La lettre volée

Notes et idées : Politique, Bandes dessinées, Polars, Media, Actualité, Europe...

Frédéric Delorca, Dix ans sur la planète résistante

Comme les textes de Jean Lévy, il s'agit du journal d'un militant engagé dans les causes de la gauche de gauche, celle qui refuse le conformisme de la gauche officielle et endormie.  L'auteur (avec qui j'ai pas mal échangé par courriel sur divers sujets) est un cadre supérieur, un peu gêné de vivre confortablement dans une société qui organise à son plus grand profit l'exploitation du reste de la planète. On suit ainsi un parcours - qui est en grande partie le mien - d'un européen d'abord sceptique, devenu farouchement opposé à l'Union européenne.


A force de voir celle-ci le plus souvent engagée, derrière les Etats-Unis, dans des causes peu défendables, Frédéric Delorca devient un dissident. Certes, le statut de dissident dans une démocratie moderne est moins dangereux qu'en Union soviétique. On court surtout, à défendre des idées suspectes, le risque de ne plus être invité dans les cocktails. Ou celui, plus ennuyeux, de passer pour un anormal auprès de ses collègues de bureaux. Ou celui, également gênant, de trouver le plus grand mal à faire éditer des livres qui, s'ils étaient de qualité inférieure mais "bien pensants" trouveraient sans peine les chemins des librairies. Bref, le récit des dix années militantes de Frédéric Delorca est celui de la difficulté qu'il y a à percer, se faire entendre, lorsqu'on cherche à penser librement, contre, ou même simplement à l'écart des médias dominants.


Il est spécialement difficile de heurter le conformisme des grands médias en politique internationale.

Le premier engagement raconté par l'auteur concerne le conflit yougoslave, en 1998/1999. Il raconte la poursuite du démantèlement de cet état fédéral, organisée par les Etats-Unis et l'Union européenne. Il revient dans le détail sur la diabolisation de la Serbie et de Slobodan Milosevic, symétrique du silence absolu sur les crimes bosniaques. Comme dans tous les conflits où le couple Etats-Unis / Union européenne est engagé, la couverture médiatique des événements est exécrable : un cheval de propagande pour une alouette d'informations vraies. Tout ce qui risque de ne pas aller dans le sens choisi par l'Euramérique est nié, minimisé. Et cet effet est bien plus vaste que ce que l'on pourrait imaginer : à plusieurs reprises, Frédéric Delorca s'étonne de la pénétration de la désinformation jusque dans des sphères engagées très à gauche - pour ne rien dire de l'état de somnambulisme des grands partis de gauche.


Chercher simplement la vérité est déjà quasiment révolutionnaire. L'auteur, déplorant la diabolisation des serbes, est parfaitement lucide sur Milosevic : il ne s'agit pas de remplacer un mensonge par un autre de sens contraire. Echangeant avec Boris, un correspondant anarchiste serbe, il lit ceci, qu'il finit, au fil des échanges, par approuver : "Nous avons ici en Serbie une liberté d'expression complète et l'autorité de Milosevic n'est pas si brutale que ce que peut-être tu imagines. Il n'est pas - et il se peut que cela t'étonne vu ce qu'en dit la propagande du Nouvel ordre mondial - un dictateur façon république bananière du Tiers-Monde ; c'est seulement un politicien ordinaire, sans intelligence, corrompu et incompétent - par "incompétent" je veux dire incapable de développer une quelconque stratégie au service de l'Etat." Tout au long de son parcours intellectuel, l'auteur essaie ainsi de ne pas oublier la diversité légitime des points de vue et des opinions, afin d'élaborer sa propre position, en conscience. Et c'est une tâche extrêmement difficile, tant le simple établissement des faits est complexe.


Heureusement, internet et le militantisme ont, semble-t-il, facilité le travail collectif.  L'un des aspects intéressants du livre est qu'internet  est à l'occasion de certaines des rencontres intellectuelles et humaines les plus riches de l'auteur. Il a ainsi fait la connaissance de Boris, le jeune anarchiste serbe cité plus haut, sur le site progressiste américain Znet. Par la suite, il ira jusqu'à rencontrer celui-ci à Belgrade.  Comment cependant rendre compte largement de cette expérience ?Entre les débats confidentiels tenus sur internet et l'accès aux média grand public, il y a une barrière invisible et infranchissable. La difficulté consiste ainsi, pour les progressistes désireux de rompre avec les analyses conformistes, à toucher le grand public. Il faut parfois passer par des médiateurs. Delorca a ainsi correspondu avec Bourdieu. Il a aussi compté sur, et été déçu par, celui qu'il appelle  "l'intellectuel engagé" ; célèbre penseur médiatique de gauche, qui très tôt appela à ne pas diaboliser le camp serbe, et attira l'attention sur les crimes des camps opposés. Très vit il se tût pourtant et renonça à soutenir les projets de publication grand public discutés avec l'auteur.


Frédéric Delorca est ainsi comme contenu en deuxième ligne, correspondant avec les plus grands sans jamais parvenir à toucher les masses. Autre essai, abouti mais n'ayant pas recueilli toute l'attention qu'il méritait : l'atlas alternatif (cf. le blog de l'atlas alternatif). Cet ouvrage collectif, paru en 2006, fait le point sur l'ensemble des conflits et tensions sur la planète, avec le souci de recueillir toujours des regards critiques et anti-impérialistes. Le travail de collecte a été fastidieux, l'ouvrage a failli ne pas sortir et n'a recueilli qu'un faible écho. La comparaison avec la publicité frénétique qui a été faite pour la sortie d'échanges narcissiques entre un nouveau philosophe vieillissant et un écrivain réfugié en Irlande pour des raisons fiscales laisse songeur…


On suit ensuite Frédéric Delorca lors du référendum de 2005, ou en Transnistrie. Les sujets ne manquent pas, chaque fois la conclusion est la même. L'ouvrage révèle avec intérêt combien le paysage médiatique français agit d'abord comme un filtre des expressions dissidentes, plus que comme caisse de résonnance de la diversité des points de vue sur les affaires du monde. Il incite chacun à être attentif, à rechercher au-delà des discours convenus, et à contribuer à une tâche que l'auteur lui-même décrit comme modeste : "Tout ce que nous pouvons faire, à un niveau infinitésimal, dans de petits journaux, sur des sites internet insignifiants, c'est montrer que nous ne sommes pas dupes. Que malgré l'immense entreprise marketing de lobotomisation des cerveaux à l'œuvre en Amérique du Nord et en Europe depuis des décennies, le cynisme, l'interventionnisme belliqueux, ne persuadent pas encore tout le monde sous nos latitudes occidentales.."

Texte rédigé pour la revue Bastille République Nation

le blog de Frédéric Delorca

 


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À propos

Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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Mario 28/12/2008 00:57

Je l'ai lu. C'est un bouquin très intéressant !