La lettre volée

Notes et idées : Politique, Bandes dessinées, Polars, Media, Actualité, Europe...

Emmanuel Todd, Après la démocratie, lecture 5

Suite des chapitres précédents

        Chapitre 5. La société ethnicisée ?


Ce chapitre s'attaque à une question importante, celle de savoir si des fractures ethniques vont remplacer, au sein de la société française, des divisions de classes. Todd y voit une possibilité, même si, comme il l'écrit, « depuis la fin de l'apartheid sud-africain, il n'existe plus qu'une seule démocratie officiellement ethnique, Israël. » Alain Finkielkraut est converti à cette idée et Todd lui en veut. Il écrit, assez férocement : « Telle une vieille dame en colère, véritable Tatie Danielle de l'élite, Finkielkraut a condensé dans cet entretien [Le Figaro, 15 novembre 2005] des décennies de ressentiment, dénonçant pèle-mêle le déclin de l'éducation, les déprédations de bâtiments scolaires, le langage des jeunes, le rap et ses outrances... »


Todd emploie un argument original sur la tentation ethniciste de Finkielkraut, cet intellectuel autrefois républicain et universaliste. Pour Todd, il s'agit d'une démarche de sympathie avec Israël. Cet état est en effet ouvertement ethniciste, et pour justifier cette exception, « on conçoit donc tout le bénéfice psychologique qu'un intellectuel qui se pense français et juif, simultanément et également fidèle à la France et à Israël, pourrait tirer d'une ethnicisation de la société française, de sa redéfinition comme une démocratie ethnique, avec ses vrais citoyens blancs ou d'origine chrétien ». J'ajoute que parmi les plus farouches partisans de l'inscription dans le texte constitutionnel européen des racines chrétiennes de l'Europe figure Elie Barnavi, ancien ambassadeur d'Israël.


En réalité, Todd montre assez aisément que toutes les gesticulations sarkozystes sur l'identité nationale visent à faire oublier que sur le front social c'est l'inertie qui a été décidée. La droite ayant renoncé à promouvoir le progrès social, s'emploie à faire peur à grand coup d'Islam. J'ajoute que la gauche européenne, celle de Martine et Ségolène, a fait le même choix et se rallie globalement à la guerre des civilisations.


Ce qui aboutit à un paradoxe (qui n'en est plus un depuis longtemps pour les critiques conséquents de l'Europe) : c'est l'impuissance politique - organisée par l'Europe, comme ne le rappelle que peu Todd -, qui contraint les pouvoirs en place à agiter le spectre de querelles ethniques que Todd juge, à juste titre, complètement infondées. En conséquence, le thème de l'identité nationale refait surface, à proportion exacte des efforts faits par ceux qui entendent nous fondre dans une grande identité européenne - et blanche. Todd ne va pas jusque là, et c'est une des énormes lacunes de son ouvrage. L'Europe n'est rien pour lui, hormis l'espoir peu rationnel d'un protectionnisme continental. Comme pour un petit-bourgeois vu par Barthes, la tautologie tient lieu de raisonnement à Todd, pour ce qui est de l'Europe : l'Europe c'est l'Europe, point. D'ailleurs il ne faut même pas en parler.

 

 




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À propos

Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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Moul 09/01/2009 12:40

En réalité, les conflits portent bien plus sur les territoires et les richesses que les questions identitaires.

edgar 09/01/2009 09:21

"la violence a résolu bien plus de problèmes dans l'histoire que toute autre méthode."  ?sur les regroupements identitaires, je préfère la notion de territoire, qui permet la permanence de certaines identités sans exclusive. Les regroupements exclusivement identitiares me paraissent appeler à la violence.

Gus 09/01/2009 08:18

D'un autre côté, la violence a résolu bien plus de problèmes dans l'histoire que toute autre méthode.Je ne vois pas de raison de s'opposer à ceux qui souhaitent faire de la démocratie "entre eux", "autour d'un quelconque identité nationale". Je le disais plus tôt, je n'imagine pas le chemin d'un avenir sous le règne de la raison autrement qu'agité de grands soubresauts. Le replis culturel, le foi en la supériorité de sa propre culture vous aide à être désigné comme victime des prochaines violences ou bourreau, c'est à dire, victime suivante.Alors, si on ne veut pas renoncer à la raison comme guide pour l'avenir de l'homme, pouvoir promettre à ceux qui érigeront la tolérance en conséquence nécessaire que les inévitables violences qui ponctueront la marche du progrès ont bien moins de chance de les atteindre me semble un pis aller. De la même manière qu'un pied de rose sauve un rang de vigne de l'attaque des champignons, une république ethnique sauvera sans doute cent autres groupes plus tolérants, intégrés, et ouverts, de servir de litière à la marche de l'histoire.