La lettre volée

Notes et idées : Politique, Bandes dessinées, Polars, Media, Actualité, Europe...

Bayrou, Polony, Pulvar et Ruquier, sur les traités européens - suite

Les affirmations de Bayrou relèvent de la contorsion flirtant l'escroquerie. Il me paraît important d'y revenir après un premier billet, pour deux raisons : d'abord, l'Europe, loin de nous rendre plus forts, nous mène à la ruine, le sujet européen reste le premier sujet d'importance pour la France ; ensuite Bayrou monterait dans les sondages. Je serais ennuyé que cette remontée se fasse grâce à, ou malgré un mensonge, surtout sur ce sujet, et surtout au profit d'un candidat qui se veut d'une probité exceptionnelle.

Je reprends donc ci-dessous la transcription de l'échange entre Bayrou et les journalistes de On est pas couché, pour terminer par un commentaire personnel. La transcription est de Fred LN, un commentateur régulier bayrouphile quoique sympathique .

 

Natacha Polony : "il y a deux choses qui m'étonnent dans votre raisonnement. Premièrement, vous avez raison de dire que nous devons nous situer sur des niches de qualité…"

François Bayrou : "pas des niches : des produits".

NP : "… des produits de qualité, notamment dans l'agriculture. Mais dans ce cas, pourquoi avoir systématiquement soutenu des gouvernements qui, justement, allaient dans le sens d'une industrialisation de l'agriculture qui nous menait à une mise en concurrence avec des pays à bas coût. Première question, qui moi, m'étonne.

 FB : "…"

NP : "Mais, surtout, corollaire, je termine, deuxième question, vous êtes un fervent Européen, et vous avez toujours défendu l'Europe, la construction européenne telle qu'elle se fait, avec les traités européens tels qu'ils se sont faits. Or, le dogme de ces traités européens, c'est la concurrence libre et non faussée. Je vous cite un exemple. Il y a actuellement un décret pour autoriser, par exemple les cantines scolaires à faire des appels d'offres pour faire travailler les agriculteurs qui sont proches. Le commissaire européen chargé de la concurrence a immédiatement expliqué que c'était contraire à la concurrence libre et non faussée, et qu'il fallait faire des appels d'offres généraux. Comment vous faites avec ça ?"

FB : "Je propose qu'on lui dise 'zut'."

NP : "Oui mais il ne fallait pas voter les traités, dans ces cas là !"

FB : "D'abord, vous dites que j'ai voté tous les traités. Je regrette infiniment de vous dire que je n'ai pas voté le traité de Nice, et que je n'ai pas voté le traité de Lisbonne."

NP : "vous avez soutenu le Oui !"

Audrey Pulvar : "les deux traités (?) de Constitution européenne".

FB : "Oui, et qui n'a pas été adopté — ça tombe bien ! Je n'ai pas voté…"

Laurent Ruquier : "Si tout le monde avait voté comme vous, il aurait été adopté !"

FB : "Oui ! Je veux maintenant vous dire quoi…"

AP : "Vous avez expliqué que s'il n'était pas adopté, le déluge durerait plus de 40 jours, que ce serait une catastrophe."

FB : " Je veux maintenant vous dire quoi ? Le sujet c'est que — moi qui suis en effet, quelqu'un qui crois de toutes mes fibres à l'Europe, qui pense que l'Europe c'est une famille de nations qui partagent le même projet de société et la même civilisation, et que le seul moyen de les défendre face à des géants comme la Chine, c'est d'être ensemble ; et de travailler ensemble… qu'est-ce qui manque à l'Europe pour qu'elle fonctionne ? Il manque des responsables sur lesquels le peuple, le peuple des citoyens, puisse avoir de l'influence, par exemple en les élisant, ou par exemple en manifestant sous leurs fenêtres. Le problème de l'Europe que je défends depuis longtemps, raison pour laquelle je n'ai pas voté ces traités, c'est que les dirigeants européens, en raison des institutions complètement illisibles, ou labyrinthiques, personne ne sait comment s'appellent ou comment sont désignés les dirigeants européens actuels … Tant qu'on n'a pas un pouvoir qui (soit) assis sur la légitimité des citoyens, ce pouvoir-là ne peut pas relayer les aspirations des peuples. Voilà pourquoi je suis…"

AP : "le traité de Lisbonne, il découlait directement du traité de Constitution européenne, pour lequel vous avez voté oui !"

FB : "Le traité de Lisbonne, pourquoi je ne l'ai pas voté, parce qu'il avait été adopté en catimini, alors que le précédent traité avait été rejeté par référendum ; et que je m'étais, pour moi, engagé, si j'avais été élu Président de la République, à soumettre un texte par référendum, compréhensible par tous les citoyens, pour qu'ils puissent l'adopter ou le refuser en toute connaissance de cause. Et j'avais dit — vous vous en souvenez — ce que le peuple a refusé, seul le peuple peut de nouveau un jour l'accepter sur des bases nouvelles. Eh bien ce principe, qui était de rendre le pouvoir aux citoyens, je maintiens qu'il sera un jour le principe européen. L'Europe, elle sera le jour où il y aura le lien direct entre celui qui la préside, et le peuple des citoyens."

LR : "Passons à un sujet…".

Commentaire FrLN : tout ça est aisément traçable dans le livre de 1999 de François Bayrou, l'opposition de l'UDF (contre le RPR et le PS !) au traité de Nice, les déclarations de François Bayrou dans la campagne sur le TCE et depuis… En revanche, les déclarations de NP et AP me semblent bourrées d'erreurs… Quant à la citation "il pleuvra plus de 40 jours" qui circule sur beaucoup de blogs et forums (anti-Bayrou ;-) ), elle est à mon avis fort mal sourcée (en tout cas introuvable sur le site du Monde, source déclarée par certains blogs/forums). Je me souviens bien de la campagne 2005 et des opinions de François Bayrou sur le TCE, et cette citation n'y ressemble guère — alors qu'elle ressemble bien au style oral de François Bayrou.

 

Commentaire Edgar :

A mon sens, Bayrou est deux fois condamnable dans cette affaire.

Une première fois parce qu'il essaie de jouer au plus fin avec les journalistes (et les électeurs), en les induisant volontairement en erreur.

Expliquer qu'il n'a pas voté Lisbonne en omettant d'indiquer qu'il était à l'hôpital lorsque Lisbonne est passé et qu'il avait préalablement voté le plus important, la modification constitutionnelle du 4 février qui a permis l'adoption de Lisbonne, est un mensonge par omission, sur un sujet bien lourd. Voire un mensonge tout court. Dire "Le traité de Lisbonne, pourquoi je ne l'ai pas voté, parce qu'il avait été adopté en catimini, alors que le précédent traité avait été rejeté par référendum" pourrait n'être qu'un mensonge par omission s'il s'était abstenu. Mais affirmer cela alors qu'il a voté le 4 février (en catimini, effectivement, et avec un sentiment de honte qui reste apparemment cuisant puisqu'il justifie force mensonges) en faveur de la modification de la Constitution, est en réalité mensonger.

Mêmes explications contournées pour Nice. Il explique qu'il n'a pas voté Nice, certes : il s'est abstenu, permettant l'adoption de ce texte, avec des arguments aussi chattemites (Bayrou : Pour ma part, je recommanderai que l'on n'approuve pas le traité de Nice. Comme les anti-européens vont voter contre et comme, d'autre part, il n'y a aucune chance d'empêcher sa ratification, je pense que la protestation la plus équilibrée, ce sera l'abstention - Le Monde, 29 mai 2001).

Un président tenant à ses convictions, gaullien, churchillien, pas un madré, aurait voté non à Nice et non à Lisbonne, fût-ce au nom d'un fédéralisme européen. Un Bayrou reste avec ses piteuses contorsions (Hollande s'est abstenu le 4 février 2008, facilitant le passage du traité de Lisbonne et a voté pour Lisbonne le 7 févier 2008, jour où Bayrou était malade).


Et là, on peut en venir au deuxième mensonge, le pire. Bayrou s'est opposé à Nice non parce que le Traité enlevait trop de pouvoirs au niveau national, mais, bien au contraire, parce que le traité n'était pas assez fédéral ("Tiraillés entre leurs convictions européennes et la stratégie présidentielle de leur président, la plupart des élus UDF vont opter pour l'abstention. « C'est un traité de régression européenne mais nous ne pouvons pas mêler nos voix à celles des anti-européens », a indiqué François Bayrou." - Le Monde, 6 juin 2001).

Bayrou fait donc une fois de plus le matamore en expliquant qu'il faut dire zut à la Commission. En réalité, c'est au peuple français qu'il a dit zut en favorisant par son vote l'adoption du traité de Lisbonne, mais aussi en laissant passer un traité de Nice qu'il jugeait lui-même insatisfaisant. Pour qui reprend le texte de son intervention, loin d'un zut démagogique à la Commission, ce que souhaite Bayrou c'est l'élection d'un président de l'Europe au suffrage universel. Cela devrait couronner l'émergence du pouvoir européen - et corrélativement ravaler définitivement les nations au rang de collectivités territoriales : "Tant qu'on n'a pas un pouvoir qui (soit) assis sur la légitimité des citoyens, ce pouvoir-là ne peut pas relayer les aspirations des peuples. [...] ce principe, qui était de rendre le pouvoir aux citoyens, je maintiens qu'il sera un jour le principe européen. L'Europe, elle sera le jour où il y aura le lien direct entre celui qui la préside, et le peuple des citoyens."

*

L'auditeur de bonne foi qui aura vu Bayrou à On est pas couché la semaine dernière pourra penser avoir vu un homme décidé depuis longtemps à limiter les pouvoirs européens. En réalité, l'électeur qui serait ainsi trompé s'apprête à autoriser Bayrou à transférer à l'Union européenne les derniers pouvoirs qui restent à Paris. Je le sais, je m'y suis trompé une fois en 2007. Pas deux.



 

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Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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Mylene 21/01/2012 18:13


Je suis bien d accord avec l'article Bayrou a menti avec un applomb d'iluminé zélé qui fait peur ! il devient pres à toutes les démagogies pour gagner !

edgar 20/01/2012 09:46


Dael : bien d'accord.

Gérard Couvert 19/01/2012 15:20


Désolé pour le rouquin mais je ne suis pas trés bon en orthographe, surtout étrangère  (je rajoute cela uniquement pour faire encore plus réact.)

DAELIII 19/01/2012 14:56


Encore une fois : le temps des civilisations est le temps long, le millénaire
(Braudel, Grammaire des Civilisations). En d'autres termes il n"y aura pas de 
" peuple européen", seul justifiant d'un "état européen", sur une échelle de 
temps plus courte. Toute tentative de "forcer le passage", à fortiori sur
quelques dizaines d'années comme nous l'observons depuis 1950, ne peut que
résulter d'une démarche 1) autoritaire 2) appuyée sur une cohercition sans faille
3) rejetée par l'immense majorité 4) en conséquence traduire le retour à une
forme de gouvernement dictatoriale. Que les citoyens, français entre autres, ne
se soient pas encore révoltés, ne doit pas être pour rassurer, si l'on mesure
au niveau des individus ordinaires leur désespoir ou leur désarroi, c'est selon.
Les succès apparents du FN ne sont certainement, selon moi, pas dûs (seulement ?)
au racisme supposé des citoyens de base, excuse usuelle des eurocrates.
La volonté de certains, citoyens de base ou hommes politiques, d'imposer ce 
"Machin européen" a relevé, et relève toujours, de trois attitudes, toutes
plus détestables les unes que les autres.
Citons, dans l'ordre:
le rejet par les possédants d'une société française moins inégalitaire, depuis
longtemps, que la plupart des voisines,
le rêve masochiste de la "gauche officielle" de voir la France disparaître dans
une "solidarité des travailleurs" fantasmée, ce qui aurait en prime l'avantage
de justifier à postériori la dérive similaire qui avait conduit les
mêmes, ou plutôt leurs pères, à terminer dans la collaboration il y a 70 ans
(voir Epstein),
enfin l'irrationalisme eschatologique, de nature quasi religieuse, qui caractérise
ceux qui rêvent leur vie faute de savoir la construire.
Si l'on ajoute à ce tableau désolé la connaissance des conditions et raisons
objectives de la création du "Machin", vassalisation de l'Europe sur tous les
plans, économiques, militaires, culturels, ..., par les Etats Unis, il ne reste
plus qu'à conclure que les hommes politiques français visibles aujourd'hui, et
qui relèvent à l'évidence tous de l'une de ces catégories, ne méritent aucune
confiance, Bayrou ni plus ni moins que les autres.

edgar 19/01/2012 14:36


Fred : ok pour ce descriptif posé. un détail : FB reprochait à nice non pas de diminuer directement les pouvoirs européens, mais de le fragiliser en sortant de la méthode communautaire pour
passer à l'intergouvernemental. on est quand même pas très loin d'une diminution.


donc qu'il ne vienne pas pleurer maintenant que l'UE est mal contrôlée : il n'avait qu'à s'opposer, fièrement. Pas finasser !


pour ce qui est ensuite d'estimer qu'avec un président élu au suffrage universel (GCouvert a bien raison de souligner à quel point le principe même d'une telle élection serait vicié), les
pouvoirs seraient "rééquilibrés", ça relève à mon sens du voeux pieux)...


Je relève enfin que tu passes sous silence le point évidemment crucial : bayrou s'arrange-t-il avec la vérité sur ce sujet crucial ?


même si ce dialogue permet de faire émerger une certaine cohérence bayrouesque, c'est bien malgré lui. en relisant son argumentation, je l'ai trouvé finalement très mitterrandien, tendance
cardinal de retz (on ne sort de l'ambiguité qu'à ses dépens). ce n'est pas un compliment pour moi...


 


 

Gérard Couvert 19/01/2012 09:51


L'élection d'un président -de quoi au juste, quels pouvoirs ? - au suffrage universel, spécialité française,est la rencontre d'un homme et d'un peuple. L'homme, au-delà de ses positions
objectives sur les grands problèmes de la communauté d'électeurs, va, par mille détails de l'expression de ses idées, se reveler, montrer qu'il incarne le commun, le passé, l'acquis, le sens.
Tous cela suppose, en premier et à minima -parce que la culture c'est encore plus caché- qu'il s'adresse à ses électeurs dans leur langue ... point final.


Le flop Joly est révélateur, et le fait que Con-Bandit reste Teuton aussi.

Edgar 19/01/2012 14:45



Je laisse le con-bandit faute de pouvoir corriger juste ce terme (je ne peux qu'effacer tout le comentaire)  mais on me fait remarquer qu'on frôle l'injure. merci de ne pas réitérer !



FrédéricLN 19/01/2012 07:31


Il est clair que


1) François Bayrou et toi ne faites pas les mêmes propositions pour l'Europe, en particulier, François Bayrou a voté oui à Maastricht et au projet de TCE ;


2) En soumettant au Congrès un "traité simplifié" qui ressemblait fort au TCE rejeté par référendum, N. Sarkozy mettait F. Bayrou dans une position sans coup gagnant, "à la Pierre Palmade" : soit
il contredisait son vote de 2005, soit il contredisait le vote populaire. Précisément l'alternative qu'il avait rejetée pendant la campagne présidentielle.


Ceci dit, la ligne de F. Bayrou sur l'Europe est cohérente, depuis au moins les années 70 ;-) : il veut qu'elle soit plus démocratique. C'est pour cela qu'il parle, au sujet de Nice, de
"traité de régression européenne"
: Nice n'avait évidemment pas réduit les pouvoirs du niveau européen ! Mais, selon F. Bayrou et l'UDF, ce traité réduisait le contrôle démocratique sur le niveau
européen (c'est de mémoire : je n'étais pas à l'UDF à l'époque).


De la même façon, la raison essentielle, dans mon souvenir, pour laquelle F. Bayrou a approuvé le TCE, c'est le contrôle — un peu — accru qu'il donnait aux citoyens, en particulier à travers le
droit de pétition.


Vous êtes donc d'accord, lui et toi, sur le point de faibiesse principal des institutions européennes : elles ont beaucoup plus de pouvoir sur la vie des citoyens, que les citoyens n'exercent de
contrôle sur elles. (Malgré la transparence des procédures, la diversité politique et la vigilance du Parlement, etc.)


Face à ce point de faiblesse, il y a deux stratégies possibles, d'ailleurs non contradictoires, et combinables, mais enfin, deux directions principales :


-> soit réduire le pouvoir du niveau européen : c'est ton option,


-> soit accroître le contrôle des citoyens sur les décideurs européens : c'est l'option de F. Bayrou.

jean-jean 19/01/2012 07:21


"ce que souhaite Bayrou c'est l'élection d'un président de l'Europe au suffrage universel"


 


oui mais ou serait le probleme ?

Gérard Couvert 19/01/2012 01:15


Je pense que Zeymouraurait enfoncé le clou.


Si cela continue ainsi le second tour sera Bayrou/le Pen, au moins on parlera de politique !