La lettre volée

Notes et idées : Politique, Bandes dessinées, Polars, Media, Actualité, Europe...

Digressions à partir d'une citation de René Girard

"L'animosité grandissante que les gens éprouvent les uns pour les autres, à cause de la taille toujours plus grande des groupes en état de rivalité mimétique, culmine en un énorme ressentiment contre un élément pris au hasard dans la société - les Juifs pendant le nazisme en Allemagne, le capitaine Dreyfus à la fin du XIXème siècle en France, les émigrants d'Afrique aujourd'hui en Europe, les musulmans lors des récents événements terroristes".

René Girard, Les origines de la culture

Deux idées justes ici, sans me prononcer sur les
idées de Girard, qui me séduisent moins qu'il y a une quinzaine d'années, quand j'avais lu à la suite Mensonge romantique, Des choses cachées et La violence et le sacré. Pour faire vite, il me semble aujourd'hui qu'en s'en tenant à des exemples littéraires ou ethnologiques, Girard facilite ses démonstrations.

Dans cette citation pourtant, il applique sa théorie à l'actualité et le fait avec justesse : il faut être aveugle, ou avoir des comptes à régler, pour ne pas voir que le haro sur la burqa relève du phénomène de bouc émissaire.

Deuxième idée forte de Girard : la modernité c'est l'ère des masses gouvernées par des phénomènes de contagion mimétique. De ce point de vue, le bloc Union européenne-Etats-Unis qui se constitue m'effraie : plus les deux se rapprochent, plus leur discours à l'égard de l'extérieur relève du simplisme le plus bête : la méchante Chine, les affreux russes... Les Etats-unis d'Europe et d'Amérique en gestation sont un retour à la grande tribu blanche, quelque chose comme l'Occident reparti pour une croisade, avec la différence que les épées ont été remplacées par des drones et des bombes atomiques.

Ce grégarisme à l'échelle planétaire m'effraie. Quelle différence quand la France soulève le problème de la fraude l'optimisation fiscale à grande échelle pratiquée par Google. Un monde morcelé en états multiples est un monde qui débat, qui vit, qui échappe à la normalisation incessante.

D'ailleurs ça ne rate pas : à peine l'annonce française est-elle faite que les chiens de garde du marché de la Commission européenne annoncent que ce sont eux qui décideront in fine. Il y a encore quelqu'un qui croit que c'est utile de réfléchir à une sixième république ou de choisir un président de la république, à l'heure européenne ?

Une autre citation de Jean-Louis Bourlanges rejoint ce point : "Souverainistes et fédéralistes ont pperdu ensemble, car ils ont continué de croire en la politique. Ce qui gagne, c'est une espèce de gouvernance mondiale indéterminée".

*

Pour conclure, une chanson d'Alain Souchon. En 1977 déjà, crise aidant, les immigrés ont servi de boucs émissaires. J'aime le passage où l'on entend une voix à la VGE glousser quelques horreurs racistes mais polies comme on aime à en glisser dans les salons (contrairement à ceux qui dénoncent les bourgeois aux belles âmes, il y a aussi des bourgeois qui sont prêts à sacrifier du bougnoul si ça peut calmer la populace. Bonne écoute...




Paroles :

Dans les poulaillers d'acajou,
Les belles basses-cours à bijoux,
On entend la conversation
D'la volaille qui fait l'opinion.
Ils disent :

"On peut pas être gentils tout le temps.
On peut pas aimer tous les gens.
Y a une sélection. C'est normal.
On lit pas tous le même journal,
Mais comprenez-moi : c'est une migraine,
Tous ces campeurs sous mes persiennes.
Mais comprenez-moi : c'est dur à voir.
Quels sont ces gens sur mon plongeoir ?"

{Refrain}

"On peut pas aimer tout Paris.
N'est-ce pas y a des endroits la nuit
Où les ploucs qui vous font la peau
Sont plus bronzées que nos p'tits poulbots ?
Mais comprenez-moi : la djellaba,
C'est pas ce qui faut sous nos climats.
Mais comprenez-moi : à Rochechouart,
Y a des taxis qui ont peur du noir."

{Refrain}

"Que font ces jeunes, assis par terre,
Habillés comme des traîne-misère.
On dirait qu'ils n'aiment pas le travail.
Ça nous prépare une belle pagaille.
Mais comprenez-moi : c'est inquiétant.
Nous vivons des temps décadents.
Mais comprenez-moi : le respect se perd
Dans les usines de mon grand-père."

Mais comprenez-moi...

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À propos

Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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edgar 11/01/2010 21:34


Fabien : oui, c'est posible. Dans Libé ce matin, il y a un rebond pour (Jamil Sayah) et un contre l'interdiction (Jacques Rancière).

Rancière a un bon argument : si la femme qui porte une burqa est contrainte de le faire par un pouvoir mâle abusif, c'est quand même étonnant d'envisager de coller une amende à cette femme. Dans le
genre double peine... Le prof de droit public, Jamil Sayah, qui plaide pour l'interdiction, suggère de passer par un texte contre les signes d'appartenance à une secte...

débat compliqué mais quand même peu glorieux et révélateur d'une faiblesse  profonde.

Maup : merci. c'est ce qui me fait dire que l'interdiction pourquoi pas mais franchement c'est une défaite d'en arriver là.



 


maup 11/01/2010 21:03


A Strasbourg, dans le quartier de la Cité de l'Ill où j'enseignais, les premières burqas seraient apparues au moment où les subventions aux associations ont été réduites (coupées?). Laissant le
champ libre aux organisations religieuses.

Voilà un autre levier peut-être, pour ouvrir, proposer autre chose à ces personnes...


Fabien Besnard 11/01/2010 13:04


Edgar, je crois que tout le monde a compris que le "débat" sur l'identité nationale est une basse manoeuvre politicienne. Il ne me semble pas que cela rencontre un grand succès dans l'opinion,
qui a d'autres préoccupations en tête.

Sur le "remède pire que le mal" : il y a une faille dans votre raisonnement (que je suis contraint de lire entre les lignes). Si je ne m'abuse, vous imaginez que les musulmans de France
ressentiraient cette interdiction comme un aggression à leur encontre. Je pense au contraire qu'ils sont massivement opposés à cette importation du moyen-orient qu'ils seraient soulagés de voir
disparaître cette source d'amalgame dont ils sont les premières victimes.


edgar 11/01/2010 12:53



Fabien : mettons que je sois d'accord pour interdire la burqa, il y a des raisons valables. Je crois juste que le remède est pire que le mal.


Il reste le débat sur l'identité nationale, également très orienté contre les bronzés, et là, pour le coup, sans aucune justification.


La burqa n'est qu'un épiphénomène dans le grand mouvement de désignation des immigrés comme responsables de la crise.


 



Fabien Besnard 11/01/2010 12:36


"répande", vous aurez corrigé de vous-même.


Fabien Besnard 11/01/2010 12:34


Edgar, il faut être aveugle ou n'avoir jamais pris un RER dont vient de descendre une femme à burqa pour ne pas comprendre l'indignation que soulève dans la population le port de cette prison de
tissu.
Chaque burqa dans la rue fait gagner des points au FN.
Stopper ce phénomène avant qu'il ne se répende ce n'est pas inventer un bous émissaire, c'est éviter qu'il n'apparaisse !

Par ailleurs il ne faut pas faire preuve de naïveté devant ce qui est avant tout une proclamation politique. Tolérerions-nous que l'on porte des Tee-shirt arborant des croix gammées ? Et bien c'est
exactement la même chose.

Il serait bon que la classe politique reflète sur cette question la quasi-unanimité qui existe au sein de la population.


edgar 10/01/2010 15:54


salut olyvier. comme l'a remarqué fred, mélenchon est malheureusement tombé dans le panneau. difficile d'aller à contre courant...


olyvier 10/01/2010 15:16


Me voici plus disponible, et heureux de revenir auprès de ta sagacité...
-
La question de la Burqa est évidemment perverse.
J'entends par là qu'elle ne se contente pas de stigmatiser. Elle le fait en appelant nos réserves d'humanisme républicain; elle nous oblige à rallier le camp de ceux qui, par impérialisme,
destruction du progressisme baas et autres, ont inventé, suscité, flatté, encouragé l'islamisme radical; elle nous pousse à la faute morale; elle nous place devant une alternative -
néo-conservatisme ou islamisme - quand notre histoire, notre idéologie, "nos valeurs", en un mot notre "identité nationale" font de nous des laïques progressistes, dont la retenue critique devrait
être la ligne directrice.


edgar 09/01/2010 23:03


c'est eux le salon beige : http://lesalonbeige.blogs.com/my_weblog/2009/12/marine-le-pen-vs-nicolas-sarkozy.html


edgar 09/01/2010 22:50


?