La lettre volée

Notes et idées : Politique, Bandes dessinées, Polars, Media, Actualité, Europe...

L'Université, les Taurillons, la Manu et la Confédération étudiante...

Je suis parti d'un billet des Taurillons qui m'a entraîné plus loin que prévu, jusqu'à la Manu, en passant par la Confédération étudiante. Mais la ballade est instructive. Suivez-moi...

*

Les taurillons sont des partisans de l'Union européenne qui militent pour la poursuite de la construction de ce grand projet qui nous apporte chaque jour tant de merveilles...

 

En 2007, ils présentaient les résultats d'une réunion europénne sur l'enseignement supérieur, consacrée à l'édification d'un "espace européen de l’Enseignement Supérieur fort et compétitif à l’échelle mondiale, divers et convergeant." (je note que l'apprentissage de l'orthographe est visiblement en option chez les européens. Ce n'est pas Valéry qui me contredira).

 

Les taurillons présentent donc les objectifs du processus européen de Bologne, destiné à pasteuriser l'enseignement supérieur de tous les pays membres :

 

"Cet objectif politique ambitieux nécessite que l’Europe se dote de pôles d’excellence mondiaux avec pour cela 2 exigences :


Une augmentation substantielle du financement public et privé européen de l’enseignement supérieur et de la recherche.


Une stratégie européanisée pour définir et construire ces pôles d’excellence européens."

Les taurillons notent déjà quelques résistances :

 

"A 3 ans de l’échéance de 2010 en France des réticences fortes existent encore sur les débats politiques majeurs pour l’avenir de l’université : l’évolution des missions de l’Université, l’autonomie des établissement et leur gouvernance, l’évaluation."

 

Je suppute que pour se doter de pôles d'excellence mondiaux (deux ou trois facs par pays, pas plus), il faudra bien faire ravaler leurs illusions de grandeur à toutes les facs de province miteuses qui s'imaginent assez bien pour tenir un rang mondial. Il est d'ailleurs important de faire le tri entre les mondialisables et les autres, puisque le privé étant appelé à financer de façon plus importante l'enseignement supérieur et la recherche, on ne va pas quand même pas faire perdre leur temps à des patrons qui ont autre chose à faire que de s'emm... avec des ploucs de chercheurs.

 

Les taurillons poursuivent, l'Université va devoir "entrer dans une logique de compétences" (ça va les changer ces bouseux de la fac, eux qui vivaient dans une logique de... De quoi au fait ? Si un jeune taurilon passe dans le coin, qu'il éclaire notre lanterne sur ce point.

 

Entre autres, cette logique de compétences va nécessiter d'"identifier les compétences nécessaires pour s’adapter dans le monde du travail de demain (la mobilité, l’aptitude à la vie en réseau, la connaissance de son profil…)"

 

Moi j'adore la connaissance de son profil. On voit tout de suite que le mec qui va être jugé "bon pour l'usine" à 18 ans a intérêt à y rester.

 

Ensuite, il faudra savoir "acquérir des compétences transversales des formations initiales"

Si, encore une fois, un taurillon passe dans le coin, je suis preneur d'un décodage de ce charabia. Je dois manquer de compétences mobiles.

 

Bon, la synthèse du Taurillon se finit en un sublime envol, plein d'un lyrisme européen dont on ne se lasse jamais :

 

« Unis dans la diversité » pour être plus fort

La prise en compte de la diversité des systèmes permet la construction d’un espace européen d’enseignement supérieur fort pour affronter la concurrence mondiale. Cette construction ne peut consister à plaquer un système national sur l’ensemble des autres, c’est aussi la diversité de l’Europe qui fait sa force.

Un projet politiquer pour l’Europe de l’Education c’est poursuivre le chemin vers un espace de vie en commun dans la paix, la liberté, la démocratie et la prospérité.

 

 Amen.

 

Je note au passage, que les Taurillons mentionnent que la Confédération étudiante est présente au processus de Bologne (je suis bien content que ce ne soit pas les pouilleux de l'UNEF, SE ou pas).

 

Ce syndicat étudiant m'a l'air très bien. Comme l'indique le site de la Confédération étudiante (la Cé, disent-ils), "L’Europe comme horizon : La Cé est le seul syndicat étudiant qui a défendu la constitution européenne." Cela allait quasiment sans dire.

 

Ca tombe bien, ces étudiants charmants et si européens ont une opinion sur la grève : "Pour la Cé, l’action collective ne doit pas aller à l’encontre de la réussite individuelle." Voilà qui fera de bons européens en effet, mobiles et prospères, et conscients de leur profil (individuel, of course).

 

Je trouve que l'Union européenne a eu du nez d'intégrer dès 2007 dans ses réunions une association créée en 2003, à peine 4 années auparavant (mais Wikipedia nous indique que la Cé est aussi née pour défendre le processus LMD, alors que l'UNEF était contre).

 

Preuve s'il en était que les nouveaux clivages politiques s'ordonnent en France entre pro et anti européens. Il faut juste attendre que la gauche se rende compte que l'Europe est un projet de droite, qu'il soit né ainsi ou qu'il le soit devenu, peu importe.

 

Pour l'anecdote, mais en est-ce vraiment une, la première présidente de la Cé est devenue en 2008 patronne de "La Manu", institution qui veut "fabriquer le lien étudiants entreprise" (notez le étudiants au pluriel et l'entreprise au singulier, il s'agit bien de formater). Cette belle institution est financée, comme nous l'indique Wikipedia est "pour moitié par le ministère de l'emploi et le ministère de l'enseignement supérieur, et pour le reste par des entreprises et des collectivités territoriales". Comme quoi le militantisme raisonnable et européen ne nuit pas.

 

Sur sa page d'accueil, la Manu affiche :

 

 

 

 Tant de bonne volonté, d'Union européenne et de consensus entreprise/étudiants, ça doit dépoter non ?

Oui ! A la rubrique "en pratique" de la Manu, on trouve en effet des conseils excellents pour les étudiant(e)s qui, bien trop souvent, ressemblent à Cendrillon :

 

 Relooking de CV

Régulièrement, retrouvez les CV des étudiants de LA MANU relookés par les coachs du réseau d'action de LA MANU

Un bon coup de peigne, un peu de blush... le tour est joué. Grâce à la baguette magique de Claire Delepau, coach et consultante en ressources humaines, le CV de Sophie est transformé. Heureusement, l’effet perdurera au-delà des douze coups de minuit.

Voilà comment la grande idée d'Union europénne aboutit à transformer le monde en vaste océan merdique et a-critique, où les étudiants passifs et dressés doivent attendre le coach qui saura les adapter, d'un coup de baguette, au monde magique de l'entreprise. Avec les compliments des Taurillons, de la Cé, de la Manu, tous organismes plus cools, branchés et européens les uns que les autres.

Le 7 juin, surtout, ne votez pas. Il s'agit de rester humains. Et dignes.

 

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À propos

Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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Gérard Couvert 24/06/2009 08:12

Le chemin initiatique doit bien commencer quelque part ; quelques secondes pour créer un homme 50 ans pour le construire, le seul avenir certain de la jeunesse c'est de vieillir.L'injustice et le gaspillage conduisent à l'Europe, celle-ci mène au libéralisme,qui s'entremêle vite avec les libertaires, ce qui donne à voir une critique de la dérégulation (économique et sociale) ...Nous sommes des réactionnaires de progrès.

edgar 22/06/2009 22:05

J'ai résumé en présentant les Taurillons comme des partisans de l'Union européenne, s'il s'agit de les qualifier d'opposants à la construction européenne prévenez-moi, là c'est un scoop (et ça fera tout de suite tomber leurs subevntions).Oui, vous avez donnéla parole pour expliquer les bienfaits de l'UE dans l'enseignement supérieur à la secrétaire géénrale de la Cé, vous auriez pu choisir Mélenchon ou Arlette ou un autre syndicat étudiant, vous ne l'avez pas fait. C'est un choix, et rien ne présentait l'opinion de la Secrétaire générale de la Cé comme une opinion dissidente ou distincte de celle du Taurillon.Excuse-moi ensuite, camarade Fabien, mais je n'ai pas suivi la chronologie des positions de l'UNEF par rapport au processus de Bologne, ni celle de la Cé par rapport au CPE.Bref, camarade Fabien, tu relèves bien quelques détails sur mon article, qui n'aurait pas été écrit différement les eussè-je connu plus tôt.Je relève avec plaisir que tu as trouvé d'autres articles de ce blog encore meilleur, merci.

Fabien 22/06/2009 20:07

J'adore le mélange des genres, merci pour cet article qui m'a bien fait rire !Bon, effectivement, plutôt que de triper, vous auriez pu vérifier vos sources et après un bref regard sur le site, vous vous seriez aperçu que :- le Taurillon est un site des Jeunes Européens - France, organisation transpartisane militant pour une Europe fédérale. Mais suis-je bête, vous le savez déjà mais cela n'allait pas dans votre sens d'être clair, autant tout mélanger ;-)- nous avons donné la parole à l'occasion de cet article à Sarah Braunstein, secrétaire générale de la Confédération étudiante. Et, oh surprise, elle a développé les thèses de la Cé, comme c'est bizarre.Nous n'aurions pas du être ouvert et donner la parole à quelqun qui ne fait pas parti des Jeunes Européens - France à vous lire.Et puis, si vous aviez fait un peu plus de recherches, vous vous seriez aperçu que le processus de Bologne, l'Unef était pour quand la gauche était au pouvoir puis contre quand ce fut la droite... Trop complexe ? Non, pas dans votre thèse qui joue de la caricature.Bon  allez, je vous donne quelques infos : la Cé a participé à des grèves en 2006, vous savez le CPE ? Mais zut, ce syndicat n'était pas non plus pour le blocus des facs. Affreux droiters donc.On peut tout mélanger, cela ne vous dérange pas apparemment. Pourtant, dans mes souvenirs, vous faisiez mieux d'habitude. :-p

olyvier 23/04/2009 15:58

Pour ma part, je suis toujours très touché par les taurillons, car l'expression est délicieuse. Mais c'est mon côté "vieux salaud", émoustillé par cette suave sottise, cette candeur, toute fraiche, prête à l'emploi. Le Taurillon est pour le débat européen ce que la cheap blond est à une soirée "potes de rugby" : raillée mais infiniment désirable, exutoire facile des private jokes et qui fait mine de quitter la salle en nous trouvant tous trop cons, mais qu'on retient d'un viril "reste-là chérie". J'imagine même qu'avant de se livrer corps et âmes et pour toujours à quelque vaillant rouge-brun , le taurillon enterre sa vie d'européen avec d'autres, secrètement jaloux d'une telle offrande, et qu'on lit ce soir-là quelque vers de jeunesse d'un Monnet ou d'un Schumann - attendris ensemble.

edgar 23/04/2009 10:04

Gus : bien vu. A expliquer à Cohn Bendit qui croit toujours que l'Europe est un truc très cool et bien moins rigide que ces m... d'etat-nations...

Gus 22/04/2009 17:31

Je ne suis d'ailleurs pas certain que la logique de construction européenne par la taille unique s'imposant à tous en théorie en vertu d'une certaine équité entre nations soit si contemporaine que cela : le rigorisme et le conservatisme sont plutôt du côté de ceux incapables de se remettre en question bien qu'impopulaires, surtout lorsqu'ils s'évertuent à vouloir imposer leur point de vue à tout le monde.Un univers contemporain, c'est peut-être plutôt un univers dans lequel règle la liberté de s'organiser : l'exact inverse de l'uniforme col mao à l'européenne.

edgar 22/04/2009 10:08

Ah, M. Boulgakov, mais non, pas d'accord.
Certes, j'aime bien Muray et j'en ai écrit du bien. Il me semble cependant trop négatif à mon goût. Les institutions européennes sont peut-être un reflet de ce qu'il y a de pire dans la société contemporaine (la neuneuisation du monde) mais ce n'est pas que cela. Il y a une spécificité européenne qui tient au fait que c'est le seul état (même en construction, c'est un état que veulent créer les partisans de l'Europe) au monde qui ait intégré dans ses règles constitutionnelles des principes de droit de la concurrence et la soumission, en matière de défense, à des accords extérieurs (l'OTAN).
Disons que, sans connaître à fond Muray, je me sens plus combatif que lui et moins résigné à jouer le spectateur grincheux. Pour autant, je ne m'illusionne bien évidemment pas sur ma capacité à influer sur le cours des choses...
Pour ce qui est de la Cé et de la Manu, je laisse aux lecteurs le soin de juger de ce qu'il convient de penser de ces organismes pro-européens au programme politique insignifiant. Je crois que Muray ne s'y serait même pas attardé, la politique étant pour lui un domaine sans espoir (hopeless est même encore plus adapté).
 
 

Boulgakov 22/04/2009 08:41

Edgar, tu lorgnes de plus en plus du côté de l'excellent Philippe Muray. Au fond n'est pas l'Europe la vraie cause de tes tracas, c'est le monde contemporain dans son entier ;-)

Gus 21/04/2009 22:34

"il faudra bien faire ravaler leurs illusions de grandeur à toutes les facs de province miteuses qui s'imaginent assez bien pour tenir un rang mondial."Bah : puisqu'on en est à recruter à Bac+5 des surveillants de sieste scolaire, rien n'interdit d'imaginer de les laisser vivre comme des "College" à l'américaine : mais sans activité financée de recherche. Car c'est encore rendre service au public que de permettre aux générations montantes de faire leurs études de surveillant de sieste enfantine jusqu'à leur terme sans nécessairement devoir préalablement pour cela émigrer à Lille, Paris ou Marseille.