La lettre volée

Notes et idées : Politique, Bandes dessinées, Polars, Media, Actualité, Europe...

L'Allemagne, l'Union européenne et nous

Dans un billet beaucoup trop rapide mais qui avait le mérite de mettre en lumière le .eu des sites Internet des conseils régional d'Alsace et de lorraine, j'évoquais la place particulière de l'Allemagne dans l'Union européenne, et j'écrivais ceci :

"cette affaire d'union européenne est en réalité tout simplement une réconciliation franco-allemande qui a mal tourné.
La réconciliation n'a jamais vraiment eu lieu parce que l'Europe, et l'Europe n'aura pas lieu parce que la réconciliation n'a pas vraiment eu lieu."

C'était évidemment beaucoup trop rapide pour un sujet pourtant important, et les commentaires de lecteurs d'habitude plus approbateurs n'ont pas manqué - à raison.

Je crois pourtant que l'idée de départ reste vraie, mais méritait plus d'explications.

 

J'essaie ici d'en assembler quelques unes, sachant que je connais trop peu l'Allemagne contemporaine pour conclure.

 

*

 

Tout d'abord, il est exact que la construction européenne a été imposée à la France (et à l'Allemagne) par les Etats-Unis. Les fonds du plan marshall n'auraient pas été versés dans la durée sans la CECA (cf. le passage "l'ami américain" de mes notes sur les Mémoires de Jean Monnet).

 

La Construction européenne n'est donc en rien le signe d'une "réconciliation", c'est un passage qui a été imposé à la France par les Etats-Unis et que l'Allemagne n'était pas en position de refuser après avoir passé quatre années à assassiner hommes, femmes et enfants à travers l'Europe.


La réconciliation franco-allemande, lorsqu'elle a eu lieu, s'est faite dans un cadre gaullien (création de l'Office Franco-Allemand pour la Jeunesse et Traité de l'Elysée, les deux en 1963). A contrario, un partisan de l'union européenne comme Sloterdijk, tient que le mieux que l'Allemagne et la France aient à s'offrir mutuellement est l'indifférence (lire sa Théorie des après-guerres).

 

D'où ma conclusion : l'Union européenne et la réconciliation france-allemande n'ont rien à voir.

 

*


En revanche, la France et l'Allemagne ne tiennent pas à l'Union européenne pour les mêmes raisons, qu'il convient de comprendre si l'on veut déconstruire proprement l'Union européenne. Mieux vaut casser l'Union européenne comme on désamorce une mine plutôt que comme un fractionne un noyau d'uranium au départ d'une explosion nucléaire.

 

*

 

Quelle est l'idée poursuivie par les Etats-Unis dans la promotion de l'Union européenne ? Il s'agit pour eux d'avoir un interlocuteur unique pour construire un marché ouvert, sans favoriser pour autant l'émergence d'un contrepouvoir. Comme le note en 1997 Zbigniew Brzezinski dans le Grand Echiquier  "l'Europe deviendrait, à terme, un des piliers vitaux d'une grande structure de sécurité et de coopération, placée sous l'égide américaine et s'étendant à toute l'Eurasie. [...] Si l'Europe s'élargissait, cela accroîtrait automatiquement l'influence directe des Etats-Unis.  [...] l'Europe de l'Ouest reste dans une large mesure un protectorat américain et ses Etats rappellent ce qu'étaient jadis les vassaux et les tributaires des anciens empires."

 

Douze années après, c'est mission accomplie : l'Union européenne à 27 est ingouvernable et militairement c'est un dominion américain.

 

Brzezinski explique très bien comment les USA jouent de la rivalité France/Allemagne pour neutraliser l'ensemble. Il est d'ailleurs assez facile pour eux de faire valoir à l'Allemagne qu'elle dépend de la protection américaine pour sa sécurité, alors que la France dispose de sa force de dissuasion.

 

Cette aymétrie France/Allemagne explique que les deux pays ne tiennent pas à l'Union européenne pour les mêmes raisons. Pour la France il s'agissait au départ de financer la reconstruction puis de faire "payer l'Allemagne" via la Politique Agricole Commune. Aujourd'hui l'Allemagne ne paie plus et l'Union europénne coûte à la France plus de neuf milliards d'euros nets par an.

 

La France n'a plus de raison réelle de faire tenir l'Europe, sauf à imaginer que l'Union puisse un jour devenir un contrepoids aux Etats-Unis, idée que caressent encore certains aveugles. Ces aveugles sont malheureusement renforcés par ceux qui se satisfont et se réjouissent même d'une Europe au service des Etats-Unis.


L'Allemagne, elle, n'a pas d'autre alternative pour peser sur les affaires du monde à travers l'ONU et pour bénéficier d'une garantie nucléaire.

 

*

 

On peut donc trouver des facteurs d'adhésion à l'Union européenne propres à chacun des membres, qui évoluent dans le temps et expliquent leur degré d'engagement : si le poids de l'ONU s'affaiblit, l'intérêt d'un siège européen dans cet organisme  devient plus faible pour l'Allemagne ; si l'Union européenne est chaque jour plus ingouvernable, la France ne peut caresser l'espoir de la voir se transformer en une "France en plus grand" ; au fur et à mesure que la culpabilité de la deuxième guerre mondiale s'atténue, l'Allemagne et la France peuvent dire non aux Etats-Unis et refuser le projet américain pour l'Europe (via le non à la Turquie).

 

Bref, l'Union européenne est un phénomène complexe que l'on ne peut expliquer par la seule volonté américaine, même si cette impulsion a été décisive. Chacun des participants est entré dans le jeu européen pour des raisons qui lui sont propres, et qui ont évolué depuis les années 50. A l'inverse, aucune de ces raisons n'aurait été suffisante sans la pression américaine (c'est si vrai que quand Robert Schuman lit sa déclaration, il n'a pas informé le président du Conseil de l'époque, alors que Monnet en a établi le texte avec les Etats-Unis).

 

*

 

Quand on aura compris que l'idée européenne est épuisée, que l'on cherchera comment déconstruire l'Union européenne, que garder dans ce projet et que refuser, il faudra tenir compte de tous ces niveaux d'intérêts. Et oui, pourquoi pas, proposer à l'Allemagne, en compensation de la fin du rêve d'un état européen, un siège au Conseil de sécurité de l'ONU. Histoire de prendre en compte le fait que la deuxième guerre mondiale est terminée, sans que l'Union européenne soit en rien une issue nécessaire à ce conflit qui nous traumatise encore - comme l'ont marqué presque inconsciemment les dépositaires des sites Alsace.eu et Lorraine.eu.

 

 


Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost 0

À propos

Edgar

blogueur parisien depuis 2005

Commenter cet article

jmfayard 19/07/2009 22:33

Ah bon, toi tu trouves normal que les médias n'informent pas les citoyens quand il y a une proposition de loi européenne dans les tuyaux ? Par informer, j'entends : donner la parole à ceux qui sont très pour, pour, sceptiques, contre et très contre. Que chacun sache quel gouvernement vote pour quoi. Pour qu'il n'ait pas la possibilité de reprocher depuis Paris à la commission européenne d'exécuter une décision pour laquelle il avait voté à Bruxelles. Ca me semble le strict minimum. Et aujourd'hui il n'est pas assuré

edgar 19/07/2009 21:05

j'adore JM ce couplet sur les medias qui ne font pas leur travail. Staline disait pareil...

jmfayard 19/07/2009 18:39

Mouarf, je sais pas où le journaliste du Monde a vu que la cour constitutionnelle avait "enterré le rêve européen". J'espère qu'il a lu la décision en VO comme moi.Ce sont bien davantage la médiocrité des dirigeants nationaux et des médias ne faisant pas leur travail d'information qui sont en train d'enterrer la possibilité de faire face aux défis supranationaux du XXI° siècle.

labarriere 19/07/2009 09:58

Il n'est pas nécéssaire de déconstruire l'UE parce que ce qui est artificiel, imposé aux peuples, s'autodétruira lui-même d'ailleurs l'arrêt de la Cour Constitutionnelle allemande rendu le 30 juin et dont "Le Monde" rend compte enfin sur 2 pages le 17 juillet enterre le rêve européen. Il est significatif que l'UE ait laissé tombé le petite Lettonie qui n'aurait pas coûté cher à secourir économiquement en geste de solidarité européenne comme le la Hongrie soulises aux ukases malfaisantes du FMI de DSK.

fd 18/07/2009 09:08

David Stove lui a sa fiche sur Wikipedia cf http://en.wikipedia.org/wiki/David_Stove et sa critique de Popper est tout à fait digne d'intérêt (même s'il est par ailleurs un peu trop réac à mon goût sur d'autres points) :-)

jmfayard 18/07/2009 01:53

Tss, un polémiste qui n'a pas sa fiche sur (fr.)Wikipédia ne peut pas être digne d'intérêt :-)

fd 17/07/2009 21:00

la théorie poppérienne sur l'infalsificabilité est complètement dépassée - vivement qu'on traduise david stove en français !

jmfayard 17/07/2009 16:07

Tu es agaçant Edgar, à chaque fois que je pense avoir un bon argument, tu me contres avec plein de malice. Continue comme ça

edgar 17/07/2009 10:45

ce qui est infalsifiable aujourd'hui c'est le mode de gouvernance (l'Union européenne d'ailleurs ne se conduit pas démocratiquement, elle se gouvernance) de l'Union. Les institutions sont à peu près totalement isolées du suffrage universel et il est à peu près impossible 1. d'identifier un responsable des décisions européennes, 2. de changer ce responsable.
L'union européenne se conçoit encore comme un lieu impolitique, où ne régneraient que la science et l'expertise (lire Magnette par exemple, qui estime que le débat démocratique n'est pas utile : http://www.google.com/url?sa=t&source=web&ct=res&cd=1&url=http%3A%2F%2Fwww.notre-europe.eu%2Fuploads%2Ftx_publication%2FReactionsMAgnette-fr.pdf&ei=dTlgSvXiBMWfjAffvNywDg&usg=AFQjCNFSzazZ613apiqrCSv70CB6Al-gvw&sig2=PEO3qI5iIJ3X7j84rv3JsA) .
C'est la définition même du platonisme rejeté par Popper.

jmfayard 16/07/2009 20:17

Je vais encore devoir faire mon Karl Popper, mais tant pis :Oui, il est évident qu'il y avait des avantages comme des inconvénients dans le TCE. C'est précisément parce que des choix doivent être faits, des réalités doivent être prises en compte, et qu'au total le résultat est évidement critiquable (un truc incritacable ça existe en démocratie ? je crois pas), mais c'est le fait même qu'il soit critiquable qui montre que c'est une option honnête  à évaluer.En effet, je serais bien incapable de faire la critique du contre-projet au TCE parce que les projets que j'en entends n'ont que des avantages : ce seront des gens hors du pouvoir qui le rédigeront, et les gouvernants qui ont ce pouvoir actuellement accepteront ça de bon coeur ; l'UE deviendra parfaitement démocratique et pourtant la souveraineté nationale sera intégralement conservée ; le texte plaira aussi bien aux europhobes britanniques qu'aux bénéluxiens ; il prendra en compte les aspirations de tout le monde et pourtant il sera d'une simplicité cristalline ; il instaurera une démocratie directe à 500 millions d'habitants sans affaiblir les institutions représentatives ; etc... etc...Et bien je suis désolé de devoir dire avec Karl Popper qu'une perspective infalsifiable comme celle là doit être accueilli avec le plus grand scepticisme justement du fait de son caractère infalsifiable...