La lettre volée

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Robert Merle, la mort est mon métier

Les thèses d'Hannah Arendt sur la banalité du mal sont connues ; ce livre les illustre de façon inoubliable. Robert Merle retrace la vie de Rudolph Hoess, commandant du camp d'Auschwitz, de son enfance jusqu'à sa condamnation. On y comprend, dans l'horreur, comment le nazisme avait organisé de véritables carrières de criminels, au cours desquelles la conscience professionnelle, l'efficacité, le sens de la responsabilité étaient récompensées par des promotions rapides.

On aperçoit aussi, sans que ce soit de façon explicite, les thèses de Willelm Reich sur l'origine du nazisme. L'enfance de Hoess est glaçante, réglée tout entière par un père maniaque et bigot. Pour Hoess, l'engagement d'abord dans l'armée allemande, en 1914, puis, dans le parti nazi, est aussi le moyen d'échapper à sa famille tout en retrouvant un cadre autoritaire sans lequel il est perdu. Ce bon père de famille banal devient ainsi le responsable direct de la mort de plusieurs milliers d'hommes femmes et enfants, principalement juifs.

Le livre doit être lu, avec précaution : la partie qui raconte les camps est atroce, et la description des différentes expériences menant à la création des chambres à gaz, puis des fours crématoires, presque insoutenable par moments.

L'éducation autoritaire subie par Hoess (que l'on retrouve dans le cas de Franz Stangl, autre commandant de camp décrit dans ce livre)  n'est certainement pas la seule cause du nazisme. Il a fallu, ce que le livre rappelle aussi, un traité de Versailles trop dur pour l'Allemagne, et une crise économique, avec la folie de Hitler, une tradition antisémite déjà ancrée avant 1914, la liste des causes est innombrable.

Il n'empêche que lorsqu'on veut balayer mai 1968 comme si la contestation de l'autorité était partout et toujours inutile, il faut se rappeler que l'amour absolu de l'autorité - qui ôte à l'individu le souci de penser par lui même - peut mener à la catastrophe.

Addendum novembre 2005 : cette chronique est pas mal lue. Je me dis que peut-être c'est dû à la citation sur la banalité du mal, ou à l'anniversaire de la libération des camps. En tout cas, ce que ce livre permet bien de comprendre, ou de préciser, c'est que le mal, s'il peut atteindre n'importe qui, s'épanouit dans les temps difficiles.


Voir aussi, journal d'un Allemand, de Sebastian Haffner, ou comment un allemand du même âge a préféré quitter son pays.

Voir une autre note de lecture intéressante sur altersexualité.com






 
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Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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Céline 19/05/2011 21:32



Je l'ai lu ce livre alors que j'étais adolescente. Il est dur, il est angoissant mais passionnant. Lorqu'on grandi, on se demande comment les "monstres" naissent, on s'imagine souvent naïvement
qu'ils sont des exceptions. Ce livre m'a donné une réponse : on y découvre comment un enfant "lambda" peut par son expérience familiale, ses angoisses, ses complexes, ses relations avec la
société, ses expériences, voir son appréhension du bien et du mal basculer sans même s'en rende compte...si à cela vous ajoutez un effet de groupe, le basculement est "complété" " renforcé" qu'il
est encouragé, approuvé par les autres qui vous acceptent et vous confortent dans la non remise en question. Rare sont ceux qui naissent "monstres", mais beaucoup sont ceux qui peuvent le
devenir, sans même s'en rendre compte et ce sont ceux-là les plus dangereux.
Ce livre est bien mieux que ces terribles documentaires sur les camps de concentration qu'on nous force à visionner dès le collège.



Theodore 20/07/2010 18:14



Quand j'ai lu ce roman pour la premirere fois j'ai coulé des larmes alors que je navais que 17ans



CHOISNET CHRISTIANE 06/03/2010 16:11


Ce livre est un terrible témoignage : Rudolf Lang était décidé à accomplir la mission qui lui était assignée comme les ordres qui lui étaient dictés : c'est-à-dire tuer le plus grand nombre de
juifs et d'autres "indésirables" et cela sans éprouver le moindre sentiment de culpabilité. Comment comprendre ? comment pouvait-on agir ainsi ? Cette logistique de la mort nous plonge dans
l'horreur et nous fait froid dans le dos.
Au nom de quoi, une population qui se prétendait être une "race supérieure" pouvait-elle s'acharner ainsi sur le sort de milliers de pauvres gens dont la plupart étaient des juifs ? L'éducation
autoritaire, le traité de Versailles rigide, la crise économique des années 30 : rien ne pouvait justifier LE MAL ABSOLU sinon la folie d'une poignée d'hommes.  


des pas perdus 30/09/2009 09:29


Les jours de notre mort de David Rousset


alessandra (15 ans belgique.) 13/02/2008 17:46

Ce livre est étonnamment  captivant, c'est tout aussi bien que la visite des camps d'auschwitz de 2006.Je ne m'attendais pas a ce que se soit aussi réaliste avant de lire ce chef d'oeuvre.

Qwyzyx 16/10/2006 19:59

Je suis d'accord avec vous.Votre commentaire sur l'amour de l'autorité peut trouver une confirmation dans les travaux de Stanley MilgramJe recommande le livre de Sebastain Haffner pour avoir un autre aspect de la vie des Allemands.Je suis cependant sceptique quant au devoir de mémoire tant en vogue dans le système scolaire qui se limite beaucup trop - voir exclusivement - au factuel ; sans rechercher les origines philosophiques et politiques du nazisme. Ce qui serait le seul véritable moyen d'expliquer, comprendre et prévenir ce genre d'horreur. Parce que cette horreur fut avant tout politique et idéologique, philosphique donc.La contemplation de films sur la Shoah et les commentairs de photos d'exécutions ne constitueront jamais un raisonnement. Ils ne peuvent que traumatiser les esprits sensibles, faire rire les imbéciles et banaliser le mal, la désacralisation de l'être humain.

Edgar 16/10/2006 21:49

pour le livre de Haffner, d'accord avec vous, il faut le lire. j'en parle ici : http://www.lalettrevolee.net/article-4050374.htmlsur la nécessité de comprendre vraiment le contexte et le phénomène, d'accord aussi. des images succèdent à d'autres sans qu'un enseignement puisse en être tiré.