La lettre volée

Notes et idées : Politique, Bandes dessinées, Polars, Media, Actualité, Europe...

Emmanuel Todd, Après la démocratie, lecture 3

  1. Suite de la lecture détaillée de Après la démocratie...
  2.  

  3. Chapitre 3 : le noeud du problème : populisme et gouvernance


Reprenant le vocabulaire de Guy Hermet, Todd explique que la démocratie telle que nous la connaissons dans les régimes parlementaires est concurrencée par un couple infernal, l'alliance de la gouvernance et du populisme. Au niveau de pouvoir le plus élevé règne la gouvernance : une technocratie affutée gère les problèmes, « dossier » par « dossier », sans grande contradiction. Au niveau local, on donne au peuple du pain et des jeux, de la consultation participative à la Royal, pour l'entretenir dans l'illusion que son opinion compte. Dans le cas spécifique de la France, les élus nationaux sont en train d'être rabattus par l'Union européenne dans le niveau local, et c'est ce qui, selon moi, explique leur nullité, bien plus que les explications fumeuses de Todd. Bref, la situation actuelle c'est Jérôme Vignon à Bruxelles (archétype du fonctionnaire bruxellois, auteur du livre blanc sur la gouvernance de l'Union), et Georges Frêche à Montpellier, avec au milieu un Sarkozy ou une Royal.


Todd, lui, explique l'effacement actuel de la démocratie par une sorte de complaisance des élites qui auraient perdu tout contact avec le peuple. Là où les grandes cathédrales qu'étaient les partis, comme le PCF avec ses intellectuels encadrant leur petit peuple, il n'y a plus qu'un milieu intellectuel devenu plus nombreux du fait de l'éducation accrue, et vivant en vase clos.


Je dois avouer que si les arguments de Todd sont parfois pertinents (les partis ont certes perdu leur rôle cadre), l'ensemble ne convainc pas. Que faire d'une affirmation telle que « le roman, le cinéma sombrent dans les petits soucis des éduqués supérieurs, dans un nombrilisme culturel qui se pense très civilisé mais s'éloigne des problèmes de la société et donc de l'homme » ?

Oui, le cinéma engagé s'est affaibli, si l'on retient comme marque de l'engagement le marxisme des années 70. Todd écrit que « Franz-Olivier Giesbert ouvrait une ère nouvelle du journalisme en passant directement du Nouvel Observateur au Figaro, en véritable pionnier de la mort des idéologies dans ce milieu ». Sauf que les idéologies sont toujours là. Que l'Auberge espagnole, de Klapisch, au hasard, est bien dans la droite ligne d'une idéologie européenne ouverte et décontractée. Que le vagabondage des élites journalistiques ne vaut qu'entre titres généralement pro-européens, libéraux. Et que l'idéologie européenne et libérale, pour être triomphante chez les élites n'en est pas moins une idéologie. L'individualisme narcissique tel que décrit par Todd est aussi une idéologie.


Une histoire des élites telle que Todd la brosse dans ce chapitre devrait donc s'écrire comme une histoire de la conversion des révolutionnaires de 68 au libéralisme contemporain. Sur ce thème, j'ai lu bien plus intéressant que les quelques notations de Todd, par exemple Didier Eribon, dans D'une révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche française, ou Pierre Rimbert, dans son histoire de Libération, de Startre à Rothschild


La suite ...


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À propos

Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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edgar 09/01/2009 11:15

je ne suis pas passé à côté du tout, j'ai appelé ça "grandes cathédrales", l'idée est exactement la même.J'avoue une chose, Malakine : j'avais envie d'être féroce avec Todd parce que je ne lui pardonne ce que j'estime être une incohérence majeure, son soutien à l'Union européenne - même si c'est un soutien sans participation.Mais j'ai lu son bouquin avec autant d'honnêteté que possible, et je n'ai pas hésité à souligner les quelques points intéressants de son argumentation. Tu résumes très bien ce qu'aurait pu être le livre de Todd s'il avait été un peu cadré. Il n'empêche que sa conclusion porte sur le protectionnisme européen, qui est tout autre chose. De façon générale, l'Europe n'est pas évoquée dans son livre alors que c'est l'objet de sa conclusion, que politiquement il fait le pari pascalien qu'elle peut servir à quelque chose, permets-moi de trouver cela léger.

malakine 09/01/2009 11:05

Tu es passé à coté de la notion principale qui était celle des "pyramides idéologiques" à savoir des systèmes de pensées dans lesquels toutes les classes sociales pouvaient se reconnaître. Donc, normal que tu ne comprennes rien. Ton dernier commentaire, c'est du n'importe quoi et j'avoue qu'il m'énerve ! Son point de départ est très clair, c'est "comment la france a pu élire sarko alors qu'il incarne des valeurs aux antopodes du système français ?" Question qui en amène à une autre "la france a t-elle changé dans ses ressorts fondamentaux"Mais bon, quand on lit avec de tels a priori et qu'on s'exprime avec une telle mauvaise foi, c'est évident qu'on ne peut passer qu'à coté des thèsesdu bouquin !

edgar 07/01/2009 22:09

J'aime bien vos tentatives d'expliquer Todd. Effectivement le bouquin me paraît plus ressortir de la corvée de l'intellectuel médiatique qui doit pondre ses 200 pages pour pouvoir repasser sur les plateaux télé que de l'article à soumettre à un comité de lecture...

Gus 07/01/2009 21:55

Todd sait qui le lit, qui consacre vingt euros à acquérir ses livres : les bourgeois vaniteux, contraints d'être convaincus de la supériorité d'un intellect souvent rendu médiocre par tout ce qu'on en consacre à maintenir sa position sociale sous peine de se découvrir de simples exploiteurs : il leur fournit des images simples, appartenant à l'horizon limité de l'univers dans lequel ils se repèrent : Paris, New-York, Londres, Lyon, Deauville et Strasbourg.Même si l'on croit comme moi vain de vouloir éduquer ceux qui savent déjà, mieux vaut mobiliser son intelligence sur des conneries que de mobiliser sa connerie sur des choses intelligentes.

jean 07/01/2009 12:51

Prochaine manifestation à Paris contre les bombardements de Gaza : Samedi 10 janvier à 15 h place de la République
Merci de colporter l'info svp

Frédéric Delorca 07/01/2009 11:55

Emmanuel Todd d'après ce que tu en dis n'échappe pas aux travers qu'on retrouve chez d'autres intellectuels médiatiques (BH Lévy, Debray, Finkielkraut). Ces gens agissent sous une double contrainte : ils doivent brasser un savoir général (à la différence d'un universitaire spécialisé) et le faire avec des mots simples(parce qu'ils sont dans un système éditorial "grand public" très commercial). On peut ajouter qu'ils doivent aussi écrire vite pour la même raison.
Cette conjonction de contraintes favorise tous les dérapages, à commencer par le dérapage dans le "café du commerce", les approximations subjectives, les concessions aux idées reçues d'une époque. Chacun des thèmes abordés dans ce genre de livre pour être traité convenablement requiert des mois de lectures et de recherches. Prenons par exemple l'idéologie du cinéma français, les causes de la bonne fécondité des femmes de notre pays, les crises internes à l'Islam. Personne ne peut raisonnablement traiter ça d'une façon satisfaisante sans des années de travail (et le temps que le travail soit mené à bien toutes les données sociales ont changé).
L'alternative à ça, c'est le travail hyperspécialisé et rabarbatif de l'universitaire, mais celui ci, trop polarisé sur son sujet, cède souvent au fétichisme du détail, perd de vue les perspectives générales, devient myope et stérile.
L'autre alternative c'est de fournir un travail intellectuel nourri de scepticisme, qui reconnaît ne pas avoir toutes les clés de compréhension sur tous les sujets, ne se hasarde pas à en avancer des subjectives et approximatives, et se concentre plutôt sur le "noyau dur" de ce qu'on peut penser, en dégageant des conclusions valables "quoi qu'il en soit des réponses qu'on n'a pas aux autres questions qui peuvent se poser".
Par exemple sur les questions internationales : on ne va pas prétendre comprendre tous les ressorts du nationalisme russe, serbe, albanais, arabe, sioniste, mais on va se contenter de décrire des clés de compréhension des relations entre peuples à partir de ce qu'on sait des grandes lignes de l'économie, de la stratégie militaire, de la culture "globale" d'une époque. Sur des questions d'intérêt général comme la souveraineté des peuples, les rapports hommes-femmes, l'avenir des sciences et des religions, l'organisation politique de l'économie, on peut déployer des réflexions transversales, et d'utilité publique, sur le "noyau dur" de ce qu'on peut savoir, sans verser ni dans l'hyperspécialisation, ni dans la démagogie médiatique. Mais ça suppose aussi d'avoir un cadre éditorial qui le permette. Je ne sais pas si ce cadre existe en France.