La lettre volée

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Emil Ludwig, Juillet 1914

ludwig.jpgExcellent petit livre d'histoire. On lit sur la quatrième que Zweig appréciait Ludwig. Ca se comprend : Ludwig a, comme Zweig, une facilité à rendre vivant le récit d'un événement très complexe : le déclenchement de la première guerre mondiale.

Ludwig est assez courageux : allemand écrivant en 1929, il n'hésite pas à faire de l'empire austro-hongrois le principal coupable de la première guerre mondiale. Pour Ludwig, clairement, François-Joseph saisit l'occasion de l'attentat de Sarajevo pour essayer d'insuffler une dernière dynamique à un empire fini.

Une citation de l'Empereur : "Si la monarchie est destinée à périr, il faut au moins qu'elle le fasse convenablement !".

 Le talent de Ludwig est de mettre en scène (un peu) ses personnages, mais de tempérer la liberté qu'il peut éventuellement prendre par un recours très fréquent à des extraits de télégrammes diplomatiques, d'articles de presse et de textes historiques qui recadrent le propos et évitent les dérives.

Dans l'ordre des culpabilités viennent ensuite la Russie tsariste, désireuse de s'étendre. La France et l'Allemagne sont ensuite coupables d'arrière-pensées, plus que de volontés expansionnistes. La France souhaitait regagner l'Alsace-Lorraine, surtout sous la présidence du lorrain Poincaré. L'Allemagne n'était pas mécontente de profiter de sa supériorité militaire pour desceller la triple-entente franco-anglo-russe.

C'est donc à un ballet d'arrières-pensées auquel on assiste un peu glacé.

Ludwig souligne, sans donner dans l'explication marxiste, la grande unité des classes dirigeantes européennes, certes soucieuses d'avancer leurs positions respectives, nationales, mais qui se connaissent, se fréquentent et déploient les mêmes politiques. D'un autre côté, les populations européennes, toutes désireuses avant tout de paix, mais qu'un manque de cohésion, de volonté, laisse sans voix. Seul espoir fugace, le rôle passager de Jaurès, tonnant contre la guerre en préparation. On sent qu'avec l'appui éventuel du Vatican, ou d'autres forces politiques, la guerre aurait pu reculer.

C'est d'ailleurs un des autres points essentiels de la lecture de Ludwig : la guerre a parfois tenu à rien. Tout à la fois elle était en gestation depuis des années, et Ludwig rappelle combien les puissances étaient prêtes, pressentaient le conflit. Mais en même temps, il suffit d'un ambassadeur qui tarde à transmettre une opinion à l'empereur pour que l'engrenage qui mène au conflit tourne d'un cran supplémentaire.

Le lecteur est frappé de voir que les monarques de l'époque, tous cousins et alliés, en Angleterre, Russie, Allemagne, Autriche-Hongrie et dans les balkans, se tutoient par courrier, s'embrassent et sont parfois débordés par leurs fonctionnaires.

Ludwig sait reconnaître les mérites des uns et des autres, dans tous les cas, quel que soit le camp. Le hongrois Tisza est ainsi décrit comme un pacifiste intelligent.

La timidité est également coupable : l'Angleterre aurait pu, en rappelant dès le début son intention de s'engager à soutenir la Russie et la France, inciter l'Allemagne à freiner les ardeurs autrichiennes. Au lieu de cela, les britanniques ne se sont déclarés qu'au dernier moment, trop tard, laissant l'Allemagne penser que face à la France et la Russie seules, une carte pouvait être jouée.

La logique de l'honneur apparaît, en filigrane, comme criminelle, tout comme la bêtise bureaucratiqueLes ultimatums, les papiers incendiaires sont plus mortels que bombes et fusils.

Ainsi, de Bethmann, chancelier allemand, qui écrit "il s'agit [...] d'étouffer la propagande panserbe, sans déchaîner en même temps une guerre universelle, et, si pour finir on ne peut éviter celle-ci, d'améliorer en ce qui nous concerne les conditions dans lesquelles nous devrons la faire".

Ludwig fustige le chancelier : "Nulle part la médiocrité d'esprit n'est aussi visible que dans cette phrase de bureaucrate écrite par un chancelier qui ne veut nullement la guerre comme les généraux, mais qui la voit venir et qui cependant, malgré le très net revirement de son emprereur, ne bouge pas le petit doigt pour l'empêcher et ne pense qu'à se montrer assez adroit pour ne pas paraître en être responsable aux yeux du monde..."

On se perd parfois dans la multitude d'ambassadeurs, ministres et députés, mais dans l'ensemble c'est passionnant.

*

On en reste là ? Non.

Evidemment l'histoire ne sert à rien si elle ne peut nous éclairer sur le présent. Et là le livre nous éclaire de deux façons.

Chronologiquement, il décrit parfaitement la première étape du vingtième sièce. celle qui précède la deuxième guerre mondiale puis la "construction européenne".

Sociologiquement, on peut surtout former des parallèles avec la crise actuelle de l'euro.

Toutes les chancelleries, tous les politiciens européens savent que l'euro est une absurdité potentiellement criminelle - qui sait jusqu'à quels extrêmes ira l'austérité et quelles réactions elle provoquera partout ?

Pour autant bien peu sont ceux qui osent affirmer que l'euro doit être abandonné. Des bureaucrates élevés dans le culte de l'euro comme dans celui de l'empire de Sissi sont incapables de voir à quoi peut mener l'attachement romantique à leur projet naufragé.

"Le mensonge et la légèreté, la passion et la crainte, de trente diplomates, princes et généraux, ont transformé pour quatre ans, par raison d'état, des millions d'êtres paisibles en assassins, brigands et incendiaires, pour à la fin ramener sur la terre barbarie, dégénerescence et misère. Aucun peuple n'a réalisé un bénéfice durable. Tous ont perdu plus qu'il n'est possible de rétablir en une dizaine d'années. Un continent étranger est devenu créditeur du nôtre. Haine et exaspération ont saisi les peuples qui auparavant rivalisaient en paix". (Cette expression de rivalité pacifique est tout un monde en soi. J'essaiera d'y revenir, mais pour moi la compétition entre monnaies européennes c'est exactement cela : une rivalité pacifique. Avoir voulu la bloquer ne supprime nullement la rivalité, elle l'exacerbe et l'invite à trouver d'autres objets, peut-être moins pacifiques...)

Je m'arrête là. Ce petit livre se dévore, en tout cas je vous y invite !


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À propos

Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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edgar 25/07/2012 09:38


nicolas : merci, article intéressant en effet. rassure-toi je n'ai aucun besoin d'être plus convaincu que l'europe est une impasse !

nicolas 23/07/2012 20:32


Edgar vous devriez lire ça:


http://www.courrierinternational.com/article/2012/07/16/hollande-veut-sauver-peugeot-inadmissible


Appréciez bien la dernière phrase de l'article. Imaginez deux secondes qu'un journaliste français traite un autre pays avec autant e dédain...


Désolé, les choses ont changé depuis 1914 mais l'Allemagne n'est pas le pays qu'on nous présente dans les médias français. Si vous n'êtes pas encore convaincu que l'"europe" et le sacro-saint
"couple franco-allemand" n'existent pas...

zorba 22/07/2012 05:05


L'empire russe du XXème siècle s'appelait l'URSS. C'est son éclatement qui a permis les premières guerres civiles entre les états soumis à l'insu de leur plein gré. L'UE fonctionne un peu de la
même manière, et depuis sa mise en service, pour parler comme d'une broyeuse installée dans un atelier, elle a empéché les guerres intérieures. En utilisant le broyeur économique, la BCE, le FMI
(ne pas l'oublier) pour imposer ses plans, comme les bolchéviques qui, eux aussi, avaient des plans.


 

Torsade de Pointes 18/07/2012 20:44


Plutôt qu'entre l'Autriche-Hongrie et l'euro, il serait peut-être plus judicieux de faire un rapprochement entre l'Autriche-Hongrie et l'Union
européenne elle-même, en raison de cette caractéristique qu'ont en commun ces deux entités d'être des empires plurinationaux. Les commentateurs précédents ont très justement mis en avant, comme
facteur de déclenchement de la Première Guerre mondiale, la corruption, les fautes individuelles, les arrières-pensées des uns et des autres etc., mais ont oublié me semble-t-il un élément
important : la volonté de plus en plus marquée, et de plus en plus affichée, des peuples qui composaient l'Empire austro-hongrois de s'émanciper de la tutelle des Habsbourgs, et la menace
d'éclatement que comportait cette volonté centrifuge. Une guerre internationale, le spectre d'un ennemi, n'étaient-ils pas dès lors des éléments bienvenus dans le chef des décideurs de l'empire
pour tenter de maintenir la cohésion d'un ensemble en passe de se disloquer? Et question subsidiaire: l'Union européenne ne pourrait-elle pas quelque jour, en présence d'une menace semblable,
céder à la même tentation, si elle n'y cède pas déjà aujourd'hui? Un premier enseignement à tirer de cela est que les empires
multinationaux, en particulier l'Union européenne, acharnée à abattre les frontières et à fourrer mordicus une foule de peuples complètement dissemblables dans un même État, ne sont nullement la
garantie de la paix, comme nous le laisse entendre la propagande européiste la plus éculée.

DAELIII 14/07/2012 20:35


Sans avoir lu ce livre, mais au vu des commentaire,s je m'interroge. Une lecture de détail du livre de Mme Lacroix-Riz, "Le Reich, L'Europe, Le Vatican", croisée avec l'histoire des trentes
dernières années de nos pays, ne peut que laisser transparaître le constat fort clair que l'Allemagne des années deux mille, de la Serbie à l'Ukraine, a réussi tout ce qu'elle cherchait, par la
guerre alors, a gagner ou à casser depuis cent cinquante ans. Il y manque l'Alsace, mais l'activisme culturel, souligné par A. Salon, laisse augurer, "Machin" européïste  aidant qu'il
suffira d'un peu de patience. Ces succès, obtenus sur le long terme, laissent quelque peu sceptique sur la "naîveté" allemande dans le déclenchement des guerres successives. Cui prodest .......


Mais les "bisounour"s démobilisateurs sont, en France, très prisés. Il nous manque une collection de Démostènes pour nous rappeler que Philippe est toujours à l'affût et ne s'endort jamais, comme
la lucidité de les écouter..

edgar 14/07/2012 16:19


j'en ai parlé avec un ami autrichien hier. pour lui il était évident que l'allemagne en réalité prenait les décisions en autriche en 1914. un point de vue légèrement différent ! dans la
présentation du bouquin il est écrit que Ludwig a été rejeté en allemagne pour avoir mis en avant les responsabilités du pays. peut-être n'a-t-il pas voulu en écrire trop ?


 

fd 13/07/2012 22:53


méfions nous quand même de la médiation des historiens pour l'approche des problèmes historiques. Les témoignages contemporains sont souvent plus parlants. Sur la responsabilité allemande en tout
cas, c'était une donnée si évidente qu'il n'y a pas besoin d'historiens pour la démontrer (le seul argument qui plaidait contre elle c'étaient les prétentions coloniales de la France sur le
Maroc, qui fut la seule initiative incompatible avec la paix que prit la France avant 14). Mais notre époque adore les spécialistes universitaires. Il lui faut des historiens pour lui parler du
passé, et des sociologues pour lui décrire le présent. Pourtant quand on sait dans quelle ambiance s'écrit une thèse, et la bêtise qui règne sur l'université, on n'a qu'une envie : virer tous ces
intermédiaires... lol

fd 13/07/2012 22:44


Ah tu vois edgar, c'est bien ce que je disais. Le problème allemand sautait aux yeux de tous les européens à cette époque. Et comme par hasard aujourd'hui plus personne ne veut le voir (je parle
bien du problème allemande 1914, qui a aujourd'hui heureusement complètement disparu)

Denis Griesmar 13/07/2012 14:37


Je n'ai fait pour l'instant que parcourir le livre en diagonale, mais je me demande s'il ne dédouane pas un peu facilement l'Allemagne, en la mettant sur le même plan que la France ... alors que
Fritz Fischer a démontré l'ampleur des responsabilités allemandes, démonstration ("Kriegsschuldfrage") qui a rencontré, pendant des décennies, une immense résistance en Allemagne ...

fd 11/07/2012 23:49


L'archiduc était surtout un type très méprisant et inhumain, ce qui passait très mal dans une Vienne qui gardait un côté très artiste (dans toutes les classes sociales) et très affective.