La lettre volée

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François Bayrou, suite

La cellule de veille du Modem a fait son travail et Frédéric LN est venu défendre en commentaire de mon précédent billet la radicalité de François Bayrou. J'essaie de répondre non pas en commentaire mais en un billet, pour plusieurs raisons : l'homme Bayrou n'est pas médiocre et mérite mieux que de l'ironie rapide, et je n'oublie pas que j'ai voté pour lui en 2007 et je ne voudrais pas paraître totalement léger en l'accablant aujourd'hui de tous les maux.

Par ailleurs, le sujet rejoint aussi celui de mon billet précédent, consacré à Bové et Cohn Bendit.

Sur Bayrou et l'Europe, je ne crois pas que le traité de Lisbonne améliore quoi que ce soit à la médiocrité de l'Union européenne d'aujourd'hui. Les sparadraps démocratiques qu'il contient ne changent rien à la primauté foncière de la Commission. Et le fait de pouvoir prendre plus de décisions à la majorité qualifiée n'est pas fait pour rassurer : vues les réalisations de l'Union jusqu'ici, je ne souhaite pas qu'elle puisse prendre plus de décisions dans plus de domaines.

Sur l'Afghanistan, je crois profondément que nous menons là bas une guerre coloniale, comme auxiliaire des Etats-Unis. Je ne pense pas que le terrorisme se combatte par des moyens militaires. Et je crois qu'Obama s'est enfermé aux USA lorsque, pour ne pas passer pour un munichois, il a expliqué qu'il fallait quitter l'Irak pour renforcer les effectifs en Afghanistan. C'était concéder aux néoconservateurs que le terrorisme se combat avec des M16 et des marines, ce qui ne tient pas la route. Et les européens ont fait à Bush la même concession imbécile, comme le souligne non pas un excité mais un analyste chevronné de la politique internationale, William Pfaff : "Actually, those European states that have joined the NATO operation in Afghanistan have already accepted the American argument that "terrorism" there, meaning the return of the Taliban, has a tangible connection with their own "homeland security" -- to employ the vaguely totalitarian expression, redolent of the fear and panic in that city, that was adopted in Washington after the 9/11 attacks."

Je crois donc que François Bayrou fait une erreur de diagnostic sur les problèmes de notre société. J'ai l'impression que les racines du mal, selon lui, sont plus dans la personne de Nicolas Sarkozy que dans notamment l'absence totale de marges de manoeuvres nationales. Le radicalisme aujourd'hui (y compris au sens politique troisième république) serait de reconnaître qu'il faut d'abord reconquérir pour la France les moyens d'une politique économique et bientôt d'une politique étrangère, qu'elle n'a plus. Occulter cela, et vouloir se faire élire à la Présidence de la République en annonçant de grands changements, c'est mentir. A part cela, François Bayrou n'est pas le plus médiocres de nos politiques, il peut plaider la responsabilité de ses choix (ne pas renier les engagements de la France etc...), mais pas leur radicalité. Je n'y crois pas.

Un autre commentaire, sur Bové et alii, me signale que Bové est quand même très utile pour attirer l'attention sur les dangers des multinationales etc... Non. De fait, une directive vient d'autoriser des niveaux de pesticides deux à huit fois supérieurs aux niveaux antérieurs. Et une association de médecins français vient de protester (cf. sur le très riche site de l'UPR : "L’Association Santé Environnement France (Asef), association regroupant environ 900 médecins français, vient de dénoncer les nouvelles normes européennes en matière de pesticides dans les aliments, refusant ces "plafonds toxiques qui peuvent compromettre la santé humaine. Les décisions européennes concernant l'harmonisation des taux de pesticides semblent issues de la politique du nivellement par le bas. Nous, médecins de terrain, refusons ces plafonds toxiques qui peuvent compromettre la santé humaine".) Et une autre décision de la Commission vient d'autoriser l'importation d'une nouvelle variété d'OGM. Vous avez entendu Bové en parler ?

De fait Bové n'a servi à rien dans ces deux affaires et son radicalisme s'arrête à la pointe de ses moustaches. S'il accepte de travailler main dans la main avec Cohn Bendit, ce giscardien recyclé, il servira de bouffon/fou du roi à la Commission, fera certes une carrière internationale, obtiendra deux ou trois os à ronger, mais rien de significatif.

Nous aurons toujours, malgré lui, et à cause de son manque de radicalisme, des décisions toujours aussi mal étudiées, non négociées, dans toujours plus de domaines et avec toujours moins de contrepoids nationaux.

Alors non, ne galvaudons pas trop vite le doux nom de radicalisme. Le radicalisme conséquent aujourd'hui c'est de sortir de l'Union européenne (n'oublions pas que Pierre Mendès-France, ce grand radical, n'a jamais voulu y entrer et vota contre le Traité de Rome). Bayrou en ce moment se montre plus démocrate chrétien que radical, dans les deux sens du terme.



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À propos

Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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Gus 15/09/2008 07:23

Tout à fait d'accord.D'où une belle occasion de renvoyer une question à Mr Bayrou : Que pense Mr Bayrou de l'analyse actuellement faite par la Commission Européenne de l'exacte portée du protocole relatif aux services publics rajouté à Lisbonne pour aider à faire passer la pilule aux Pays-Bas (qui disposent d'un service public national du logement) : l'accepte-t-il pour ce qu'elle est ou a-t-il à répondre à la Commission Européenne sur ce point avant la ratification du traité ?

edgar 14/09/2008 20:07

Gus, le fait de ne rien améliorer n'est pas exclusif de la possibilité (bien réelle en effet) de dégrader l'état des choses. Mais merci du rappel !

Gus 14/09/2008 19:39

"Sur Bayrou et l'Europe, je ne crois pas que le traité de Lisbonne améliore quoi que ce soit à la médiocrité de l'Union européenne d'aujourd'hui."J'aurais pourtant pensé que les analyses que j'ai pu publier sur l'apport (négatif) du protocole sur les services publics joint à Lisbonne aurait attiré votre attention... : du point de vue des services publics locaux (les cantines scolaires chères à Ségolène, par exemple) Lisbonne aggrave le problème que créait le TCE.

FrédéricLN 14/09/2008 18:57

Très honoré de voir mon commentaire pris en considération à ce point !Je me permets deux petites précisions pour les lecteurs qui ne connaîtraient pas nos échanges aussi anciens qu'épisodiques ;-)"La cellule de veille du Modem a fait son travail et Frédéric LN est venu défendre en commentaire de mon précédent billet la radicalité de François Bayrou."J'ignore s'il existe une cellule de veille du MoDem ; mais en réouvrant mon blog, j'ai été voir sur Technorati qui avait fait des billets avec un lien vers celui-ci, pendant les 4 mois d'interruption, et sauf erreur, c'est comme ça que je suis revenu sur "La lettre volée" et ai vu cet intéressant billet grâce au fil "derniers commentaires".Ceci dit, j'ai sans doute joué de la fin de l'automne 2005 à l'automne 2006, un rôle de "cellule de veille MoDem" à moi tout seul ; c'était le bon temps où toute la blogosphère politique tenait dans un agrégateur RSS !Sur le fond : mon ambition n'était pas de convaincre l'auteur de ce blog de la justesse du "oui" à Lisbonne ou à l'intervention onusienne en Afghanistan ; je comprends parfaitement, je crois, les réponses qui sont dans le présent billet. Ce qui me semble, c'est que ce sont deux sujets difficiles sur lesquelles la position de François Bayrou est cohérente, y compris avec sa conception de la radicalité.Je continuerai sur le côté "personnel" évoqué dans le présent billet : "J'ai l'impression que les racines du mal, selon lui [Bayrou], sont plus dans la personne de Nicolas Sarkozy que dans notamment l'absence totale de marges de manoeuvres nationales."C'est rigolo, une personne de ma famille m'a fait cet après-midi la même remarque (la première partie) : en gros, François Bayrou se rapprocherait de la gauche par hostilité personnelle pour Nicolas Sarkozy.Il y a effectivement des gens qui font de la politique une affaire de personnes : ce midi sur Canal+, Vincent Peillon (PS) disait qu'en 2011, son parti choisirait le meilleur candidat "pour battre Sarkozy".Je n'ai jamais vu ou entendu François Bayrou parler de la sorte et c'est, je crois, aux antipodes de sa personnalité. Il n'a, je pense, guère atome crochu avec Nicolas Sarkozy, mais guère de conflit personnel non plus : ils sont dans deux mondes différents. L'un dans une jungle de rapports de force où avancer au coupe-coupe, l'autre sur la montagne d'où l'on voit l'unité d'un pays contrasté.À mon avis, François Bayrou ne voit pas les problèmes de la France dans la personne de Nicolas Sarkozy (pour lui, l'élection de Nicolas Sarkozy serait un symptôme, plus qu'une cause, de la crise de notre société) ; il était tout aussi critique de 2004 à 2007 contre les gouvernements Chirac / Raffarin / Villepin, avec ou sans Nicolas Sarkozy au gouvernement.Il ne voit pas non plus les problèmes dans une absence de marges de manoeuvres nationales, qui serait imputable à l'Europe : l'Allemagne, le Danemark, l'Espagne… apparaissent comme des pays bien gouvernés, avec l'Europe, l'euro, Schengen, etc.Quitte à être plat, il me semble que pour François Bayrou, le handicap de la France par rapport aux autres pays, la raison pour laquelle nous sommes "le" pays déclinant en Europe, c'est le manque de démocratie ; c'est l'autisme de la technostructure énarchique et de ses prolongements, par pantouflage, dans les grandes entreprises. Spécificité française qui a contribué à notre développement accéléré à l'époque de l'industrie lourde, de l'équipement planifié et de l'exode rural (disons 45-65), et qui fait de notre société, à l'échelle macro, un dinosaure menacé d'élimination dans la société de l'information et de la lutte pour les matières premières.... Bon, ce commentaire est radicalement long, il est temps de stopper !... Merci pour l'hospitalité !