La lettre volée

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Christophe Colera, Les tubes des années 1980

tubes-des-annees-80.jpgChristophe Colera, qui est un ami, m'a adressé son livre, que je n'ai pas pu m'empêcher de finir en moins de deux jours. Christophe est un intellectuel polymorphe, un peu haut fonctionnaire, un peu sociologue, un peu spécialiste des relations internationales. A côté de son blog principal (où l'avant-dernier billet évoque les rapports de genre à l'époque de Malebranche), il entretient, entre autres, un blog sur la musique qu'il écoute depuis 1983.

Le livre qui vient de sortir est en quelque sorte le livre du blog. Il expose, de façon minutieuse, les tubes qu'il a écoutés au cours de ses sept années de "formation musicale", 1983-1989. Chaque année, il passe en revue les tubes qui ont fait l'actualité de la bande FM, émergente à l'époque, divisés principalement entre France, Angleterre, Etats-Unis et Italo-pop. 

L'exercice pourrait sembler fastidieux, puisqu'on aboutit à un très grand nombre de titres, cités et commentés plus ou moins longuement, les uns après les autres. Mais de fait, pour ceux qui ont le même age que l'auteur (nés entre 1967 et 1972 mettons, ce qui est mon cas), on est véritablement bombardé de madeleines de Proust musicales. Je pense également que les amateurs de musique pop/rock qui ne correspondent pas à ce créneau d'âge, prendront plaisir à ce livre qui leur permettra peut-être de découvrir nombre de petits bijoux.

Comme l'écrit un moment l'auteur, les ados de l'époque ont grandi au rythme des tubes, et chacun d'entre eux correspond à un moment ou une période bien identfiable. Quand on me parle de "Just an illusion", d'Imagination, je me revois autour de la piscine d'un copain, en juin, et ça me met tout de suite dans une ambiance de fête et de vacances.

Christophe Colera lui a utilisé très tôt la modulation de ses humeurs par la musique : "je ne rêvais que d'aller me coucher pour rêver [d'Alexandra] en paix et mes gestes instinctifs quand j'entrais dans ma chambre étaient lorsque j'avais eu une conversation avec elle, de passer "Cheri cheri lady" de modern Talking sur ma chaîne stéréo, quand j'avais échoué à la voir "When your heart is weak" de Cock Robin, et dans les moments neutres je dégustais "Bad boy" de Den Harrow".

 Car l'auteur a eu, très tôt, une pratique d'auditeur extrêmement active : il traduit les paroles, décortique les clips, compare et du coup, arrive à enrichir la compréhension de tubes déjà anciens.

Il m'avait échappé par exemple que le Yakadansé, des alsaciens de Raft, était une chanson anticolonialiste. De même, je ne savais pas que le Sound of Music de Falco était une attaque contre Kurt Waldheim, un autrichien devenu secrétaire général de l'ONU après un passé dissimulé dans la SS.

Au-delà de ces considérations érudites, l'auteur a bon goût. D'une certaine façon, il sauve de l'oubli des tubes d'un moment, dont les auteurs, ou le groupe qui les a produits, n'ont pas prospéré.

Un exemple avec I ask the Lord, de Hipsway :

Un autre, que j'adore :

 

Il est assez difficile de décrire à l'écrit les sensations d'une musique, l'exercice est régulièrement réussi. Ainsi, sur le Don't go de Yazoo, "ce morceau endiablé qui repose sur un leitmotiv inoubliable au clavier dégage une puissance considérable bizarrement alliée à une certaine froideur métallique qui, par certains côtés, rappelle aussi la musique de groupes plus expérimentaux à l'époque, comme Kraftwerk".

Send me an angel est aussi très bien décrit, dans son ambiance vaguement religieuse.

On est ravi qu'un intellectuel prenne au sérieux des tubes souvent injustement considérés, parce que trop "popus". Il ose écrire par exemple, à propos du Flashdance, d'Irene Cara, que c'est une "perle", chantée "d'une sublime voix", avec "quelque chose d'incroyablement cristallin et bouleversant" - ce qui est vrai.

On pourrait croire qu'il ne s'agit que de la liste des musiques qui ont fait l'adolescence de Christophe Colera. Il se trouve cependant que pour cette génération précisément, la musique - avec la libéralisation de la bande FM en 1982, avec le lecteur de radiocassettes à bas prix, qui permettait aux ados d'écouter de la musique dans leur chambre - a joué un rôle énorme. Au passage, la chambre de l'ado est une sorte de hall of fame puisque, pour trois ou quatre titres, l'auteur écrit "je l'ai chanté plus d'une fois dans ma chambre" : la consécration.

C'est très justement qu'en conclusion est cité Louis Pauwels, en 1986, décrivant les jeunes manifestant contre la réforme Devaquet : "Ces jeunes avaient entre 8 et 14 ans en 1981. Ce sont les enfants du rock débile..."

 Le livre rend un juste hommage à ce rock débile qui a formé les quadras d'aujourd'hui, et j'espère qu'il trouvera une audience méritée.


 

 

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À propos

Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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Joe Bserve 03/06/2013 18:15


Merci pour Bad boy !