La lettre volée

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D'une certaine légèreté chez Emmanuel Todd

Ayant entendu Emmanuel Todd sur Inter l'autre jour, et lu un billet chez Malakine consacré au jugement de Todd sur l'Allemagne, je ne peux m'empêcher d'être déçu par l'extraordinaire légèreté du personnage.

Je suis en train de lire son dernier livre, que je commenterai plus longuement. Un ami que j'estime m'a assuré que ses bouquins, notamment sur les Etats-Unis, sont extralucides.

Je reconnais généralement dans ses arguments une certaine capacité à ne pas se laisser embobiner par la doxa néo-libérale.

Autant de raisons supplémentaires d'être déçu par le bonhomme.

1. Je ne le suis pas - surprise - sur sa conversion à l'Union européenne. Même s'il est vasouillant sur ce point, confessant chez Bayrou que la victoire du non l'a réjouit, il se dit maintenant supporteur de l'euro.

Sur France Inter il a affirmé le ridicule de toute tentative d'instaurer un protectionnisme national, et comme le protectionnisme est son dada absolu, il faut maintenir l'Union européenne dans l'attente qu'elle devienne protectionniste (pourquoi ne pas attendre la conversion de Benoit XVI au boudhisme, tant qu'à y être...)

En 2005, il expliquait qu'il fallait accepter le TCE parce qu'il y avait Bush à la tête des USA et qu'il fallait un contrepoids. On a vu en matière de contrepoids le ridicule absolu de sa prétention, et maintenant que Bush est parti l'argument tombe.

Sur l'Europe, Todd est dans une position proche du non sens.

2. Je trouve son idée protectionniste creuse, et pour tout dire, plus proche de l'invocation que du fruit d'une implacable analyse. Le protectionnisme à la Todd n'est pas défini. J'y reviendrai plus longuement.

3. Sur l'euro aujourd'hui et la crise, Malakine feint de s'interroger en se demandant "qu'aurions-nous fait sans l'euro dans la crise actuelle ?" Et Todd - et Malakine - de culpabiliser l'Allemagne qui refuse la grande solidarité européenne et ne veut pas cracher au bassinet pour des plans de relance aussi massifs que mal conçus. Pour ma part, je ne blâme pas l'Allemagne. Elle vient d'accepter de fortes augmentations de salaires, qui constituent une autre forme de relance peut-être plus appropriée dans la durée que le n'importe quoi brouillon qui consiste à annoncer des chèques pour des plans par encore définis.

Plus au fond, et si l'euro et l'Europe étaient non pas victimes mais causes partielles de la crise mondiale ? Et si l'argument américain selon lequel il manquait des relais de la croissance mondiale dans les années 2000 avait une certaine consistance ? Car enfin, qui a comprimé la croissance de la zone euro jusqu'à en faire une zone de la planète parmi les moins performantes économiquement ?

Malakine affirme que l'argument de l'euro fort et de la mauvaise gestion de la BCE est dépassé et fleure bon les années 90. Il est au contraire fort actuel. Certes, la BCE a sû lacher du lest récemment - et dans le contexte d'une crise bancaire il faut s'en réjouir. Mais la Corée du Sud sait aussi baisser ses taux quand il le faut, et les a réduit d'un point entier la semaine dernière.

La BCE ne fait donc que suivre ce que font à peu près toutes les banques centrales de la planète, en plus modéré : elle lâche un peu de lest au moment où l'économie mondiale frôle la thrombose. C'est bien le moins qu'elle puisse faire. Ce n'est cependant rien de plus, et ce n'est que sur moyenne période que l'on peut apprécier l'efficacité de l'action d'une banque centrale (contrairement au commentaire politique, qui se compose de séquences inscrites dans un récit, pour reprendre une terminologie à la mode, l'économie se comprend et s'évalue sur moyenne période).

Bref, ce n'est pas parce que dans les deux derniers mois la BCE a été moins inerte que par le passé qu'il faut estimer que le monde est nouveau et que toutes les pendules sont remises à zéro. C'est tomber dans le discours sarkozyste qui trompette que plus rien ne sera comme avant, tout en s'empressant de lancer des plans de financement où justement ce sont les amis qui sont servis les premiers (promoteurs immobiliers, banques, constructeurs automobiles), sans garanties de retour pour le contribuable.

Voilà. Un petit coup de chaud pour avancer l'idée que le discours de Todd est devenu insipide. Jouant sur son aura critique, il rejoint des positions totalement dogmatiques (l'euro c'est bien parce qu'à 27 on est plus forts que seuls) et recourt à des arguments bien légers. C'est d'autant plus dommage que sur des sujets comme le retour de l'autoritarisme il est fort intéressant.

Pour finir sur l'euro et l'europe, je rappelle que dans la tourmente, et pour en juger uniquement à l'aune de la stabilité de la monnaie, la zone euro, quinze pays et 320 millions d'habitants, ne fait pas mieux que le Canada (33 millions d'habitants). Pour parler de façon carrée, qu'on arrête de raconter des sornettes avec la supposée force de l'Union et le caractère inéluctable de cette dictature qui aurait définitivement fait ses preuves.

Ils étaient quinze aussi sur le radeau de la méduse, ce n'était pas pour autant un gage de solidité.

Et pour revenir enfin à Todd, il y aurait pourtant bien des choses à dire en faveur d'un certain protectionnisme, mais j'y reviendrai.












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À propos

Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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philippe laval 03/01/2009 16:25

Cher monsieur "Lettre volée", je vous remercie de la profondeur de vos textes. Pour la première fois, il m'est donné de lire une telle "remise des choses à l'endroit" dans ce monde ubuesque où des peuples européens se font voler leur souveraineté démocratique sans murmurer. Effectivement, les allemands, qui ont déjà une compétitivité structurelle leur permettant de profiter plus que les autres du libre-échange, refuseront toujours le protectionnisme! Merci encore, on se sent moins seuls! 

olyvier 17/12/2008 08:41

"Qu'aurions nous fait sans l'euro dans la crise ?" Et sans la foi, la foi, Laurent Nicolas ?(étant de ceux qui abaissent le débat d'idées et toutes ces choses-là, j'aime beaucoup votre photo... elle m'en raconte, à moi, beaucoup plus sur l'Europe, votre Europe).

edgar 16/12/2008 16:21

Pauvre Laurent N. Déjà le PSE a dit que son candidat à la présidence de la Commission était Barroso, VX Lentz s'en inquiète lui-même sur le Taurillon et tu viens m'expliquer qu'il faut voter aux européennes pour changer les choses.Par ailleurs l'euro masque les divergences économiques mais n'élimine pas les écarts de taux d'intérêt sur la dette publique. L'euro rend moins visible les divergences, il ne les efface pas.Je suis bien content de savoir qu'il y a des rebelles à la Commission et au Parlement. Je n'ai simplement pas envie d'attendre un ou deux siècles qu'ils gagnent pour qu'on puisse faire ce qui doit l'être.

Laurent N. 16/12/2008 07:14

Tu ne sembles pas croire à l'Europe protectionniste. C'est ton droit, mais c'est comme ne pas croire à l'Europe sociale ou à l'Europe libérale : ça veut dire que tu ne comprends pas un truc capital dans l'Europe d'aujourd'hui, c'est qu'elle est politique et que c'est en grande partie par ton vote aux élections européennes que tu feras l'Europe que tu veux. Elle peut très bien être protectionniste demain !Qu'aurions nou fait sans l'euro dans la crise ? Le passé économique répond largement à cette question : le France aurait été fortement déprécié, puis nous aurions dévalué, certainement plusieurs fois étant donnée l'ampleur de la crise. Empêcher les fluctuations des monnaies entre elles, en donnant la politique monétaire à une instance supranationale (dont l'indépendance a été décidé par les gouvernements nationaux, et votée par le peuple français dans Maastricht), c'est permettre la stabilité monétaire de la zone surtout en temps de crise. Pour les problèmes nombreux et les insuffisances de la gouvernance économique européenne, je t'invite à lire cet article : http://www.taurillon.org/Le-chantier-de-la-coordination-economique-europeenne   tu verras que pro-européen n'est pas synonyme d'euro-béat.Pour revenir en conclusion à ton souhait de protectionniste, sache que c'est le voeu de nombreux députés européens qui sont loins d'être des grands méchant libéraux, à l'instar de cette exagération que l'on fait lorsque l'on parle de la commission. De nombreux députés européens résistent à la commission sur les règlementations du marché intérieur et sur l'imposition de barrières aux protes du marché commun, domaines pour lesquels le Parlement européen est en codécision, c'est à dire que la loi européene ne peut se faire sans son accord (ce qui est le cas d'a peu près 25% aujourd'hui des règlementations communautaires, chiffre qui passera à 75% avec le Traité de Lisbonne)

Fred 16/12/2008 04:29

Le jour où Nikonoff sera élu président de la République et annoncera la sortie de la France de l'Union européenne, je proposerai qu'Edgar devienne minitre de 'économie et des finances.

Gus 15/12/2008 17:34

Edgar : tu ne seras pas seul (à contredire Malakine). Mais j'attendrai que Malakine choisisse le terrain et les formes.

RST 14/12/2008 23:16

Déjà un point positif : la critique de Todd faite par Edgard est ici argumentée et ne repose pas (que) sur des attaques personnelles comme cela a été le cas dans bien des papiers ces derniers temps.Maintenant, il faut lire et écouter Todd jusqu'au bout. Il est le premier à dire que si l'Allemagne ne nous suit pas dans un projet de protectionisme européen (dont toutes les modalités ne sont certes pas définies mais qui pourrait s'appuyer sur les propositions de gens comme Lordon, Sapir, Généreux et d'autres), alors il faut envisager sérieusement de quitter l'euro.

Malakine 14/12/2008 22:24

Un joli débat qui s'engage entre nous ... Un national-républicain contre un Toddien. Attends ma réponse avant de poster ton papier sur le protectionnisme ... ;-)