La lettre volée

Notes et idées : Politique, Bandes dessinées, Polars, Media, Actualité, Europe...

Benoist-Méchin, Frédéric de Hohenstaufen

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Mon livre d’histoire préféré. Je l’ai lu à 11 ans, et viens de le relire, 33 années plus tard. Entre temps je n'en avais gardé que l'impression d'une passionnante lecture.

Intéressant de voir ce qui avait pu me fasciner à l’époque : l’extraordinaire destin de Frédéric II, gamin solitaire qui s’est quasiment élevé seul à Palerme, puis devient empereur.

Ce que je ne savais pas en revanche sur le moment c’est que l’auteur, Jacques Benoist-Méchin, a été collabo (secrétaire d’état sous Pétain, il se défendra à son procès en mettant sa volonté de collaboration sur le compte de son fédéralisme européen : « Quand je suis de passage à la SDN, à Genève, avec Briand, et que Briand parle de fédération européenne, je l'écoute et je pense qu'il a raison »). Cela n’a pas empêché de Gaulle de faire distribuer son "Histoire de l’armée allemande" aux officiers de l’état-major de l’armée française après 1944.

On peut donc être politiquement douteux et bon historien – probablement est-il dépassé sur bien des points, mais son style reste très lisible.

On voit bien en lisant cette biographie ce qui a pu amener l’auteur à admirer Hitler. En Frédéric II, Benoist-Méchin voit l’homme qui a pu, un moment, unir l’Occident – et même lui allier l’Orient. Ce besoin d’empire et de conquête se retrouve d’ailleurs dans toute la série de biographies de Benoist-Méchin : Alexandre, Napoléon, Lyautey, Lawrence d’Arabie. Il écrit d’ailleurs : « Frédéric justifiait la prophétie de Nietzche qui devait voir en lui le prototype du surhomme, tel qu’il le définirait six siècles plus tard : « j’annonce l’apparition d’une nouvelle race d’hommes, supranationale et nomade, possédant, physiologiquement, une faculté d’assimilation très supérieure au commun des mortels ». La citation suivante de Nietzche à propos de Frédéric II ouvre d'ailleurs le livre : "le premier européen selon mon goût.

Qu’ai-je donc appris en relisant ce livre, avec certes un oeil neuf et un poil plus instruit ?

Frédéric II a été moderne au XIIIème siècle et reste même aujourd'hui une personnalité exceptionnelle. Il a été tout ensemble chef de guerre, poète, cultivé, parlant plusieurs langues dont l’arabe ; rationalisateur de son État – principalement le royaume de Sicile - et philosophe.

Il a créé par exemple, à Naples, une université formant des fonctionnaires où les élèves étaient nourris et logés pendant leur scolarité. Innovation formidable pour l’époque, on n’y enseignait pas le droit canon. (Résultat : « sous l’impulsion de cette administration dynamique […] la Sicile connut avec le temps un puissant essor économique et devint le premier état unitaire et centralisé de l’Europe »).

A Salerne, il crée une école de médecine où l’on pratiquait les dissections, encore interdites ailleurs par l’église.

C’est un pape, Grégoire IX, qui lui adresse une injure qui, lue aujourd’hui, fait un beau compliment : « ce roi de pestilence affirme ouvertement que l’homme ne doit croire que ce qui peut être démontré par l’expérience et la raison ».

 

 


Cette ouverture d’esprit a amené Frédéric II à une relation de proximité et de confiance avec l’Islam, peut-être parce qu’il se serait bien vu, comme le Califat instauré par Mahomet, à la fois chef spirituel et temporel. Peut-être, en sens inverse, parce que l’Islam de l’époque est bien plus éclairé que le christianisme : « en résumé, on pouvait dire que, pour l’église chrétienne, le développement des connaissances n’aboutissait qu’à élargir le règne de Satan. Tandis que, pour l’Islam, l’élargissement de la connaissance des lois qui gouvernent le monde équivalait à un approfondissement de la connaissance de Dieu… »

Cette vie remémore aussi l’histoire complexe de l’Europe. Le Saint-Empire Romain germanique, alliance, pour faire simple, de l’Italie ; de la France de Marseille à l’Alsace en remontant le Rhône et de l’Allemagne, a été un objet politique étonnant dont la nostalgie demeure – les pages Europe de The Economist s’appellent Charlemagne, comme le prix de l’européen de l’année.

Il est cependant également méconnu et une annexe très bien faite sur l’histoire de l’empire, permet de comprendre le processus complexe de désignation de l’empereur : élection par la diète allemande, approbation du peuple romain (principalement la curie, donc le pape, en réalité), couronnement en Allemagne et sacre à Rome – l’approbation papale.

On voit donc concrètement, à travers les nombreuses démêlées entre Frédéric II et plusieurs papes successifs (avec plusieurs excommunications de Frédéric), comment cette institution baroque était une tentative d’articulation entre pouvoir temporel et spirituel : disjoints dans leur exercice mais se rejoignant à chaque succession. On constate aussi le rôle très temporel joué par l’Eglise, notamment à travers la volonté papale de se conserver un territoire propre.

Ces dissensions internes n’empêchent pas que le couple papauté et empire forme l’armature de la chrétienté de l’époque – l’Angleterre et la France constituant déjà des entités particulières au sein de l’ensemble.

L’unité se forme principalement contre l’extérieur, à l’occasion des croisades tout d’abord. Il est assez plaisant de voir comment Frédéric II prend Jérusalem en 1229 quasiment sans combat, avec l’assentiment du Sultan d’Egypte et de Syrie, Al-Kâmil. Il a fait patienter le pape huit années avant de consentir à partir en guerre, et a dû faire semblant d’affronter le sultan, son ami de longue date, pour donner à leur échange la face d’un honnête conflit religieux. On est effaré par la bêtise de l’église de l’époque, qui fait interdire le Saint-Sépulcre pour punir Frédéric, le jour même où le Sultan en personne fait visiter les lieux saints musulmans à l’empereur…

 

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Frédéric II et Al Kamil


L’unité joue également lorsque les invasions mongoles menacent l’est de l’empire. Frédéric écrit aux monarques chrétiens européens pour les mobiliser, en des termes que ne renieraient pas un fédéraliste moderne : « Un peuple de barbares se répand sur nos pays comme un terrible fléau… Il veut détruire l’humanité et régner seul sur la terre par son nombre et sa puissance. […] La paix et l’union doivent régner entre les souverains. Il faut que cessent les discordes qui firent si souvent les malheurs de la Chrétienté…  […] qu’enfin tous les fiers et glorieux pays de l’Occident envoient avec joie leur magnifique chevalerie combattre sous le signe de la Croix… »

 

 

 


 

Près de 800 ans après Frédéric II,

la Commission européenne

fait jouer la peur de l'étranger

 

A propos de ces lettres de Frédéric II, Benoist-Méchin, fédéraliste et collabo, (et même, de ses propres déclarations, collabo parce que fédéraliste), écrit : « ces lettres n’étaient pas seulement des cris d’alarme : elles étaient – on peut le dire sans forcer les mots – un appel à la conscience européenne. »

Aujourd’hui, un lecteur pressé pourrait se dire que la nostalgie impériale se lit dans la construction européenne. L’Allemagne joue le rôle du pouvoir temporel et de l’empereur, l’Italie de Prodi et Letta joue le rôle spirituel du Pape ;  la BCE sise à Francfort et dirigée par Draghi est un beau symbole de ce rêve archaïque remis en selle par la guerre. Au milieu, la France comme toujours divisée, avec ses féodaux jouant l'empire contre le royaume.

Parallèle rapide mis à part, ce livre mérite d’être lu pour lui-même et indépendamment de tout débat sur la construction européenne. Il est bien écrit, bien construit, et fort riche.

 

 

 

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À propos

Edgar

blogueur parisien depuis 2005

Commenter cet article

fd 20/01/2014 21:51


BenoitMéchin a aussi écrit un livre horrible et facho (racialiste) sur les Grands lacs (Rwanda-Burundi) qu'on me faisait lire à l'armée juste avant le génocide. Sa façon de mêler poésie et
histoire est horrible, chargée de clichés rétrogrades (je me souviens aussi vaguement d'un bouquin sur l'Islam que j'avais lu de lui). Je parle d'ouvrages de lui que j'ai lus, pas de celui dont
tu parles. L'appartenance de l'historien au gouvernement de Pétain est en générale la première chose qu'on met en avant quand on parle de lui.

odp 12/01/2014 17:25


Pfff... Pas de mauvais esprit Gérard... Sinon j'oubliais le Cortès de Christian Duverger et La Venise des Doges d'Amable de Fournoux. Exceptionnels également. 

Gérard Couvert 12/01/2014 11:37


Carcopino comme suite ?

odp 10/01/2014 17:24


Salut Edgar - bonne année à toi également - sinon, tout à fait d'accord, ce livre est génial, parmi les plus romanesques qu'il m'ait été donné de lire. Dans le même genre, Hannibal de Giovanni
Brizzi ou le Secret du Roi de Gilles Perrault sont presque aussi passionnants. 

Gérard Couvert 06/01/2014 16:26


Edgar, à quel propos dites-vous cela ? mon commentaire précédent rebondissait sur ccelui de Junk par sur le sujet proncipal.


J'ai quelques fois évoqué ici l'école d'Uriage pour marquer la filliation entre les européistes et les Vichystes (pas forcement Pétainistes) Benoist-Méchin fait parti de cette école de pensée,
qui malgrés tout remonte à Briand et Monet. Savez-vous ce que pensait votre grand historien de l'islam ?

edgar 06/01/2014 16:08


gérard, je ne confonds pas l'église du XIIIème siècle avec celle d'aujourd'hui...

Gérard Couvert 06/01/2014 16:03


 


Si l'on considère la construction européenne comme d'origine chrétienne (les 12 étoiles-apotres et le bleu marial) je pense qu'il vaut mieux aller voir vers l'église réformée : libéralisme
économique, frustrations sensuelles (dévolution des moeurs, réglementation hygiénistes, etc.), part principale donnée à l'économie financière et aux profits capitalistes, regne de l'auto-censure,
peur du politique, volonté normative, médiocrité artistique et vision pécunière de la culture, priorité aux flux contre le patrimoine (cf. la modification des méthodes comptables) ...


Autre erreur croire que les catholiques ont peur de l'islam, c'est du même niveau que "pied-noir=FN," lisez les déclaration systématiques des évèque de France et de la plupart de ceux d'Italie ou
d'Espagne, voyez les deniers papes et le "dialogue inter-religieux", encore une fois ce sont les fantasmes anti-catho qui étoufent la raison, Civitas, et même Dupanloup sont largement
minoritaires chez les catholiques. Voyez aussi comme "fils de France" cette salopérie des frères musulmans, est bien acceuillie dans les manifestations "de droite".


L'économie n'est certes pas la panacée, mais le poison !

Junk 06/01/2014 12:17


La construction européenne actuelle peut être vue par certains comme la restauration de l'unité  chrétiennne (?) catholique (plutôt) contre les autres .C'est là que l'histoire légitimise (à
tord) des prises de positions politiques actuelles( peur de l'Islam)  .  En fait c'est un marché économique qui avait pour but de créer des solidarités pacifistes  entre les
européens  . Mais l'économie est elle le seule panacée  de l'histoire future? Pour ma aprt , je ne le crois pas .

DAELIII 06/01/2014 10:48


Le rêve d'un empire dominant l'Europe ne date pas d'hier, soit . Qu'il soit porté par un allemand n'est pas, rétrospectivement et sans doute pas si anacroniquement que cela, étonnant. Le mythe
des Barberousse a abondemment servi par la suite ......


Je suis un peu étonné, sans revendiquer la moindre compétence en islamologie, par la vision très positive de l'Islam que vous décrivez. De fait votre commentaire m'a poussé a retourner sur le
"Discours décisf", pour m'assurer de la généralité de cet avis très positif. Non, pas d'erreur, Ibn Rushd a bien écrit ce traité pour tenter de justifier le droit à s'interresser à la philosophie
en terre d'hislam. Où est l'erreur ?

Gérard Couvert 06/01/2014 10:36


Hélas pas le temps de répondre à ce panphlet propagandiste digne ... des années 60 ! Je parle de l'aspect islamiste du propos, ces arguments sont ceux mis en place par le GOR mais ne reposent pas
sur la globallité historique, particulièrement en ce qui concerne la suite : le sous-developpement, du à l'effondrement démographique et du savoir. Connaissant assez bien le royaume des deux
Siciles, et ayant parcouru ces contrées de long en large je sais à quel point cet eden mahométan était un enfer, à peine moins pire que l'Andlousie (voir l'extraordinaire récente confession de
Jean Daniel à ce sujet).


La Papauté à souvent agi en utilisant la censure comme caisse de résonance -cf. Galillée- ; une bulle denonçant dans le détail une "perversion" était distribuée dans tous les évèchés : magnifique
moyen de diffusion de l'idée à "combattre" !


Le haut-moyen age est plein d'histoire de corps "lacérés", en fait la dissection n'a jamais cessée, ce qui fut nouveau ici c'est le caractère quasi-scientifique de l'exploration. En écho à cela,
mais plusieurs siècles plus tard, il y a les corps exvidés de la chapelle Sansevero à Naples, et aussi les momies des capucins (Palerme et autres lieux de Sicile).