La lettre volée

Notes et idées : Politique, Bandes dessinées, Polars, Media, Actualité, Europe...

Badiou-Finkielkraut sur le site du Nouvel Obs

Un débat intéressant sur le site du Nouvel Obs, repéré via Embruns.


Finkielkraut n'a pas grand chose à dire, sauf à rappeler justement qu'une identité suppose la permanence de quelques traits, donc le rejet du n'importe quoi. Il persiste cependant à voir en l'Islamisme la seule agression contre notre identité valable d'être évoquée  - et à citer Sarkozy comme un défenseur de l'identité française.


La limite de Badiou c'est qu'autant il est excellent dans la critique, autant je suis bien en peine de voir ce qu'il propose.


Quelques extraits, pour donner envie de lire l'intégralité de la discussion :


Badiou :


je suis très frappé de voir que les catégories utilisées par Alain Finkielkraut sont celles, très traditionnelles, de la réaction. L'héritage du passé et le consentement, voilà des catégories totalement passives dont l'unique logique est l'impératif « famille, patrie ». Il s'agit d'un portrait de l'identité française réactif et conservateur. L'héritage de la France c'est un héritage que je suis prêt à assumer quand il s'agit de la Révolution française, de la Commune, de l'universalisme du 18ème siècle, de la Résistance ou de Mai 68. Mais c'est un héritage que je rejette catégoriquement quand il s'agit, de la Restauration, des Versaillais, des doctrines coloniales et racistes, de Pétain ou de Sarkozy. Il n'y a pas « un » héritage français. Il y a une division constitutive de cet héritage entre ce qui est recevable du point de vue d'un universalisme minimal, et ce qui doit être rejeté précisément parce que ça renvoie en France à l'extrême férocité des classes possédantes et à l'accaparement par une oligarchie d'affairistes, de politiciens, de militaires et de serviteurs médiatiques du motif de « l'identité nationale ».

On parle toujours, notamment Alain Finkielkraut, du sang que les autres, les « totalitaires », comme il dit, ont sur les mains. Mais « l'identité nationale » a donné en la matière les plus formidables exemples. Pour trouver une boucherie aussi dépourvue de tout sens et atroce que celle de 14-18, il faut se lever de bonne heure. Or elle était strictement articulée sur l'identité nationale, c'est ça qui a fait marcher les gens. Il est très clair que l'identité nationale, référée à une mémoire non divisée et à un  consentement héréditaire et familial,  n'est que le retour  aux catégories fatiguées de la tradition, et ne prépare que la guerre, intérieure contre les « mauvais français », extérieure contre « les autres ». Le débat d'opinion est aujourd'hui entre deux orientations désastreuses : d'un côté l'unanimisme marchand et la commercialisation universelle et de l'autre côté, la crispation identitaire, qui constitue contre cette mondialisation un barrage réactionnaire, et qui plus est totalement inefficace.


Badiou encore :


Notre problème aujourd'hui n'est pas de nous crisper sur de prétendues « identités » qu'on tire de la tradition et qu'on croit devoir restaurer pour organiser une résistance fantomatique à la puissance gigantesque de la marchandisation universelle. Le problème c'est de trouver une voie qui ne soit ni la souveraineté du capital et de sa phraséologie «démocratique», ni la construction forcenée d'ennemis intérieurs supposés saper notre «identité». Et là, nous sommes adossés à la seule tradition qui se soit constituée ainsi, qui ait refusé de se laisser embrigader au XIXème siècle par le nationalisme pur et dur, à savoir la tradition internationaliste révolutionnaire. C'est la seule. C'est du reste pourquoi elle a constitué partout, et singulièrement en France, le noyau dur de la résistance au fascisme identitaire.


Badiou, toujours :


Quand vous voyez des jeunes hurler en faveur de l'Algérie, ce sont à votre avis des barbares anti-français. A mon avis ils ne le sont pas plus que ne l'étaient les supporters du club de rugby de Tyrosse dans les Landes quand, il y a cinquante ans, ils hurlaient contre les supporters du Racing de Paris. C'est l'imaginaire assez miteux du conflit identitaire, dont le sport est un exutoire bien connu. Une dernière vague d'immigration reste toujours solidaire de son passé, c'est normal. Déjà au XIXème siècle, on accusait les prolétaires de Paris, avant de vouloir les chasser en juin 48 et de les massacrer, d'être des analphabètes auvergnats, ce n'est pas nouveau tout ça. Dans mon enfance, à Toulouse, on disait en ricanant que les réfugiés de la guerre civile espagnole mettaient le charbon de chauffage dans leur baignoire. Il est consternant de vous voir faire la même chose !


Badiou :


...Il est clair que les intellectuels et les « féministes » qui ont fait du foin sur le foulard il y a 20 ans sont responsables des phénomènes de minaret maintenant, et demain de bien pire encore. Vous voulez une éthique de la responsabilité ? Eh bien assumez-la ! Les intellectuels sont ceux qui ont lancé cette affaire...


A. Finkielkraut. - Régis Debray, Elisabeth de Fontenay, Elisabeth Badinter, Catherine Kintzler et moi...


A. Badiou. - La liste est incomplète, mais exacte. Eh bien c'est une lourde responsabilité. J'ai aussi des amies de longue date qui se réjouissaient que les Américains bombardent Kaboul parce que c'était pour la libération des femmes. C'est choses-là, n'est-ce pas, vous pouvez vous amuser à les lancer localement, comme des coquetteries identitaires, mais elles cheminent ensuite, elles s'emparent des populations, elles deviennent un point de vue grossier et sommaire selon lequel nous sommes très bien et ces gens-là très mauvais. Et on va les décrire dans ces termes de façon de plus en plus systématique. Et des lois vont être votées, année après année, d'orientation de plus en plus ségrégatives et discriminatoires. Dans toutes ces histoires civilisationnelles est mise en route une machine d'introduction de l'identitaire dans la politique que vous ne contrôlerez certainement pas. D'autres le feront.


Finkielkraut soulève un point important :


La question que je me pose en vous écoutant et en vous lisant, Alain Badiou, c'est : y a-t-il une place pour un adversaire légitime ? Dans le moment de la lutte, l'adversaire n'est pas légitime, c'est  un scélérat il doit être combattu et anéanti. Et une fois qu'il a été anéanti ? C'est l'idylle à perpétuité. La politique communiste est cruelle et son utopie est kitsch. A l'idéal grec de l'amitié, c'est-à-dire du dialogue sur le monde, elle substitue la fraternité, c'est-à-dire la transparence des cœurs, la fusion des consciences.


Badiou nébuleux sur ce qu'il faut construire :


il faut construire une force idéologique, politique, dont la nature est pour l'heure totalement indistincte. Cette force sera en tout cas nécessairement internationale. Comme Marx l'avait parfaitement vu d'ailleurs. La violence capitaliste et impérialiste a accouché de ceci, qu'il y a un seul monde. La provenance des individus est finalement beaucoup moins déterminante que le choix des valeurs qu'ils vont faire, le choix de leurs organisations, leurs visions. L'émancipation, son noyau fondamental, suppose l'égalité et donc la lutte contre l'emprise sociale totale de la propriété privée.


D'ailleurs la journaliste de l'obs, Aude Lancelin, le lui fait remarquer :


On n'a pourtant rien trouvé d'autre jusqu'à présent que le cadre national pour imposer la redistribution par l'impôt, la sécurité sociale et autres acquis sociaux que vous-même, Alain Badiou, défendez par ailleurs. N'en déplaise aux altermondialistes à la Toni Negri, qui en viennent même à réclamer un improbable « salaire minimum mondial », tout cela est rendu possible uniquement par l'adossement à un cadre national....


Réponse de Badiou :


Mais tout cela est provisoire ! Il est absolument indémontré et indémontrable, que ce cadre est indépassable.


La journaliste y revient, avec une relance particulièrement pertiente :


C'est que vous ne tenez pas compte la finitude, ou plutôt qu'en bon révolutionnariste vous décidez de ne jamais en tenir compte. Contrairement à Jean-Jacques Rousseau, un auteur qui vous est particulièrement cher, et qui considérait qu'une nation trop étendue se condamnait nécessairement à la disparition...


Badiou s'en sort par une pirouette :


Peut-être, c'est assez vrai. On pourrait effectivement dire que ma position est celle d'un rousseauisme de l'infini.


Je n'ai aucune envie de devenir sujet un jour d'une entité politique qui aurait comme programme la défense d'un rousseauisme de l'infini.

 

 

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Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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edgar 03/01/2010 18:00


Aucun des deux ne propose de perspective politique intéressante. Badiou sanctifie la figure de l'immigré, Finkielkraut s'imagine que Sarkozy défend réellement l'identité nationale. Mais dans la
critique du délire anti-islam actuelle, Badiou est pertinent.


Brumes 02/01/2010 22:55


J'ai trouvé la présentation visuelle du nouvel obs assez partiale. Regardez les photos proposées par bibliobs, on a l'impression que Finkielkraut, notamment quand il se prend la tête entre les
mains, se sent écrasé par Badiou. Cela donne une impression visuelle très partiale, avant toute lecture. Le maître donne une leçon...

Finkielkraut a été mauvais, quelque affection subjective que je puisse avoir pour certains de ses accès de mélancolie. Badiou pense dans un cadre totalisant, le marxisme, qui a réponse à tout,
donne des clés pour tout. Si l'on tient ses présupposés pour justes, alors évidemment, l'analyse se tient. Cette grille de lecture fermée, intangible, faite de Majuscules et d'Impératifs, me laisse
toujours intellectuellement dubitatif. Finkielkraut, qui n'a fait ici que répéter le contenu de son émission Répliques de la semaine - que j'avais écouté - est à côté de la plaque. Son système,
c'est la mélancolie, le regret, la vaticination. Et toujours l'effondrement de l'école, Kundera, les jeunes de banlieue.

En fait ce n'était pas un débat. Deux systèmes intellectuels parlant sur des plans différents, inaptes à trouver un axe de "disputatio" qui leur fût commun. Badiou essaie quelquefois,
cependant.

Enfin, une petite phrase de Michel Crépu, à l'occasion de la une du Monde consacrée à la mort de Bourdieu, me revient quand on évoque Badiou. Je n'ai plus la citation précise en tête mais il disait
en substance que le premier rang (il venait d'évoquer Sartre, Foucault et Barthes qui n'avaient pas eu les honneurs de la Une du Monde) était mort et enterré. Bourdieu était le premier du second
rang. Et que déjà dans le troisième rang, on trépignait de prendre sa place.
Cette décennie a vu les morts de Bourdieu, Baudrillard, Derrida. Le second rang est décimé. Et c'est à un penseur de troisième rang, qui assimile le sarkozysme au vichysme, que revient la fonction
de l'Intellectuel engagé. Je m'étonne réellement de la fortune actuelle de ce Badiou.

Evidemment si on ne lui oppose que des Finkielkraut...