La lettre volée

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Bernard Maris, les taxis et les économistes atterrés

Bernard Maris c'est le gars qui défend maintenant régulièrement la décroissance, sur France Inter.

C'est un professeur d'économie qui s'est fait connaître pour ses critiques de l'économisme.

J'ai l'impression qu'il vit sur une autre planète ce brave homme.

Je l'entendais ce matin gloser sur les taxis, qui refusent que l'on autorise des sociétés à les concurrencer (les véhicules de tourisme avec chauffeur).

Donc cet adepte de la décroissance s'adressait à l'animateur : "vous êtes allés à New York, naturellement, tout le monde est allé à New York". Déjà ça sonnait un peu comme Séguela et son "si t'as pas une Rolex à 50 ans c'est que tu as raté ta vie". J'aurais pensé qu'un décroissant pouvait souffrir que tout le monde n'aille pas à New York, rapport au CO2 et tout ça... Et qu'un économiste de gauche puisse se souvenir que tout le monde ne part pas en vacances, et encore moins à New York.

Passons.

Maris défendait donc l'idée que les taxis s'opposent illégitimement à une réforme qui permettrait aux décroissants d'aller plus vite à leurs rendez-vous d'affaires. Pour lui les taxis, via le numerus clausus, bénéficient d'une rente illégitime (contraire à la loi Le Chapelier de 1791 selon lui- fort libérale, puisqu'elle interdisait les syndicats, les grèves et les mutuelles).

Il oublie un peu vite que bien des artisans taxis ont dû payer leur "plaque" comme ils disent (actuellement la plaque se trouve à 120 000 €), bien peu l'ont obtenue pour rien. Pour nombre d'entre eux, c'est un investissement, en début de carrière, et un complément de retraite important en fin de carrière.

Autoriser les VTC c'est en réalité transférer la valeur de ces plaques aux sociétés de VTC, souvent fortement capitalisées par capital-risqueurs.

Donc l'alter Bernard Maris, probablement sans bien s'en rendre compte tant cela n'est pas du niveau de quelqu'un qui pense que tout le monde va, est allé ou ira à New York, souhaite déshabiller l'artisan au profit de sociétés capitalistiques. Certes, il existe aussi des sociétés de taxis capitalistiques, mais le minimum que l'on attendrait de la gauche alter, c'est de se soucier un peu des réalités.

Ceci n'est qu'une anecdote. Mais l'enjeu est le même pour la réflexion sur l'Europe. Je lis dans Mediapart que les économistes atterrés se disputent sur l'attitude à adopter par rapport à l'Europe : "Voici, en peu de mots, l'alternative : faut-il, pour provoquer la rupture, imaginer un fédéralisme européen d'un autre genre, plus démocratique, ou au contraire, revenir à la case départ, celle de l'État-nation, la seule à même de redonner des marges de manœuvre pour une politique de gauche ?"

L'article distingue trois attitudes chez les atterrés :

- les ravis de la crèche (c'est moi qui les appelle ainsi, révélant certes un parti-pris connu de mes lecteurs), qui estiment qu'il nous faut plus d'Europe et espèrent un keynésianisme fédéral... ;

- les ni-ni : c'est le marais, ceux qui estiment que l'Europe n'est pas crédible et refusent d'autres "avancées" fédérales, mais ne veulent pas le retour aux nations. Laissons les réfléchir encore un peu ;

- les réalistes : ceux qui estiment qu'au vu de l'ensemble de son oeuvre, l'UE fait plus de mal que de bien et que donc il faut tabler sur une renationalisation des politiques économiques, et en finir avec l'euro.

Pour une bonne part, la façon dont la gauche alter, de Maris aux atterrés, évoluera par rapport au problème européen, commande l'espace qui est laissé au Front National. Que les alters continuent à rêver d'une Europe keynésienne et le FN continuera sur son boulevard, qu'ils imposent une opposition à l'euro et la donne pourra changer.


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Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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Joe Liqueur 18/10/2013 23:34


Je crois - je suis sûr – qu’on aurait vraiment intérêt à ignorer totalement ce débat autour du soi-disant « fédéralisme » qui n’est rien d’autre qu’une vaste mystification. Il faut
vraiment qu’on nomme les choses par leur nom en tournant totalement et définitivement le dos à la novlangue. Un plan de licenciement reste un plan de licenciement, même si d’autres viennent
mettre une étiquette où il est écrit « PLAN DE SAUVEGARDE DE L’EMPLOI ».


 


Peu importe ce que ses instigateurs ont écrit en haut du traité de Lisbonne. Cela n’a rien à voir avec une « Union européenne » ou avec « l’Europe ». Dans cette histoire il
n’est nullement question d’Europe, ni d’union européenne, ni de marche vers le fédéralisme. Il est question d’un traité, ou plutôt d’une succession de traités, instaurant une dictature
économique. Les « TUE » et « TFUE » sont des traités instaurant une dictature économique, et ils ne sont rien d’autre. Simplement, cette dictature
est instaurée simultanément dans plusieurs pays. Mais où est le « fédéralisme » là-dedans ? Il ne s’agit pas de cela. Les gouvernements qui voulaient instaurer cette dictature
économique dans leur pays ont signé ces traités, voilà tout.


 


Sous le régime de cette dictature, toute politique socialiste (visant à instaurer la propriété collective de certains moyens de production et d’échange) est interdite, toute politique keynésienne
(visant à mettre en œuvre des politiques budgétaire et monétaire contracycliques) est interdite, d’ailleurs toute politique monétaire ou budgétaire est interdite ; toute politique de plein emploi
est de fait interdite ; toute politique visant à renforcer le protectionnisme est interdite, tout contrôle des changes et des mouvements de capitaux est interdit, etc..


 


La politique économique ordolibérale est obligatoire. L’indépendance de la banque centrale, cette lubie néolibérale dont même les Américains n’ont jamais voulu chez eux (alors que leur
Département du Trésor tentait de l’imposer partout dans le monde), est obligatoire.


 


« Dans le cadre des dispositions du présent chapitre, toutes les restrictions aux mouvements de capitaux entre les États membres et entre les États membres et les pays tiers sont
interdites. (…) Toutes les restrictions aux paiements entre les États membres et entre les États membres et les pays tiers sont interdites. (article 63 du « TFUE »)


 


« L’action des États membres et de l'Union comporte (…) l’instauration d’une politique économique (…) conduite conformément au respect du principe d’une économie de marché ouverte où la
concurrence est libre. (…) Cette action comporte une monnaie unique, l’euro, ainsi que la définition et la conduite d’une politique monétaire et d’une politique de change uniques dont l’objectif
principal est de maintenir la stabilité des prix (…), conformément au principe d’une économie de marché ouverte où la concurrence est libre [au cas où on n’aurait pas compris]. Cette
action des États membres et de l’Union implique le respect des principes directeurs suivants : prix stables, finances publiques et conditions monétaires saines (…). » (article 119 du
« TFUE »).


 


« Les États membres et l’Union agissent dans le respect du principe d’une économie de marché ouverte où la concurrence est libre [toujours au cas où on n’aurait pas compris],
favorisant une allocation efficace des ressources [sic], conformément aux principes fixés à l’article 119. » (article 120 du "TFUE")


 


« Il est interdit à la Banque centrale européenne et aux banques centrales des États membres, ci-après dénommées « banques centrales nationales », d’accorder des découverts ou
tout autre type de crédit aux institutions, organes ou organismes de l’Union, aux administrations centrales, aux autorités régionales ou locales, aux autres autorités publiques, aux autres
organismes ou entreprises publics des États membres ; l’acquisition directe, auprès d’eux, par la Banque centrale européenne ou les banques centrales nationales, des instruments de leur dette est
également interdite. » (article 123 du "TFUE")


 


Ça, c'est ce qui est marqué dedans.


 


« Union européenne », c’est ce qui est marqué dessus.


 


Mais il n’y a pas d’union européenne. L’union européenne, ça n’existe pas.


 


Quand il y a une dictature économique instaurée par un traité, on restaure la démocratie en se retirant dudit traité.


 


Quand il n’y a pas de dictature économique, on évite de l’instaurer, pour cela il suffit en l’espèce de ne pas signer le fameux traité, ce que dont les Islandais, semble-t-il, se sont
opportunément avisés ces derniers temps. Je ne saurais trop recommander cet article de Magali Pernin (blog Contre la Cour) qui rend compte, à sa manière purement
factuelle et brute, des observations faites par la bande de fanatiques de la Commission européenne au sujet de ce pays.


 


Tout d’abord, la Commission « prend acte dans son rapport de la volonté du nouveau gouvernement de suspendre les négociations d’adhésion dans l’attente d’un référendum. »
(Encore heureux qu’elle prenne acte.)


 


Mais c’est après que ça devient éloquent :


 


A l’Islande, la Commission reproche « les faiblesses de son secteur financier [sic] ainsi que le maintien de certaines restrictions aux mouvements de capitaux ».
(Quelle horreur, des restrictions aux mouvements de capitaux, et pourquoi pas des sacrifices humains tant que vous y êtes, ça va pas non ?)


 


« Il est indiqué, précise Magali Pernin, qu’« un groupe ad hoc sur la suppression des contrôles de capitaux, composé d’experts de la Banque centrale européenne,
de la Commission et du FMI a été mis en place en juin 2012 à la demande du gouvernement islandais, dans le cadre de l’adhésion, afin d’évaluer les perspectives de levée de ces
contrôles ». (…) En revanche, comme pour les mouvements de capitaux, l’Islande présente des lacunes dans le domaine de la politique monétaire, y compris s’agissant de l’indépendance de
la banque centrale et de l’interdiction du financement monétaire du secteur public. » (Quelle horreur, une banque centrale contrôlée par les citoyens, mais y sont oufs, pourquoi pas des
goulags aussi ?)


 


 


A ce stade-là je crains que tes « ravis de la crèche », Edgar, ne soient nullement des ravis de la crèche, et qu’il faille maintenant se demander s’ils ne se foutent pas tout simplement
de notre gueule. Parce qu’enfin, continuer à nous parler d’une « autre Europe » alors que tout le monde devrait avoir compris - et commence à comprendre – que de toute façon, in the
first place, il n’est pas du tout question d’« Europe », c’est pour le moins douteux.

odp 18/10/2013 17:49


Je suis, si j'ose dire, un grand fan de la 1ère guerre mondiale (j'ai lu des dizaines de livres sur le sujet) et de la littérature de guerre en général; mais Orages d'acier vraiment j'ai pas pu.
J'ai trouvé ça écoeurant - mais c'est une question de goût. Ceci dit, à l'opposé du spectre et rebondissant sur un précédent post; parmi les Gary, mon préféré est la promesse de l'aube.
Magnifique. Mais j'imagine tu l'as déjà lu. 

edgar 18/10/2013 16:07


ah. je demande à voir la création d'emplois si on libéralisait le marché des taxis. je dis juste que ça ne pourrait se faire qu'après indemnité. ce qui m'agace c'est de voir un brahmane (comme
dit minc en parlant des surintégrés de notre beau pays) balayer d'un revers de main les revenus de bien plus fragiles que lui.


et ce qui m'agace aussi c'est de voir que la gauche est incapable de faire preuve d'une réflexion sur ce sujet. par exemple, as-tu remarqué que les taxis alpha sont souvent plus sympas que les
grandes flottes ? ils sont propriétaires de leur taxi assez souvent et fonctionnent en une sorte de coopérative. les autres sont payés à la journée et souvent stressés par la nécessité de faire
leurs heures.


pour junger je n'en ferais pas l'apologie mais j'ai beaucoup aimé orages d'acier et sur les falaises de marbre, deux livres fort différents. je ne les ai pas recensés d'ailleurs car je sais que
dans l'un et l'autre cas il y a beaucoup à dire. je n'ai pas trouvé junger si apologiste de la violence que cela, mais peut-être est-il plus douteux dans ses livres sur l'état.


 

odp 18/10/2013 15:41


Mon cher Edgar - bien sûr que ce dossier est complètement pourri et quasimment insoluble du fait de l'investissement qui a été réalisé jusqu'à présent par les taxi. Néanmoins s'il vous paraît
surprenant de voir la gauche alter se ranger du côté des capitalistes contre les artisans, il est également surprenant de vous voir adopter une attidude malthisienne en matière d'emploi. Le
sujet, ce n'est pas tant le confort des usagers que les 70 000 emplois qui pourraient être créés si Paris atteignait un "standard" londonien ou newyorkais en matière de taxi.  


 


PS: moi ce qui m'a le plus choqué concernant Bernard Maris, c'est qu'il fasse, toujours sur France Inter, mais le week-end, l'apologie de Ernst Junger. 

edgar 18/10/2013 15:32


fred : moi je veux bien tout ce qu'on veut mais qu'on se soucie d'indemniser les taxis qui ont dû payer plus de 100 000 euros pour leur plaque. parce les yaka à la rapport attali ça ne règle
rien, pas plus que les pendons les banquiers à la mélenchon ! (jamais mis un pied à madrid, mais suis allé quatre ou cinq fois à new york).  M. du Snob.



Jacques 18/10/2013 14:46


Conclusion nette et convaincante.


Mais ne jamais oublier que les idéologues ne cèdent que lorsqu'ils ont le revolver sur la tempe.


Et encore !

fd 18/10/2013 13:43


Bon si vous n'êtes pas allés à New-York, à Madrid aussi (c'est moins loin et moins cher) il y a beaucoup plus de taxis qu'à Paris. Le numerus clausus dans la capitale m'a toujours énervé. Ils
auraient au moins dû lâcher du lest là dessus au cours des dernières décennies.

Gérard Couvert 18/10/2013 12:02


Pour paraphraser Voltaire s'adressant à son médecin "nous mourrons guéris".


C'est vrai que les allumés de l'Europe on parfois l'air des grands curés secs, blanchatres et affairés, un coté secte, des radis ravis. Lou ravit ce serait plutôt le grand couillon de l'Elysée.


Le rapport aux "states" , premier voyage de ces puceaux sans leur maman, est devenu la marque des néo-aristos (tout comme l'usage intempestif de l'anglais)  ; Pecresse ou Nadjat même combat.

ALEXANDRE CLEMENT 18/10/2013 11:40


Oui, c'est un peu ça qui est bizarre, on critique l'Europe dans laquelle on s'est enfoncé, mais on ne veut pas revenir franchement en arrière. Or il faudrait tout de même bien comprendre que
quand une politique ne marche pas, il faut l'abandonner et pas essayer de la réparer. Mais si beaucoup à gauche ne veulent pas rervenir à la nation, c'est de peur d'être taxé de nationaliste,
donc de flirter avec le FN. Mais enfin ça avance maintenant Lordon arrive à admettre qu'il faille sortir de l'euro sans discussion.