La lettre volée

Notes et idées : Politique, Bandes dessinées, Polars, Media, Actualité, Europe...

Hadopi : le débat biaisé

Certains anti Hadopi m'agacent. Bien évidemment, la loi en préparation, malgré les coups de théatre de députés socialistes, est néfaste.

Mais les opposants ciblent surtout la coupure de l'accès à Internet, dont il s'agit maintenant de savoir si c'est une atteinte aux libertés personnelles. On peut en discuter.

Ce que les opposants ne soulignent pas assez, c'est qu'avant de déterminer que tel utilisateur télécharge, le fournisseur d'accès devra avoir contrôlé les sites qu'il visite et les adresses auxquelles il se connecte. Un mécanisme fort complexe de contrôle des connexions va devoir se mettre en place, qui signalera automatiquement au fournisseur les connexions aux sites déclarés nuisibles (aujourd'hui, le fournisseur se contente d'enregistrer passivement les connexions, et ne les regarde qu'à la demande d'une autorité judiciaire). 

Là réside le véritable scandale de la loi Hadopi.

Je reviens là-dessus, non pas pour faire le ronchon (à la Philip Muray comme m'écrivait Boulgakov en commentaire), mais parce que je lis quelques lignes de Libération fort intéressantes :

"le facteur n'ouvre pas mes lettres et la compagnie de téléphone n'écoute pas mes conversations. Et pourtant, l'usage qui est fait d'Internet va souvent plus profondément que cela dans l'intimité. [...] Je veux être sûr que lorsque je clique sur un lien, cela restera entre moi et le site et que le fournisseur d'accès ne va pas immédiatement me cataloguer pour un usage publicitaire ou gouvernemental."

C'est de Tim Berners-lee, l'un des créateurs d'Internet.

Avec Hadopi, on va demander aux fournisseurs d'accès de contrôler les connexions des usagers, pour vérifier qu'ils ne vont pas sur des sites de téléchargement de musique ou de films (avec toutes les incertitudes techniques sur la chose).

Demain, on leur demandera de dénoncer les pédophiles, selon une recette inusable, puis ceux qui se connectent sur des sites terroristes. Les Julien Coupat de demain seront arrêtés grâce à Hadopi.

Pourquoi s'énerver contre les anti-hadopi qui n'ont peut-être pas envie de souligner ce point et mettent en avant un inconvénient plus palpable, l'arrêt de la connexion internet ?

D'abord parce que tant qu'à mobiliser les gens, autant les mobiliser en connaissance de cause.

Ensuite parce que, par exemple dans le manifeste des pseudo-pirates du web, ils en appellent d'une part à l'Union européenne et au droit de pétition bidon du Traité de Lisbonne pour rétablir les libertés,mélangeant des sujets qui n'ont rien à voir, et d'autre part ils semblent accepter un contrôle des connexions par les fournisseurs d'accès, à la condition que l'autorité judiciaire prenne la décision de sanction ("Le Ministère de l'Interieur envisage d'imposer aux fournisseurs d'accés une obligation de filtrage pour les contenus pédopornographiques. Cette obligation pourra ensuite être étendu [sic] à d'autres types de contenus présumés illicites, sans que l'ordre judiciaire n'intervienne dans l'établissement des listes de filtrage."  Ecrire ceci, c'est accepter le principe de listes de filtrage, et faire un grand plaisir à Nicolas Sarkozy).

Bref, les pseudos-pirates consentent par avance à un abandon de nos libertés.

Suis-je angélique ? Non. J'accepterais que les communications Internet d'un suspect de terrorisme ou de pédophilie à grande échelle fussent écoutées, après décision judiciaire. Mais ceci selon un principe d'exception et dans des cas motivés. Avec le filtrage auquel nos pirates domestiqués (des corsaires plutôt) consentent par avance, le filtrage sera le principe, et la liberté l'exception. 

 

 

 

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Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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oncle sam 26/04/2009 10:56

Question qui n'a rien à voir : quelqu'un peut-il  me confirmer le fait qu'il n'existe sur la planète qu'une seule usine de fabrication de mécanismes de montres, vendues au poids et montées et equipées ensuite par différents intervenants  ? J'ai pas su trouver sur google

oncle sam 26/04/2009 10:43

A Gérard C et Oaz : Comme n'importe quel ado attardé, j'ai envie de dire qu'on vit dans un monde où tout devient marchandise et que ça fait du bien qu'il y ait encore  quelques espaces gratuits.  Internet est pour beaucoup, aussi vital que l'air qu'on respire ( encore gratuits, pour combien de temps ?) Plein de données techniques et d'enjeux m'échappent, mais  le parallèle avec le courrier papier d'Edgar/Libé, a l'air pertinent et il me semble que s' il y a danger pour la société, c'est à la justice d'intervenir.   D'ailleurs, dans le contexte actuel de destruction systématique de tous les contre-pouvoirs par le gouvernenent, redonner toute sa place à la justice est tout à fait vital pour la démocratie ( qui, elle, a un prix). A quand le fichage ( et le péage) de tous les usagers des ponts pour traquer les pédophiles et les terroristes qui passent dessus ?(les ponts aussi ont un prix)

Gérard+Couvert 26/04/2009 03:01

Vous êtes de mauvaise foi ou vous ne savez pas lire le français, je n'ai pas écrit que le cryptage était anecdotique mais que son interdiction l'était, et quoique vous en pensiez elle l'est toujours, mais les textes sont non-appliqués.Toutefois je ne vous recommande pas l'usage de certaines instructions peu documentées que l'on trouve sur des processeurs exotiques comme les C7 de chez VIA...Vous pouvez penser que les militaires n'ont pas les moyens de décrypter les algorithmes "simples" qu'il serait possible d'utiliser dans le cadre d'un échange Internet de fichiers de sons, j'ai une opinion différente, et votre "réduction à TF1", n'élève guère le niveau de la discussion.L'article que vous citez n'est pas en soit une référence, et de plus il n'infirme pas ce que j'ai énoncé : la possibilité technique d'analyser les échanges numériques transitant pas des opérateurs télécoms.Quand à la partie finale de votre message, relisez-la, si vous ne trouvez rien à y redir sur le plan de la logique (c'est la Loi qui va favoriser le viol de bébé !) c'est probablement qu'il vous manque quelques années.

Oaz 26/04/2009 00:09

Hey Gérard ! On est en 2009 !"l'utilisation des moyens de cryptologie est libre"Ce n'est pas moi qui le dit, c'est le gouvernement : http://www.ssi.gouv.fr/fr/reglementation/Et pour trouver l'utilisation de "cryptage" anecdotique, il faut vraiment très peu s'intéresser à l'actualité des échanges de données sur internet. Et je ne parle même pas de la blague sur la mise en oeuvre de moyens "militaires" dignes des meilleurs téléfilms de TF1.Cette dérive vers le cryptage généralisé est réellement un problème car, si l'espace privé de tous les citoyens se trouve ainsi protégé, il en est de même pour ceux qui commettent des crimes autrement plus inquiétants que le téléchargement du dernier film de Luc Besson.Allez plutôt lire l'interview de l'auteur d'un logiciel utilisé pour traquer les échanges de fichiers entre pédophiles :Alors il va y avoir des contre-mesures. Peut-être contournées. Jusqu'au moment où n'importe quel utilisateur de système d'échange de fichiers pair-à-pair sera anonyme. Les surcoûts en terme d'anonymisation seront gentiment absorbés par les infrastructure de transport comme la fibre optique. Les diffuseurs de vidéos de viols de bébés seront désormais sereins, et qui sait, peut-être cet anonymat permettra-t-il à des réalisateurs en herbe de laisser libre court à leur envie de "films à la maison". Merci l'Hadopi.

Gérard Couvert 25/04/2009 23:36

Le cryptage est déjà interdit par la Loi, c'est anecdotique, un peu comme la divulgation de fausses nouvelles qui peut être qualifiée de crime .Même crypté un fichier son pourrait être reconnu, même si ce serait mettre en oeuvre des moyens complexes généralement utilisés par les militaires.

Oaz 25/04/2009 23:22

Tout à fait d'accord avec ce billet. La fin de la vie privée, là est le vrai danger de ce projet de loi.J'ai récemment écrit sur ce même sujet :Georges Orwell a imaginé les "télécrans". La France est en train de les faire entrer par la petite porte au sein de chaque foyer. Les "moyens de sécurisation" peuvent, de par leur nom, donner l'impression de protéger l'utilisateur. En réalité, ils ne sont là que pour espionner ses actions.L'Hadopi va inciter tous les français à installer, à leur insu, une caméra de surveillance dans leur salon. Et s'il y a des récalcitrants, l'Hadopi aura le pouvoir d'imposer cette installation.Que faut-il faire pour que les français comprennent ce qui est en train de se passer et s'y intéressent ?@Gérard Couvert,Merci de ne pas répandre des information erronées. Le filtrage qui "déclencherait une alerte d’un second niveau d’analyse" est rigoureusement impossible si on utilise le moindre cryptage.C'est quoi le coup d'après ? Rendre illégal le cryptage ? Autant interdire d'ores et déjà tout système utilisant un mot de passe. On gagnera du temps...Je vous rejoint sur un seul point "jouir (des oeuvres de l'esprit) sans contrepartie n’est tout simplement pas normal"Mais il y a pour cela des méthodes qui ont fait leurs preuves et qui ne nécessitent pas de détruire internet et toute la vie sociale et économique qui va avec.

Gérard Couvert 25/04/2009 15:54

Cette loi est mauvaise, ce qui ne veut pas dire inutile ou injustifiée, mauvaise dans ses prémisses, mauvaise dans sa rédaction et ses défenseurs, mauvaise dans son parcours intello-juridique. Est-ce pour autant que ses contradicteurs ont raison ? Edgar souligne quelques points discutables et réaffirme la nécessité absolue d'un contrôle juridique formel ; non pas celui politique d'une quelconque "haute autorité", genre HALDE ou CSA, qui sont à la social-démocratie ce que sont les commissaires politiques au bolchevisme. Sur le plan des modalités pratiques d'un contrôle il est bien certain, que pour dérangeant que cela soit dans le contexte actuel de restriction des libertés publiques, il n’est pas très complexe, ni intrusif. En effet la structure des fichiers de sons (et d’images ou de vidéo) est aisément identifiable par des automates d’analyse, donc le processus de contrôle pourrait être automatique. J’imagine par exemple des seuils de nombre de fichiers « litigieux » transmis vers ou de une adresse IP, qui déclencherait une alerte d’un second niveau d’analyse, pour en cas de certitude, un traçage réel, puis enfin une intervention humaine ayant le dernier choix.
Le choix de la sanction ne doit en aucun cas être distinct du droit général, et surtout pas la suspension de la connexion, qui un avatar de plus de la sous-pensée qui conduit à vouloir s’affranchir du symbole neutre pour aller vers une adaptation personnalisée (consommateurs et plus citoyens …) ; c’est cette même simplification qui donne « il faudrait un médecin au ministère de la santé », « un professeur à l’éducation », et « un général à la défense », ou bien « y’a du bon dans tous les partis il faut qu’ils s’entendent entre eux … ».
 
Si sanction il y a, c’est donc qu’il y a délit, quel est-il, pourquoi le réaffirmer ?
Le délit, c’est le vol, tout simplement.
 
Après trente ans de déréglementation libérale (économique) et de refus de la rigueur morale (libertaire) on voit bien que partout manquent des structures indiscutables, tant sur le plan institutionnel qu’intellectuel. La construction européenne – expression qui montre clairement que l’Europe n’existe pas, puisqu’il faut la construire ! – dans sa détestation congénitale des nations, donc des cultures diverses, à toujours été à la pointe de cet affaissement des cadres légitimes. Le parlement européen, gros machin sans âme ni pouvoir, quoiqu’il en dise ne s’oppose à cette loi, tout comme Der Gross Komission, que parce qu’elle prolongerait le statut actuel de l’œuvre d’art et de l’artiste.
La France (avec l’aide de Giuseppe Verdi) est à l’origine du droit d’auteur, lui-même lié à la propriété intellectuelle et artistique, notre droit est très élaboré sur ce sujet ; il protège l’ensemble de l’Art, jusque dans le droit de reprise, créant un lien inaliénable entre l’artiste et son œuvre. C’est dans le prolongement d’une lutte entamée dés avant la Renaissance en Europe latine (les anglo-saxons ayant une analyse plus mercantile comme toujours), poursuivie par les artistes de l’époque Baroque, illustré par une remarque célèbre du Pape au Bernin. Détruire ce lien juridique c’est assurément revenir à une relation artiste/commanditaire déséquilibrée au profit de celui qui paye. Mozart était un serviteur moins bien payé que le pâtissier !
Croire que cette Loi est faite uniquement pour les « gros labels » découle de la déraison inconséquente des gauchistes, éternels ados attardés. La poursuite de l’abandon du cadre juridique de 1958, le laissez faire actuel, au contraire, renforcera la puissance et la censure artistique des grands groupes médias, qui auront quasiment seuls les moyens de produire et de générer des profits connexes, ils choisiront leurs artistes, imposerons leur contrats, et bien sur interviendront sur les œuvres et la création elles-mêmes.
C’est cela qui est en cause ! de quel coté est le progrès véritable ?
Et puis il y aussi le besoin que les adolescents et les jeunes adultes prennent conscience que rien n’est gratuit, qu’un morceau de musique, une photo, un logiciel représentent du savoir-faire, un engagement, du travail, une expérience, parfois aussi des frais, en jouir sans contrepartie n’est tout simplement pas normal.
 
C’est cela qu’il faut réaffirmer.
 
Avoir envie comme les autres, disposer (prendre) consommer, une trilogie devenue symbolique de l’enfermement mental, machine à produire de l’individualisme au détriment de l’individualité. Écouter et non pas entendre ou subir, choisir et non plus exister par mimétisme, acheter pour ne pas prendre, tout un ensemble d’actions de discernement aujourd’hui remplacées par une compulsion vulgaire.
 
Aucun contrôle ne remplacera l’éducation, mais au moins en nommant le téléchargement « vol » on le remet dans le champ de la Loi ; bien sur la copie illicite restera facile, du fait même de la numérisation, mais réduite à des échanges physiques (USB, MP3, CD …) elle perdra la virtualisation due à Internet, et par une certaine matérialité du support elle reviendra dans le domaine du concret, comme l’auteur et son droit à vivre.