La lettre volée

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Electrolux, Montebourg, et le protectionnisme européen

La semaine dernière, Arnaud Montebourg a protesté contre la concurrence sud-coréenne dans le secteur automobile (la Corée du Sud, au passage, encore un pays qui, comme la Suisse, a oublié qu'il était trop petit pour se défendre dans la mondialisation. Heureusement qu'ils n'ont pas à craindre les chinois...)

Il s'est vite fait remettre à sa place par l'un des vrais patrons de l'économie française, le commissaire européen au commerce, Karel de Gucht.

Hier, au chapitre défaite de l'industrie française, on a appris la fermeture d'une usine Electrolux qui employait 420 personnes à Revin.

Electrolux n'est pas en faillite, la production est simplement délocalisée.

Pas en Corée du Sud, en Pologne, à Olawa. Dans l'Union européenne.

Comme le rappelait Karel de Gucht, d'ailleurs, "un grand nombre des voitures Hyundai et Kia vendues en Europe ne proviennent pas de Corée du Sud mais de Tchéquie et Slovaquie, deux pays de l'UE."

Les idées simplistes de protectionnisme européen, défendues par Montebourg et d'autres, ne pourront donc rien, ni pour les salariés de l'automobile française, ni pour les salariés ardennais d'Electrolux.

Ce dont souffre l'industrie française c'est de l'euro, principalement.

S'y ajoute également une concurrence effrénée interne à l'Union européenne, accélérée à dessein.

Par exemple, Electrolux, pour ses usines polonaises, aura pu toucher jusqu'à 50% d'aides publiques (lire "European funds for entrepreneurs - guidebook through operational programmes 2007-2013", sur le site de l'agence d'aide polonaise aux entreprises).

Pour pouvoir livrer en France les machines Electrolux et les voitures construites en Pologne, il faut également des infrastructures (autoroutes etc.)

Ca tombe bien, la Pologne recevra encore 67 milliards d'euros de la part de l'Union européenne sur 2007-2013, pour ce faire (avec une demande de rallonge de la part de l'Union européenne).

En 2007, Electrolux fermait 500 postes en Irlande, encore pour la Pologne. Le mouvement n'est pas anecdotique, c'est une tendance de fond.

On notera au passage que contrairement à ce que l'on raconte sur la nécessaire montée en gamme de l'économie française, ce sont ses productions haut de gamme (AEG) qu'Electrolux envoie en Pologne.


electrolux.jpg

Inauguration en 2006 de l'une des usines polonaises d'Electrolux, sur un site public polonais

 

On peut estimer qu'il faut se réjouir de voir la Pologne rattraper ainsi son retard, pour le plus grand bénéfice de la cohésion européenne.

La façon dont les choses se passent laisse pourtant penser que ce qui arrive aujourd'hui aux salariés français ou irlandais, lâchés pour d'autres pays de l'Union, arrivera demain aux autres qui seront lâchés pour les nouveaux entrants - Turquie, Ukraine ou autres associés.

Et on lit aussi que les salariés polonais sont traités, là-bas, de façon indigne.

Le Guardian, en juillet, détaillait comment les salariés d'une usine polonaise travaillent pour 350€/mois, sont entassés dans une cité-dortoir à 60 kilomètres de leur lieu de travail d'où ils sont transportés en bus, ont droit à 20 minutes de pause quotidienne et sont tenus à faire des heures supplémentaires.

Il est donc plausible que le programme européen ne soit pas d'élever le niveau de protection sociale des polonais vers celui de la France, mais bien d'amener les salariés français à se résigner aux conditions polonaises.

Les invocations au protectionnisme européen sont donc assez largement, vouées par avance à l'inefficacité. Sortir du système européen, de l'euro et de l'Union, est la seule solution viable pour maintenir un niveau de protection sociale digne.

Et cette sortie ne se fera pas contre les salariés polonais, elle est destinée à affirmer partout que ce système de destruction des liens sociaux doit finir, tout de suite, sans attendre une réorientation sociale qui ne viendra pas plus rapidement que Godot.

Ceux qui prétendent le contraire sont soit illusionnés, soit font partie de la classe qui profite de la surexploitation des salariés et de la concentration accrue des inégalités. On ne s'étonnera pas, par exemple, de lire aujourd'hui qu'Andreas Papandreou gagne 46 000 € mensuels pour donner un séminaire aux étudiants de Harvard.

*

Sur le sujet de la nullité européenne, on peut regretter enfin que, même s'il y consacre un excellent entretien à Médiapart, Frédéric Lordon, contrairement à Todd, ne franchisse pas le pas : il reste critique sur l'UE et l'euro, mais ne propose de sortir ni de l'un ni de l'autre. Au risque d'ouvrir, comme Mélenchon, un espace immense au Front National.

 

 

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Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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Paracoua 04/11/2012 20:19


L'article de Marianne est fort intéressant, on y lit notamment:


"Les représentants du BTP européen y interrogent les autorités bruxelloises sur cette entreprise chinoise qui se voit autoriser l'accès au marché polonais à grand renfort d'aides d'Etat là où la
moindre subvention nationale à une entreprise de l'Union est sévèrement condamné. [sic]"


En effet, c'est digne de Kafka...


Trouvé également dans Marianne cet article non moins intéressant :


http://www.marianne.net/Quand-l-Angola-fait-main-basse-sur-l-industrie-portugaise_a223885.html


On y lit notamment, à propos de l'épouse du président angolais: "la banque qu’Isabel dos Santos possède à 19 %, le Banco Português de Investimento, est sur le point d’obtenir
un plan de sauvetage de 1,5 milliards d’euros du contribuable portugais… Mais une « marxiste-léniniste» mérite bien un effort des travailleurs portugais, non?"

samuel 25/10/2012 17:26


http://www.leblogauto.com/2012/10/ford-ferme-southampton-et-supprime-6-200-emplois-en-europe.html

samuel 25/10/2012 17:23


Sinon, Ford viens de fermer son usine qui produit des Transit en Grande Bretagne au profit de l´usine basé en Turquie.


Un peu ce que Renault voulait faire avec le transfert de la production de la Clio de  Flins à l´usine de Bursa en Turquie.


Comme pour l´Usine Renault à Tanger sans oublier tout les sous traitant d´Airbus qui s´installe au Nord Maroc , l´industrie européénne s´installe à la peripherie. Comme Tchuuk, pour Alcatel, il
ne faut pas croire que nous auront l´ingenierie et les autres la production....de plus tout le monde n´est pas ingenieur.

alexandre clement 25/10/2012 14:04


Débat intéressant. D'abord il faut bien comprendre que l'idée d'une indépendance nationale commence à progresser à gauche. Souvenez-vous (pour les plus vieux) ce qu'on disait en 68 : small is
beautiful et la nation - malgré toutes ses tares c'est mieux que l'usine à gaz incontrôlable de l'UE. 


Une politique de gauche n'a de sens que dans un cadre national, elle est interdite par les traités européens. Et si celle-ci réussi, elle fera boule de neige ailleurs où les choses empires. Avec
l'UE et ses traités à étages, la droite a vérouillé la politique économique jusqu'à la disparition de l'euro.


Maintenant que peut-on faire ? Vu l'état des partis de gauche et des syndicats, le convertis étrangement à l'Europe, il est difficile d'attendre que le débat se développe dans les médias. De même
l'Europe va éviter de faire des référendums qui contrarieraient son projet. Donc, il est impossible de passer par les urnes.


Cependant, comme les eurocrâtes, non seulement ne tiennent pas leurs promesses d'une Europe forte avec une croissance forte et le plein emploi, leur système va s'effondrer. Selon moi pas du tout
sous les coups de boutoir du pleuple, mais simplement parce que l'UE n'a pas les moyens de son programme.


Donc, les choses vonttraîner en longueur. le fédéralisme est impossible, pour les raisons évoquées par Sapir. A la prochaine grave crise, on commencera à virer les Grecs de la zone euro, puis les
espagnols, puis les portugais. Jusqu'à ce qu'on remarque que leur sortie de l'euro, non seulement leur est favorable, mais qu'en outre cela a affaibli l'euro et l'Allemagne qui verra alors ses
excédents commerciaux fondre comme neige au soleil et qui sera bien obligée - changement de gouvernement oblige - dse relancer la demande interne. 


Cela prendra peut être dix ans, peut-être plus. Mais l'euro est condamné. Il coûte trop cher et aggrave les déséquilibres (dette publique et commerce extérieur).


Donc on abandonnera l'euro et s'en sera fini de l'Europe - cette vieille horreur.


il y aura bien quelques idiots utiles (genre ATTAC) pour continuer à militer stupidement pour une autre Europe, mais ils précheront dans le désert.


Voilà ce que je crois. Car en la matière, il faut plutôt envisager les scénarios réalisables que de se ficer sur des utopies qui n'ont même pas d'attrait. L'Europe est haïe aux quatre coins de
continent - à juste titre - c'est selon moi un facteur de guerre latent car elle nous précipite vers les inégalités et la guerre civile, mais aussi vers la vieille haine de l'Allemagne. 

CVT 25/10/2012 13:43


Edgar,


ne soyez pas trop dur avec Lordon, il est sur la bonne voie. Il doit se défaire de ses derniers tropismes altermondialistes car il a longtemps fait cause commune avec ATTAC, mouvement qui comme
vous savez, défend une autre mondialisation, mais toujours contre les nations. Ce choix anti-national a d'ailleurs été à l'origine de la crise de l'association en 2006, provoquant le départ
de son aile républicaine, celle-ci ayant formé ensuite le M'PEP.


Pour en revenir à Lordon, l'an dernier, il a courageusement défendu le cadre national comme condition nécessaire de sortie de crise lors d'une conférence mémorable d'ATTAC sur la
démondialisation, devant un parterre hostile. D'ailleurs, pendant cette même conférence, Jacques Sapir avait subi de nombreuses attaques ad hominem, ayant écrit un livre éponyme.


Je pense que Lordon doit faire un pas de plus, comme E.TODD l'a fait pour l'Euro. Il faudrait plutôt l'encourager, je pense.


 

fd 25/10/2012 13:29


voici ce que ta réponse m'inspire


1) soit tu as vraiment des raisons très profondes de ne pas vouloir utiliser d'autres leviers d'action que ton blog. Mais ça toi seul peux en être juge "en dernier ressort", et dans ce cas ton
intransigeance (ou ton mépris pour les stratégies, les jeux spéculaires comme tu dis) est légitime


2) soit tu sousestimes tes possibilités d'action dans le jeu social et politique actuel, ce qui me semble être le cas de beaucoup de gens autour de nous, et la cause du très grand conservatisme
qui étouffe le système actuel


Mais bon, moi j'estime de mon devoir de poser à chacun la question (comme hier à un de tes lecteurs à qui je suggérais de faire un blog d'info alternative), parce que je crois que le fatalisme
ambiant (dont l'extrémisme puéril de certains sur le Net n'est que le revers) est un virus dont tout le monde s'accommode bien. Que chacun se demande : ai-je fait assez de blogs ? ai-je
suffisamment essayé de m'associer avec d'autres pour être efficace ? si je me suis associé ai-je choisi les partenaires qui pouvaient donner le plus long rayon à mon action et de réflexion et par
les moyens les plus pertinents ? Si chacun sur 15 ans trace un bilan plutôt positif là dessus, alors tant mieux, c'est que le résultat global, même s'il est nul, est quand même proche de
l'optimum (de ce qui était raisonnablement réalisable). Mais si les gens ne se sont même pas posés ces questions, alors tout reste à faire.

edgar 25/10/2012 12:15


fred : je te remercie d'interroger mon éthique 


mes amis socialistes ont probablement peu de temps pour essayer ed rallier à la cause de la sortie de l'UE des intellectuels qu'ils trouvent probabelemnt déjà assez critique comme ça ! et puis je
n'en ai pas tant que ça. 


sur les idées de fusion france allemagne c'est très gentil, sauf que personne n'en veut. ça me semble typique de gens qui veulent se faire mousser ou se donner l'air d'être positif en proposant
des trucs qu'ils savent irréalistes.


l'eurodistrict je n'y crois donc pas non plus. au fond c'est revenir à l'UE initiale, à 6 fondateurs et si ça avait dû marcher à l'époque on n'en serait pas là.


ce à quoi je crois c'est à des démocraties nationales travaillant à améliorer des institutions internationales : une monnaie de réserve internationale qui soit un panier de monnaies et plus le
seul dollar, des accords commerciaux qui laissent la possibilité aux plus faibles de se protéger, et qui prennent en compte des questions sociales.


si la gauche a peur de l'indépendance nationale c'est son problème. je me fiche un peu d'être seul ou de devenir leader charismatique. si je devais faire de la politique active, je procèderais
peut-être différemment, mais ici c'est un bloc note où je rédige, sans trop d'arrières-pensées,sur ce qui m'intéresse.


quand on réfélchit en fonction de ce que les autres pensent, on entre dans des jeux spéculaires dangereux. c'est d'ailleurs un peu le problème européen aujourd'hui : chacun pense qu'il doit se
proclamer européen parce que dans le passé c'est ce qui était correct, mais aujourd'hui chacun sait que l'heure est peut-être venue pour les états de reprendre leurs billes. personne cependant
n'ose être celui qui aura mis le sujet sur la table.


il y avait une interview de guaino où il disait en gros : quand on est au pouvoir, on ne peut pas imaginer renverser la table européenne.


moi je ne suis pas au pouvoir (malgré ce que tu sembles fantasmer sur mes amitiés socialiates) et je suis content de pouvoir écrire que nous serions plus libres, et en meilleure santé économique,
hors de l'UE, parce que c'est ce que je crois.


Si ça peut aider quelques personnes à changer d'avis sur ce point, fort bien. je ne vise à rien de plus précis que cela.


 

fd 25/10/2012 09:13


Deux questions qui interrogent ton éthique politique après ce très intéressant et percutant exposé :


1) Pourquoi ne cherches-tu pas à discuter de ça directement avec Lordon, voire avec l'entourage de Montebourg en leur envoyant ton billet (pas par mail car il en reçoivent sans doute des
centaines, mais par exemple par le biais de tes amis socialistes, en profitant du fait qu'ils sont -sans doute très provisoirement - au pouvoir) ?


2) Qu'est ce que tu penses des idées comme la fusion avec l'Allemagne (Badiou) ou l'Eurodistrict Allemagne-France-Benelux-Autriche (de Grossouvre). Si jamais l'idée d'indépendance nationale fait
trop peur à la gauche, es-tu prêt à proposer cela ou quelque chose dans ce genre comme "plan B" ? Sous-question en cas de réponse négative à cette interrogation : pourquoi refuserais-tu ? parce
que les arguments contre ce genre de plan B sont absolument décisifs ou parce qu'il reste plus confortable d'avoir le sentiment d'avoir raison seul contre tous devant son ordinateur ?

edgar 25/10/2012 00:18


merci pour les commentaires. sylla : lordon est juste dans ses constats mais je le crois prisonnier de l'idée que la fusion en une grande nation européenne conserve une valeur morale supérieure à
l'indépendance.

sylla 24/10/2012 14:31


Lordon dit très souvent "avec l'UE si possible, on s'en passera sinon". La souveraineté populaire semble aussi lui tenir à coeur.