporte.

Sa méthode entraîne donc comme conséquence le rejet de l'effort : "on prêche toujours l'effort. Il faut le répudier. Car qui dit effort dit volonté, qui dit volonté dit entrée en jeu possible de l'imagination en sens contraire, d'où, dans ce cas, résultat précisément contraire à celui que l'on cherche à obtenir".

Comme Freud, Coué note que sa méthode rencontrera des résistances, notamment chez "les gens qui ne consentent pas à comprendre".

Coué donne des instructions pratiques pour que le thérapeute puisse suggérer correctement des choses positives à son patient. C'est sur ce terrain que Dadoun refuse de dire quoi que ce soit, probablement gêné par le rejet par Freud de l'hypnose.

L'oubli de Coué peut s'expliquer ainsi par le succès de la psychanalyse.

Il ne faudrait pas pour autant croire que ces deux thérapeutes sont en tous points opposés. La notion de maladie psychosomatique n'aurait pas effrayé Coué, lui qui ne recule pas à l'idée de décrire comment l'inconscient commande au corps : "...le même raisonnement nous permet de comprendre comment un fibrome peut disparaître. L'inconscient ayant accepté l'idée "le fibrome doit disparaître", le cerveau ordonne aux artères qui le nourissent de se contracter, celles-ci se contractent, refusent leurs services, ne nourrissent plus le fibrome et celui-ci, privé de nourriture, meurt, se dessèche, se résorbe et disparaît".

*

Lecture faite, on est à la fois fasciné et frustré par les idées de Coué.

Fasciné par la force de ses intuitions. De la notion individuelle d'imagination, qu'il emploie fréquemment, on passe très facilement à celle d'inconscient individuel, terme qu'il emploie d'ailleurs fréquemment. On peut donc en faire, sur le plan individuel, un précurseur certes peu doué pour expliciter sa pensée, mais un précurseur tout de même, de Freud.

Sur le plan collectif, on peut le rattacher à tout un courant de pensée qui va étudier les mécanismes de la propagande, qui n'est rien d'autre qu'une autosuggestion collective. Ayant lu le "Propaganda : comment manipuler l'opinion en démocratie", de Edward Bernays, j'ai trouvé une grande compatibilité entre les deux auteurs.

Frustré parce que justement, comme le souligne Dadoun en introduction, même s'il a tendance à ne souligner que cela, Coué écrit de façon fruste et n'a jamais écrit qu'un seul livre. Probablement son rôle de thérapeute individuel lui a-t-il suffi.

Pour terminer par un raccourci aussi abusif que rapide, je retiens que si Freud invite chacun à faire sortir de son inconscient ce qui y a été introduit puis refoulé, Coué se concentre sur la possibilité d'y introduire volontairement des éléments positifs - sans s'interroger longuement sur une éventuelle résistance ni sur ce que ces idées postives vont remplacer.

D'autres se chargeront de vouloir, enfin, par la propagande justement, introduire dans l'imaginaire individuel et collectif, des éléments sinon négatifs, du moins parfaitement stérilisants. Après tout, répéter comme un mantra "L'Europe c'est la paix", ou tout autre slogan indémontré, relève  de la même démarche que de répéter vingt fois par jour, comme y invitait Coué, "je vais de mieux en mieux".

*

Ouvrage recommandable à mon sens...

 

 

 

 

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À propos

Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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Antoine Block 01/08/2012 17:39


En tout cas, la preuve a été faite (avec l'explosion de la Yougoslavie) que l'UE n'empêche pas la guerre, même en son cœur (et les charniers, les camps de concentration, l'épuration ethnique,
toutes horreurs qui avaient fait dire au sortir de la 2de Guerre Mondiale "Plus jamais ça"). Quel camouflet !


 

edgar 31/07/2012 23:17


salut jm (décidément ce billet semble faire revenir les "anciens" !)ça t'as peut-être échappé mais le rythme de publication a fortement ralenti ici...


donc j'ai lu bumblebee, mais il est en stock.


on peut en retenir "Europe’s single currency is a deeply flawed construction." (la monnaie unique est une construction profondément boiteuse)


d'un point de vue économique donc, oui on pourrait faire marcher l'euro si l'UE était un état fédéral. comme tu connais bien ce blog, tu as certainement lu ce que je pense du coût politique de la
création d'un état fédéral : http://www.lalettrevolee.net/article-le-federalisme-budgetaire-a-quel-cout-79804300.html


personne ne saurait quoi faire d'une administration fédérale gérant un budget supérieur à celui de l'allemagne et de la france combinés.


finalement, krugman dit qu'il faut garder l'euro car c'est un pilier de l'europe politique qui a apporté la paix à l'europe. c'est une opinion politique erronnée de krugman, par ailleurs
excellent économiste. bourlanges lui-même le dit : c'est las paix qui a fait l'europe, non l'inverse.


tu crois vraiment que sans l'UE l'allemagne aurait réarmé ? 

jmfayard 31/07/2012 22:12


Bonjour Edgar,


je ne m'attendais pas à en apprendre sur Coué en visitant ce blog mais j'apprécie toujours tes fiches de lecture.


Par contre je me demandais pourquoi toi qui semble apprécier Krugman ne relaye pas son dernier opus ("Crash of the Bumblebee") d'où il ressort que le fédéralisme au niveau supranational serait la solution plutôt
que le problème à la crise qui s'abat sur nous. (Pour rassurer les lecteurs de ce blog, il ajoute que "The United States of Europe will not happen any time soon, if ever" - la victoire de 2005
n'aura pas été vaine comme aurait dit Pyrrhus).

edgar 31/07/2012 16:50


tiens un revenant. bonjour antoine. je ne crois pas à des positions non-idéologiques, il n'y a que des idéologies qui sont plus ou moins adéquates au réel. mais si mes positions vous paraissent
exagérées ou erronées, n'hésitez pas à commenter.


au plaisir.

Antoine Block 31/07/2012 16:31


Bonjour Edgar,


Je voulais vous saluer en passant et vous dire que j'apprécie votre "combat", qui gagne en argumentation et en références, même si je ne suis pas toujours d'accord avec certaines de vos positions
qui me semblent parfois un peu idéologiques. Mais peu importe, continuez.


Sur Coué, je m'étais aussi toujours demandé ce qui lui a toujours valu d'être tourné en ridicule, alors que bon nombre des thérapies les plus efficaces actuellement (programmation
neuro-lingustique, thérapies comportementales et cognitives, etc.) sont héritières de ses principes. De même que je m'explique mal la respectabilité que conserve la psychanalyse (cela semble du
moins être une exception française), alors que ses succès réels paraissent bien minces. Sans doute est-ce dû en partie à la spécificité culturelle française fascinée par l'aura littéraire et
intellectuelle de la psychanalyse, alors que Coué et ses héritiers sont vulgairement scientifiques et pragmatiques.


À bientôt.

fd 28/07/2012 09:28


Dadoun fut un des piliers du Panorama de France Culture avec Antoine Spire et quelques autres (Michel Field aussi était dans le coup à l'époque) avant que Laure Adler ne détruise tout ça. Il
avait un côté vieil anar reichien assez sympathique et se vantait d'être allé interviewer Lacan en solex. Son seul défaut aux yeux d'Edgar eut été qu'il appela à voter "oui" à Maastricht "faute
de mieux". Romain Rolland, Coué, Dadoun, ça sent la Spinoza connection...