La lettre volée

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Oliver Ferrand, l'Europe contre l'Europe

Olivier Ferrand est le patron de la fondation Terra Nova, think tank progressiste sponsorisé par Microsoft, le gouvernement américain et la Caisse des dépôts. On va donc progresser mais sous contrôle... (lire ici comment je n'ai pas participé à Terra Nova).

Moins de vingt lignes après le début de son ouvrage, Olivier Ferrand renvoie les nonistes à leur rôle de menteurs. Il est en 2005, plaidant en meeting la cause du « oui » à Calais : « à la fin du débat, un petit groupe de l’assistance vient me voir discrètement [le noniste est craintif, voire couard] : « Est-ce que c’est vrai ce que vous avez raconté ? » Oui, la Constitution n’est pas cette abomination que les « nonistes » vous décrivent ».

On croirait lire un récit d'évangélisation d'un village africain par un explorateur blanc, vers la fin du XIXème. Olivier Ferrand détient donc la vraie vérité sur la construction européenne et les nonistes mentent, tel est le fond de la "pensée" de l'auteur.

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Malgré ce début peu prometteur, il est intéressant de suivre Ferrand dans sa critique de la construction européenne.

Premier point positif : il est clair avec l’objectif de la construction européenne, il s’agit de construire un état fédéral. Pas de périphrase ni de tentative de convaincre que l’Union est un objet sui generis,  Ferrand veut un état européen et il l’écrit. On sait à quoi s’en tenir et c’est un premier pas intéressant.

Ferrand reconnaît également que la construction européenne s’est faite, pour l’essentiel, dans le silence des bureaux. A le lire, c’est cette méthode qui a été rejetée lors du référendum (« Les européens [… ] ont la parole pour la première fois sur l’Europe, ils s’en saisissent pour juger l’Europe dans son ensemble. Les référendums sur les traités modificatifs se transforment en plébiscites sur l’Europe »).

Voilà qui tranche agréablement avec l’antienne qui voudrait qu’en 2005 les électeurs aient voté contre Jacques Chirac : c’est la construction européenne elle-même qui a été rejetée en 2005, au moins dans ses modalités, selon Olivier Ferrand.

Il écrit d’ailleurs ceci : « Lorsque les citoyens dénoncent une « Europe technocratique », ce n’est pas du populisme. Ils ont tout simplement raison, ils défendent la démocratie ». Plus loin : « la Commission […] rend plus compte de son action aux industriels, structurés en lobbies à Bruxelles, qu’aux citoyens, qui n’ont pas accès à elle car elle n’est pas élue – elle n’a pas, elle, de circonscription électorale. »

Même le coût de l’Union européenne en matière économique est évoqué : « il y a une réalité que l’on mentionne rarement, car elle est désagréable à entendre : l’Union est tout simplement la zone du monde où la croissance est la plus faible. »

Mieux, Ferrand entonne, comme nombre de partisans de la construction européenne, un hymne au modèle social européen : de fait, les nations européennes ont su construire des modèles économiques où l’intérêt social est mieux préservé qu’ailleurs.  Il explique ensuite cependant que les politiques de libéralisation européenne mettent en jeu ce modèle social (« L’Europe ne porte pas le modèle européen ; pire elle le menace »). Il ne réitère donc pas la faute de Dominique Meda et Alain Lefèvre évoquant un hypothétique modèle social européen…

Pourquoi un tel échec de la construction européenne ? D’après Olivier Ferrand, l’absence totale de résultats est dûe au fait qu’une classe trop importante à Bruxelles a intérêt à poursuivre dans un mode de gestion opaque, élitiste et technocratique. Il en appelle contre cela à un sursaut démocratique.

Trois scenarios sont pour lui envisageables. Le premier : la construction européenne s’arrête au point où elle est aujourd’hui parvenue. Nice ou Lisbonne, elle ne progressera plus. C’est selon lui l’issue la plus probable. Il oublie cependant que la construction européenne étant l’excuse la plus courante pour supporter toutes les turpitudes européennes et les sacrifices faits à Bruxelles, on peut se demander si l’arrêt ne provoquerait pas immédiatement un – salutaire – recul. Peut-on par exemple constater longtemps que l’Union européenne a la plus faible croissance mondiale et ne pas vouloir la fin de l’euro ? Ferrand n’intègre cependant pas de scénario « éclatement de l’Union européenne ». Je crois qu’il a tort, et pas seulement parce que je souhaite ce scénario.

Il envisage un deuxième scénario, qui verrait l’Union européenne devenir « démocratie-monde » (si on suit sa démonstration, on devrait plutôt évoquer une « technocratie-monde »). L’Union s’élargirait au maghreb, aux Etats-Unis et au Canada, à la Turquie. On voit mal cependant pourquoi les Etats-Unis accepteraient de se plier au modèle européen alors qu’ils ont si confortablement plié l’Europe au leur, notamment via l’OTAN.

Le scénario préféré de Ferrand est l’avènement d’un état fédéral européen. Pour lui, le couronnement fédéral de l’Europe viendra du Parlement. Soit parce que le Parlement européen fera jouer l’article 17 du Traité de Lisbonne, qui lui donne la capacité politique de forcer le Conseil européen à présenter un candidat à la présidence de la Commission. Soit parce que même en l’absence de ratification du TCE-bis, le Parlement pourrait effectuer une sorte de coup d’état en imposant le choix du Président de la Commission (le livre a été écrit avant la réélection de Barroso grâce au Parti socialiste européen). Petit problème s’il devrait en être ainsi : le Traité de Lisbonne n’a jamais été présenté comme un pas supplémentaire vers une Europe fédérale. Qu’une Europe fédérale voit le jour avec ou sans le traité, dans les deux cas elle aura été imposée par un coup d’état.

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Le livre de Ferrand pourrait marquer un tournant : même parmi les partisans de l’Union, la réalité impose de constater que l’Union européenne a la pire croissance du monde, est une structure technocratique soumise aux lobbies industriels et qu’elle conduit à une destruction des services publics. Pour cela, le livre est utile et important. Savoir ensuite pourquoi ces partisans s’accrochent à la construction européenne est une autre question, qui relève de la psychopathologie.


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Addendum : de l'utilisation mensongère de la notion de souverainisme

Ferrand brandit à plusieurs reprises l’épouvantail du « souverainisme ». Qu’est-ce que le souverainisme (qu'il ne définit pas) ?

Un concept inventé pour dénigrer les opposants à la construction européenne. Les souverainistes sont les opposants à la construction européenne inexcusables et irrécupérables.

Les autres opposants sont ceux auxquels Ferrand est prêt à concéder que l’Union a quelques défauts et que, nonobstant quelques os à ronger, il espère les ramener sur le droit chemin.

Pas de chance, il commence par mentir et tenir un discours incohérent. Dire tout à la fois que l’on est pour un état fédéral européen et contre les souverainismes revient à vouloir marquer des frontières avec du vent.

S’il doit y avoir un jour un état européen, sa caractéristique première, la marque de sa forme étatique, sera d’être souverain. Ferrand fait donc du souverainisme la pire des fautes politiques, celle que l’on ne discute même pas, tout en défendant un souverainisme européen.

Pas si intelligent que ce qu’il croit, ou juste aussi menteur qu’un noniste ? Je penche pour la deuxième solution. Lorsqu’il fait d’Airbus un exemple éclatant des réussites européennes, il s’arrange avec la réalité d’un projet qui est intégralement interétatique. Lorsqu’il vante les mérites du projet Galileo, européen cette fois-ci, il oublie de rappeler que l’ambition d’une indépendance européenne par rapport aux USA a été enterrée.

 

 


 

Lire aussi, quelques citations extraites de cet ouvrage :

 

La privatisation de la Poste, oui c'est la faute à l'Europe

L'Europe n'intéresse plus personne

Un bricolage historiographique douteux sur l'Europe éternelle

Le fédéralisme européen dans le traité de Lisbonne



 

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À propos

Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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edgar 05/10/2009 12:06


Merci David. Et bon choix d'extrait :-)


David Nguyen 05/10/2009 10:09


Bonjour,

Pour information votre post a été repris sur le groupe facebook "Actualités web de Terra Nova". Retrouvez le lien ci après :

http://www.facebook.com/profile.php?id=1387173965&ref=name#/group.php?gid=167387296141&ref=mf

Cordialement,

David pour Terra Nova


des pas perdus 05/10/2009 09:36


Excellent article, ça m'évitera d'acheter le bouquin... et d'attendre qu'il l'ait à la bibliothèque.

Etre financé par le grand capital quand on se dit de gauche, c'est plus que limite, mais là c'est vraiment le bouquet avec Microsoft et ses positions quant à l'open source, aux brevets...