La lettre volée

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Comment l'économie française meurt doucement du protectionnisme

Le débat sur le protectionnisme se déroule avec des arguments tronqués. Partisans ou contempteurs du protectionnisme se trompent sur un point majeur : nous ne sommes pas en situation de libre échange. La plupart des experts interrogés se félicitent que nous ayons évité le danger protectionniste. Ils sont aveugles : on nage en plein protectionnisme, et depuis longtemps.

Les objets s'échangent certes plutôt en toute liberté, et sans doute avec moins d'entraves qu'à d'autres périodes. Mais constater cela relève de la comptabilité en partie simple.

  Pour qu'il y ait libre échange au niveau mondial il faudrait que la contrepartie monétaire de tous ces échanges de biens circule également avec autant de liberté.

Or il n'en est rien, et même loin de là. Et ne s'attarder qu'à la circulation des choses sans examiner celle des signes monétaires qui en sont la contrepartie est une erreur d'analyse fort coûteuse.

 Il y a deux coupables principaux à cette situation de protectionnisme généralisé.

  Le premier coupable est le dollar. Sa position de monnaie de réserve du système international assure aux américains la possibilité de ne pas se soucier du niveau de leur monnaie. Ils n'hésitent donc pas à laisser le dollar à une parité sous-évaluée, sachant qu'il y aura toujours des acheteurs - jusqu'à ce que la Chine se lasse, mais elle est tenue par la quantité énorme de dollars qu'elle détient déjà.

 Le deuxième coupable est le yuan chinois. Le yuan n'est pas négociable sur les marchés des changes, ce qui permet aux autorités chinoises d'en fixer le cours.

  A l'heure actuelle, on peut donc estimer que le yuan et le dollar sont sous-évalués de 30% par rapport à l'euro, en raison de ces mesures protectionnistes.

  En quoi est-ce que cela est du protectionnisme ? Les mesures protectionnistes classiques sont appliquées aux marchandises, qui sont taxées ou frappées de droits de douane pour favoriser les produits locaux. Les taux peuvent être variables selon les produit, ce qui donne lieu à un concours Lépine de justifications, de la part des industriels locaux, pour que tel ou tel produit soit particulièrement protégé.


Le protectionnisme monétaire agit de même, de façon beaucoup plus radicale et efficace : la sous-évaluation du yuan et du dollar veut dire que tous les produits chinois ou américains sont soldés, alors que les produits étrangers arrivant en Chine et aux Etats-Unis voient leur prix frappé d'une "taxe de change".


Pour des raisons historiques, personne ne parle de la sous-évaluation du dollar, et on commence à peine à s'inquiéter vaguement de celle du yuan. 


Plusieurs raisons :

- la sous-évaluation du dollar n'est pas un sujet par servilité envers les Etats-Unis. Depuis que de Gaulle s'était attaqué au règne du dollar, plus personne ne proteste contre le splendide isolement (monétaire) américain. L'euro aurait pu permettre d'entrer dans une logique de négociation avec les Etats-Unis, mais, pas de chance, quand les chinois ont proposé la seule mesure pertinente en matière monétaire : une monnaie de réserve internationale, le commissaire Almunia, formé à Harvard, a expliqué qu'il n'était pas question de détrôner le dollar (lire un billet complet sur l'avantage de la proposition chinoise et la réaction veule de l'Union européenne).


- il faut dire aussi que nombre d'exportations libellées en yuan depuis la Chine bénéficient aux actionnaires occidentaux ou japonais des groupes qui y sont installés (ces actionnaires peuvent donc gloser sur les vertus du faux libre-échange qu'ils ont instauré, qui ne ruine que les ouvriers).


*


Puisque l'Union ne veut pas nous défendre, nous devons frapper les produits chinois et américains d'une taxe qui compensera la dépréciation artificielle de ces deux devises.


La semaine dernière j'étais chez un client, qui m'explique qu'il produit des machines à 2 500 € pièce. Il vient de repérer sur un salon l'arrivée d'un concurrent chinois qui vend à 1 500 €. Le produit chinois est donc 40% moins cher. A terme mon client est mort. Et les constructeurs automobiles européens commencent également à s'inquiéter (lire ici et ).

 Si la France appliquait une taxe de libre échange, elle compenserait en frappant de 450 € les machines importées de Chine, concurrentes de celles de mon client (avec un fondement imparable en termes de libre-échange : dès que les chinois reviennent à une parité de marché, la taxe passe à 0%). Le produit chinois passe à 1950 € contre 2500 € pour le produit français, ce qui devient moins handicapant comme différence - l'image de la marque française peut jouer.

Par ailleurs, on peut tout à fait imaginer que des taxes compensent l'absence de protection sociale en Chine : il est interdit en France de se soustraire au peiment des charges sociales, on ne voit pas pour quelle raison les chinois ou d'autres pays qui exportent en France pourraient chez eux se dispenser de mesures obligatoires chez nous.


Pour les sceptiques qui se satisfont fort bien du protectionnisme monétaire actuel, je renvoie par exemple à cette note de Patrick Artus, titrée "la Chine accroît-elle ou réduit-elle la croissance de la zone euro ?" (je remarque juste que des mesures qui ne frapperaient que la Chine, ce qui semble se dessiner en ce moment, seraient indéfendables. Nous souffrons d'un dumping américain et japonais tout autant que de la politique chinoise).


Quelques lignes extraites de la note de Natixis signée Patrick Artus, qui examine point par point les avantages supposés de nos échanges avec la Chine (le raisonnement peut-être en partie appliqué aux Etats-Unis) :


"Au total, nous montrons que le solde est déjà négatif (la Chine réduit la croissance de la zone euro), et le deviendra encore plus avec la hausse future des prix des matières premières."

"La reprise des exportations de la zone euro vers la Chine est très modeste, ce qui tient sans doute à ce que seules les importations de voitures de la Chine redémarrent"


"
Etant donné l'écart de prix entre les produits chinois et ceux de la zone euro et les gains de parts de marché des produits chinois, le gain induit en pouvoir d'achat pour la zone euro est d'environ 0,2 % par an, ce qui reste très faible" (pour contrer l'argument d'un gain de pouvoir d'achat de la part du consommateur européen)


"Les graphiques 14 a/b montrent que les gains de parts de marché de la Chine ont coûté en 10 ans à la zone euro environ 2 points de la part de marché mondial, et 1,5 % du PIB sur le marché intérieur, soit au total 3,5 points de PIB environ."


"Les pertes de parts de marché vis-à-vis de la Chine, les délocalisations vers la Chine, provoquent des pertes d'emplois qualifiés (essentiellement manufacturiers) dans la zone euro (graphique 15 a). Même si, avant la crise, la zone euro a pu revenir au plein emploi (graphique 15 b), c'est grâce à la substitution d'emplois dans les secteurs protégés de la concurrence des émergents aux emplois industriels (graphique 15 a), ce qui implique une perte de revenu avec le niveau plus bas des salaires dans ces secteurs (tableau 3), d'où la faiblesse de la hausse du salaire réel moyen de la zone euro (graphique 15 c)".

Conclusion : Au total les effets négatifs l'emportent : la zone euro profite peu de la reprise de la demande en Chine, l'effet désinflationnistes lié au faible niveau des prix des produits chinois est limité, la baisse des taux d'intérêt à long terme due à l'accumulation des réserves de change en Chine (50 points de base) assez modeste. Au contraire, le coût en emplois des pertes de parts de marché et le coût en revenu des hausses futures des prix des matières premières sont très importants.

Officiellement, Patrick Artus est contre le "protectionnisme". Il n'a pas tort complètement : le protectionnisme qui s'appliquerait au commerce des biens n'a pas de doctrine acceptable par tous. Le premier qui l'applique déclenchera une guerre commerciale à l'issue incertaine.


Dévoiler en revanche le protectionnisme monétaire gigantesque dans lequel nous vivons, et y mettre fin par une taxe de libre-échange telle que je la proposais en mars dernier, serait beaucoup plus subtil.

C'est imparable en termes économiques - le protectionnisme monétaire actuel et américain et chinois est avéré.

Ce serait également redoutablement efficace pour remédier aux déséquilibres des échanges commerciaux qui sont à l'origine des bulles spéculatives qui agitent la planète, et responsables de la pression inexorable sur les salaires industriels.

Keynes avait vu juste dans son projet pour Bretton-Woods : c'est par des mesures monétaires qu'il faut remédier aux déséquilibres du commerce des objets. Séparer les deux domaines comme s'ils n'avaient pas de lien est une absurdité que nous cautionnons chaque fois que nous refusons l'évidence : les échanges internationaux aujourd'hui se déroulent dans un contexte massivement protectionniste, au détriment premier des imbéciles de l'Union européenne, victimes de la triple dévaluation du yuan, du dollar et du yen (j'entendais hier Trichet expliquer que le chômage était dû au progrès technique. Quel foutage de gueule monumental de la part de l'un des responsables de cette formidable occultation :  l'euro est passif face au protectionnisme des plus grands acteurs commerciaux de la planète).   

 





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Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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edgar 13/02/2011 23:07



L'indépendant : merci de se référer au commentaire d'Olyvier (n°3)


De fait l'euro, et la parité défavorable à l'unin qui est maintenue avec les Etats-Unis et la Chine, constitue une politique extrêmement interventionniste en défaveur des salariés européens.


 



L'indépendant 12/02/2011 20:22



N'importe quoi ! IL faut être vraiment aveugle pour ne pas se rendre compte que la politique commerciale de l'UE est profondément libre-échangiste et en conséquence destructrice du tissu
industriel et d'emplois !!!



olyvier 17/01/2010 16:25


indice de mon cluedo : Bunuel nous rappela son charme discret.


olyvier 17/01/2010 16:19


Toute la question est de savoir à qui profite le crime contre l'industrie européenne. La question des aveuglements, des blocages, et de D.ieu dans tout ça... sera secondaire une fois identifié le
commanditaire.


edgar 17/01/2010 16:04



Olyvier : merci. Non que je fatigue mais ça fait plaisir d'être compris !


 


Malakine : ça me fait rigoler de ta part de rejeter une proposition simple, réaliste et pourtant radicale au sens où elle touche à la racine des problèmes, au nom d'un combat anti-globalisation
chimérique. Tu as soutenu Sarko puis l'Union européenne, pensant que ces chevaux étaient améliorables (je ne te jette pas la pierre, j'ai cru en Bayrou), il serait temps de t'arrêter de courir
après des trucs inatteignables.


Oui, je prends au sérieux le libre échange et le marché. Je n'ai jamais écrit que j'étais alter quoi que ce soit. C'est au nom du libéralisme politique que je refuse l'Union européenne.


Et je ne crois pas que Keynes ait jamais été autre chose qu'un auteur assumant l'idée que en général le marché fonctionne moyennant une indispensable intervention publique.


Mais tout ça ce sont des mots.


 


Quel impact aurait une taxe de libre-échange ? Elle n'interdirait pas les transactions, elle les ralentirait. Cela veut dire que la Chine serait contrainte de porter son attention à sa demande
intérieure, de créer une sécurité sociale etc.


Même chose pour les Etats-unis qui seraient obligés de faire des choix et sans doute de couper un peu leurs dépenses militaires.


La taxe jouerait comme un ralentisseur et un stabilisateur des heurts dûs à la mondialisation. La mondialisation n'est pas un mal en soi. Ce qui est un mal c'est sa vitesse, c'est quand le timing
de la mondialisation est imposé par Wall-Street et contraint des sociétés à basculer en quelques années voire mois d'un modèle traditionnel au struggle for life.


Keynes à Bretton-Woods souhaitait que les pays qui sont en excédent réévaluent leur monnaie, et que les pays en déficit soient contraints à dévaluer. Puisque cette solution n'a pas été retenue,
il s'agit de parvenir au même résultat par la voie fiscale : obliger les pays à la devise sous-évaluée à subir le coût de cet avantage indû. Où est le problème ? ça ne résout pas le problème du
réchauffement de la planète ? je sais mais ce n'est ni une panacée, ni le but.


 


En fait, je comprends ton blocage comme un refus d'assumer une possible position dominante, ou d'être mis au pied du mur.


 


 


 



olyvier 17/01/2010 15:40


Malakine,
Il me semble que vous faites semblant de ne pas comprendre. On vous sait assez fin pour ne pas vous faire l'injure de vous prendre au pied de la lettre. Ayez alors assez de respect pour vos
lecteurs pour leur éviter ces ficelles. ;-) (c'est mon côté "non mais tout de même!", ne m'en veuillez pas).

L'objet de ce blog, si j'avais à le résumer (mais Edgar ne me le demande pas!), serait de sortir de l'idéologie, c'est à dire du déni de réel premier sur lequel on construit, après, toute une
logique, un discours, qui assure la stabilité d'une pensée commune et donc d'un pouvoir.
Chez Edgar la réalité est nue. Du moins il s'y emploie.

Le paradoxe de la taxe de libre-échange, ce n'est pas une apologie du L.E, mais le rappel que celui-ci n'est opératoire, et que dans le réel les choses se passent autrement que dans le discours
d'un Trichet, d'un DSK ou d'un Lamy. Edgar reprend l'argument en faveur du L.E pour le retourner contre ses adorateurs. C'est un judoka, l'ami Edgar.

Edgar, excuse moi d'avoir pris ainsi la parole à ta place, mais c'était plus fort que moi (il fait gris, je m'emm.. un peu, enfin c'est un dimanche d'hiver...)


Malakine 17/01/2010 15:12


Tu reprends là l'approche de Frédéric Lordon qui qualifie de protectionnisme tout ce qui distort le jeu de la concurrence. C'est effectivement assez habile et à la réflexion je trouve ça assez
malin de ta part de réhabiller les mesures protectionnisme sous couvert de mesures garantissant la "concurrence libre et non faussée"

Mais c'est justement le point qui me trouble. Ca me fait bizarre de voir un anti-européen comme toi faire ainsi l'apologie du marché ouvert et de la lutte contre toute les distorsions de
concurrence.

Personnellement, je ne suis pas seulement protectionniste. Je suis un anti-globalisation ! Car dans ton système, le terrain de jeu demeurerait le monde dans sa globalité. Chaque pays continuerait à
devoir se spécialisé dans la grande division internationale du travail. Et cela, je le récuse dans son principe meme, car cela rend toutes les économies du monde interdépendantes les unes des
autres. La crise a bien montré le facteur de fragilité que cette dépendance représente. Jouer le jeu de la mondialisation implique qu'un pays comme la France dispose d'avantages comparatifs à faire
valoir à l'égard de l'ensemble de la planète. Non seulement, cela n'a rien de certain mais ensuite, ces avantages pourraient bien disparaître du jour au lendemain comme l'illustre ce qui arrive à
ton client. Et je ne veux pas voir toute l'économie productive nationale à reconvertir intégralement du jour au lendemain parce qu'un concurrent plus compétitif aura émergé sur son ou ses créneaux,
profitant d'un nouvel avantage comparatif, probablement d'ailleurs lié à des mesures de distorsions que ton système mettra du temps à corriger.

Je suis protectionniste car fondamentalement, je suis pour une économie autocentrée. C'est une condition fondamentale au rééquilibrage du rapport de force entre le capital et le travail. Dans une
économie ouverte (meme non distordue par des problèmes monétaires) tout le monde a toujours intérêt à comprimer au maximum les salaires les charges et les normes pour rester compétitif. Ta taxe ne
changera rien à cet état de fait.


oncle sam 16/01/2010 21:22


Hé oui, nus ne sommes pas en situation de libre-échange. Heureusement ! Car cela voudrait dire la libre circulation du travail. Ce qui ne sera probablement jamais possible, ni même souhaitable. Et
c'est pour cela que les pays pragmatiques, et qui marchent, même s'ils se revendiquent libre-échangistes haut et fort quand ça les arrangent,n'hésitent pas à être protectionistes chez eux tout en
demandant aux autres d'ouvrir leurs frontières. Les puristes du libre échange ne sont que des naïfs aux service des plus forts.