La lettre volée

Notes et idées : Politique, Bandes dessinées, Polars, Media, Actualité, Europe...

Ce qui tue la politique, et a tué l'Europe

C'est un document dont la dernière édition s'appelle :  "Recommendation for a COUNCIL OPINION in accordance with the third paragraph of Article 5 of Council Regulation (EC) No 1466/97 of 7 July 1997 On the updated stability programme of France, 2007-2012".

Ce document périodique sert à apprécier la conformité de la politique macro-économique de la France aux règles du pacte de stabilité.

Petit rappel : pour apprécier la politique économique de qui que ce soit à l'aune du pacte de stabilité, il faut admettre que l'alpha et l'omega d'une bonne politique macroéconomique consiste à avoir moins de 2% d'inflation (même avec un pétrole qui fait +20% chaque année), moins de 3% de déficit public (et même beaucoup moins pour se préparer au pire) et moins de 60% d'endettement. Rappel 2 : ni le Japon, ni la Chine, ni les Etats-Unis ne rentrent dans ces critères, mais il semble que, comme la radioactivité du nuage de Tchernobyl, les règles de la macroéconomie s'arrêtent à la frontière de la zone euro.

Dond, appréciée à l'aune du pacte de stabilité, la politique française doit être infléchie dans le sens suivant (je traduis, mais je dois noter auparavant qu'il est SCANDALEUX que ce texte, qui sert de guide à l'ensemble de notre politique économique, ne soit disponible qu'en anglais sur le site de feue l'Union européenne).

la France est donc "invitée à :

(i) accroître considérablement le rythme de l'assainissement (
consolidation) budgétaire et de la réduction de son endettement pour s'assurer d'une marge satisfaisante de sécurité sous la limite de 3% de déficit et faire en sorte que les objectifs de moyen terme soient atteints en 2010, ceci contribuant de façon décisive à la soutenabilité de long terme des finances publiques.

(ii) appliquer les régles existantes de contrôle de la dépense publique et étendre leur portée à tous les secteurs de l'activité publique pour garantir le respect du plan pluriannuel de réduction des dépenses publiques.

(iii) progresser dans les réformes structurelles, pour accroître la croissance potentielle et limiter la dépense publique
".

Voilà, c'est fini. "chômage" ? non. "pauvreté", non plus. "crèches" ? Ah ah ! "éducation" I beg your pardon ? Vous voulez parler d'éducation à l'économie des réformes structurelles, je présume ? Aucun de ces termes ne figure parmi les recommandations qui nous sont faites.

L'économie vue par Bruxelles, c'est la pensée du Trésor telle que dénoncée par Keynes, de la merde intellectuelle, certes emballée dans un bas de soie avec une étiquette en anglais.

Car enfin, les réformes structurelles n'ont jamais relancé la croissance et la réduction des dépenses publiques ne peut pas être un objectif en soi. La politique économique à laquelle nous contraint l'Europe est nulle, et s'assimile au clystère des médecins de Molière.

Ce qui est plus gênant, c'est que les mêmes lignes auraient été écrites, par les mêmes fonctionnaires, Ségolène Royal eût-elle été élue présidente de la République. Que demain Moscovici, Hollande ou n'importe quel candidat PS soit élu, et il devra passer sous les mêmes fourches caudines et tordues.

En cela, je ne comprends pas que le PS s'entête, contre la volonté même de la majorité de ses sympathisants, à louer le génie de la démarche européenne. (Pour Mosco, ça ne m'étonne pas. Depuis que je l'ai entendu, comme enseignant, plaider qu'il existait un déficit d'épargne mondiale, je sais qu'en économie il est de droite).

Elle est là la paresse intellectuelle du parti dit socialiste, pas dans les débats sur le libéralisme ou le Bade Godesberg auquel le PS s'auto-invite chaque année.

Et même la gauche dite extrême ne me semble pas réaliser à quel point la première chose à faire pour évoquer ce que peuvent faire ensemble les pays européens, c'est de sortir de l'Europe actuelle. En dehors de cela, point de salut.

*

Post scriptum : certains bons esprits me diront que le document cité n'est qu'un texte émanant de la Commission, et que le texte final du Conseil peut-être différent. En réalité, l'avis définitif du Conseil est sorti après que j'ai lu les préconisations, et ce que j'ai traduit est l'avis définitif. Vous pouvez comparer, c'est à 90% identique à la recommandation initiale, et c'est plutôt infléchi dans un sens restrictif par rapport au texte initial de la Commission.











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Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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Gus 18/06/2008 22:27

C2I : les "brevets logiciels", et la directive relative http://www.epo.org/topics/issues/computer-implemented-inventions.html ; http://www.framasoft.net/article3940.html ;

edgar 18/06/2008 22:21

Hum...  C2I ?

Gus 18/06/2008 22:05

Laurent Guerby et Versac disent à mon avis à peu près tous la même chose en des termes différents : HADOPI proprement dit est une conséquence de la campagne anti-DADVSI en France (laquelle a permis à l'industrie de la culture de "reprendre la main" puisqu'il fallait "améliorer DADVSI") bien plus qu'une conséquence directe de l'EUCD. J'ai essayé de fournir une réponse chez Versac sans trop troller. Le sujet est intéressant, surtout si on considère que C2I, qui a été la cause de la bascule de certaines associations dans les rangs des opposants au TCE, était un chantier annexe du même traité international. Pour tout dire, j'ai même à l'époque plaider pour laisser filer EUCD et se concentrer sur C2I parce que 1) on avait pas les moyens de gérer les deux 2) les syndicats européens patronaux et quelques industriels nous soutenaient sur C2I ce qui rendait la démarche infiniment plus crédible que de se la jouer purement libertaire boutonneux 3) EUCD était un bon moyen de faire subir à fort peu de frais quand on y réfléchit aux gentils rêveurs le goût des potions concoctées dans les négociations transatlantiques : rien de tel qu'une bonne cuillère de potion magique pour apprendre le réalisme en politique. Et si le prix à payer pour ça revenait juste à obliger les consommateurs béats à lire les manuels de leurs logiciels favoris pour pouvoir s'infliger le double-live de Lorie gratosse, ça faisait pas cher.Tiens au sujet des déficits d'épargne, Jérôme a encore sorti son flingue : http://www.eurotrib.com/story/2008/6/18/72654/3581

edgar 18/06/2008 21:43

Gus, s'il y avait "la" théorie juste en économie, ça se saurait !Tu peux faire un tour chez Versac en commentaire là : http://www.versac.net/2008/06/hadopi-loi-crat.html  ?il y a une question pour toi sur Hadopi / EUCD...sans te commander, hein, j'ai juste l'impression que tu seras plus compétent que moi  :-)

Gus 18/06/2008 21:10

à ce que je comprends de la théorie, il suffirait qu'il (le président volontariste) fasse la preuve de sa capacité de gestionnaire, ou plutôt, de sa capacité à imposer à l'état un usage bien géré de l'argent public. S'il parvient à convaincre les "investisseurs" de sa capacité, nul doute qu'il parviendrait pareillement à convaincre les ministres des finances de la zone Euro, et donc, obtiendrait leur soutien discret pour mener à terme ses plans.C'est d'ailleurs tout le sens de la stratégie de Lisbonne (investir dans la recherche, entre autres).C'est d'ailleurs un peu ce qui s'est passé quand la volonté de la France d'être parmi les pays au lancement de l'euro a imposé le choix d'un ministre des finances inspirant raisonnablement confiance, vu d'où on partait..

maup 18/06/2008 20:35

Moui.En résumé, si un jour on avait un président volontariste, il faudrait d'abord qu'il fasse les preuves de sa rigueur budgétaire avant de pouvoir se lancer dans des grands travaux.

Gus 18/06/2008 20:26

Je ne fais que le réciter comme je le comprends : je n'y adhère pas. Par contre, oui, en effet, je crois que la notion d'élégance est étrangère aux affaires monétaires : notamment, je ne vois nulle raison d'être honnête envers quiconque agit simplement pour maximiser son profit, fût-il un honnête épargnant.

edgar 18/06/2008 20:23

Gus, il y a des limites à ce que l'on peut dire de l'inefficacité de la dépense publique. Le livre de Jean Roux, la grande braderie du patrimoine public vient rappeler utilement que le service public recelait bien des perles (http://www.lalettrevolee.net/article-2006191.html)et, pour le coup, Etienne Chouard a bien repéré la forte hausse du coût de l'endettement public liée à l'interdiction faite aux états de faire marcher la planche à billets.Par rapport à ce que tu évoquais antérieurement, la sortie subreptice du pacte de stabilité, d'abord ça n'est pas honnête (parfois je suis très vieux jeu), ensuite ça ne peut pas durer bien longtemps.Bref, je trouve que globalement, si je peux me permettre, tu tiens pour acquis un peu trop rapidement le discours néoclassique sur l'impuissance publique supposément constatée, en réalité voulue et organisée...je ne dis pas que l'Etat peut faire des miracles, je crois simplement qu'on l'a bien aidé à ne plus rien pouvoir faire...

Gus 18/06/2008 19:25

maup: tout à fait : le viaduc de Millau me semble un excellent exemple : bien d'équipement à la libre disposition de tous, mais propriété privée, procurant une rente à son propriétaire. Vos interlocuteurs syndicalistes me semblent en effet percevoir correctement la chose. Notamment parce que, si vous y réfléchissez un peu, un gouvernement peut appliquer la stratégie 3 en complément d'une autre et parallèlement à elle, et, en pratique, le gouvernement français le fait depuis 1997, voire même, d'une certaine manière, depuis 1984 (déport de l'entretien des collèges et lycées sur les collectivités locales, qu'on imaginait à l'époque ne pas compter dans le calcul des dettes publiques)Toujours pour me faire l'avocat du diable, on peut toutefois se poser des questions sur l'extraordinaire faillite de la ressource on ne peut plus publique (car européenne)  de la ressource halieutique (la pêche) qui causera certainement une véritable catastrophe si on y prend garde, et méditer tous les excellents arguments de : http://econoclaste.org.free.fr/dotclear/index.php/?2008/01/19/1146-jusqu-au-dernier-maquereauJ'insiste quand même sur un point : l'impuissance de l'Etat provient bien plus de son endettement que de la mondialisation ou de l'Europe. Par exemple, du temps de la construction du tunnel sous la Manche, l'état français pouvait décemment espérer lever des fonds pour en devenir le principal actionnaire, car il aurait trouvé sans problèmes des prêteurs pour cela. Désormais, il ne le peut plus réellement, l'innefficacité établie de la dépense publique, confirmée par ses déficits chroniques y compris sur ses simples budgets de fonctionnement, indices de son incapacité à mettre en face recettes et dépenses, et donc, indice de sa trop mauvaise capacité de gestionnaire; inciterait les prêteurs à demander des primes de risque exorbitantes.

maup 18/06/2008 18:49

Gus: Dans la 3e solution, peut-on classer le vidauc de Millau et les prochaines maisons d'arrêt qui seront construites?Je demande ça parce que j'ai discuté avec des syndicalistes enseignants qui regrettaient que l'Etat soit de plus en plus impuissant, au point de se déclarer incapable d'effectuer ce genre de travaux. Ils m'avaient cité ces exemples pour illustrer la tendance lourde de ces dernières années qui voit le privé grignoter morceau après morceau le domaine public?