La lettre volée

Notes et idées : Politique, Bandes dessinées, Polars, Media, Actualité, Europe...

C'est dans les marges qu'on trouve le coeur...

Pour Michel Foucault, c'est dans les asiles, les prisons et les hôpitaux psychiatriques que l'on peut comprendre l'esprit d'une époque : le coeur est dans les marges.

Il reste quelque chose de ce raisonnement chez Alain Badiou lorsqu'il fait du souci de l'étranger le premier critère d'une politique qu'il estime juste.

Je ne suis ni l'un ni l'autre dans ce goût des marges, mais leur enseignement mérite d'être retenu.

C'est aussi pour cela que l'existence et la nature de Frontex, cette agence européenne de lutte contre l'immigration, m'importe.

J'avais donc, en fin d'un billet sur l'Union euroméditerranéenne, cité un article de Jean Ziegler sur Frontex.

Aussitôt les coqs de garde chez Publius sont intervenus. Pas moins de deux billets, coup sur coup, pour défendre Frontex et stigmatiser les abrutis qui abusent de la crédulité des lecteurs.

Je passe sur le premier billet, qui confond visiblement l'Union européenne et Zorro : "Et bien FRONTEX SAUVE DES VIES TOUS LES JOURS. Ils récupèrent les clandestins, et tentent d'arrêter les salauds de passeurs. Voilà."

J'ai juste renvoyé l'auteur de ce billet à un extrait de l'article de Ziegler qu'il n'avait visiblement pas lu : "A la même époque encore, mais en Méditerranée cette fois-ci, un autre drame se joue : à 150 kilomètres au sud de Malte, un avion d’observation de l’organisation Frontex repère un Zodiac surchargé de 53 passagers qui – probablement par suite d’une panne de moteur – dérive sur les flots agités. A bord du zodiac, les caméras de l’avion identifient des enfants en bas âge et des femmes. Revenu à sa base, à La Valette, le pilote en informe les autorités maltaises, qui refusent d’agir, prétextant que les naufragés dérivent dans la « zone de recherche et de secours libyenne ». La déléguée du Haut Commissariat des réfugiés des Nations unies Laura Boldini intervient, demandant aux Maltais de dépêcher un bateau de secours. Rien n’y fait. L’Europe ne bouge pas."


Le deuxième article était plus détaillé, expliquant la structure de Frontex, pour démentir l'opacité que Ziegler prête à cet organisme.

J'ai rappelé, dans un premier commentaire, "sur Frontex, on lit ceci sur le site de cette institution :

"The activities of Frontex are intelligence driven." En anglais, intelligence c'est espionnage/renseignement..."


Puis un autre commentateur est venu apporter des liens intéressants, vers des sites de la Ligue des droits de l'homme notamment. N'ont pas l'air, eux qui connaissent, de beaucoup apprécier Frontex.

On lit dans un des articles (article de l'Express), que Frontex a des partenariats avec des armées africaines : "un membre de l’équipe sénégalaise de Frontex, le capitaine Mouhamadou Moustapha Sylla, avait déclaré à l’Afp que ce bateau ne se trouvait pas dans l’espace maritime sénégalais et avait démenti son interception."

A en croire l'Express, Frontex se limite à attraper les gens et les remettre dans le droit chemin.

Mais je reçois, peu après, une newsletter consacrée aux libertés publiques dans l'Union, Statewatch.

Un autre incident nettement moins soft est relaté : 29 morts dans un canot gonflable crevé par la marine marocaine. L'Union européenne est citée comme étant la cause ultime de ce drame, puisque c'est elle (directement ou via Frontex ?) qui pressure les états africains pour qu'ils ne laissent pas passer de clandestins :

Morocco/EU
Moroccan navy accused of sinking dinghy, causing 29 to die

On the night of 28 April 2008, a chase in the high sea off the coast of Al Hoceima ended when a Moroccan navy officer slashed a dinghy's pneumatic body, resulting in 29 would-be sub-Saharan migrants (including four women and four children) drowning, according to survivors. This is the latest dramatic event in which efforts by Moroccan security forces to stem the flow of migrants towards Europe has resulted in deaths, after incidents including the shooting of migrants trying to climb over the border fence in Ceuta in the autumn of 2005.

AFVIC, the Casablanca-based association of friends and families of illegal immigration victims, accuses the EU of sub-contracting repression and sacrificing fundamental human rights principles. It conducted an investigation after the news surfaced of the incident in an article in El País newspaper, and noted that the first obstacle was the fast-track expulsion of survivors of the shipwreck, resulting in them only being able to talk to a few survivors, three of them by telephone. It reconstructed events, reporting that two dinghies (zodiacs) had set off that night from Al Hoceima in the north-east of Morocco, both of them carrying 60 passengers on board. At two in the morning, one of them was intercepted by the Moroccan navy in the high seas, ordered to halt and towed to the coast. The second dinghy was intercepted shortly afterwards but refused to comply with orders to stop. AFVIC notes that the "connection man", who held the money paid by passengers, was on board and reportedly threatened to throw the driver of the boat overboard if he stopped...

http://www.statewatch.org/news/2008/may/04morocco-deaths.htm


J'ai bien noté que les deux nobles auteurs de chez Publius n'ont rien répondu à aucun des commentateurs, certainement faute de temps et non d'arguments.

Bref, pour ma part je suis encore plus suspicieux à l'égard de Frontex après ces articles en défense de cette trop méconnue institution, merci aux deux auteurs.











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Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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Raïs 27/05/2008 15:03

Il faut en effet s'interroger sur ce mystère par lequel le plus miséreux d'entre tous venu du fin fond du monde semble davantage plaire à l'employeur français en mal de main d'oeuvre que les innombrables chômeurs vivant à cent kilomètres de chez lui.Mais peut-on éviter de rire en voyant que dans ces questions relatives au travail, on oublie toujours de parler de la principale motivation à travailler de tous, à savoir, le salaire ? L'immigration choisie, est-ce autre chose que faire supporter à la collectivité une partie des coûts salariaux, en attirant des personnes prêtes à des salaires modestes puisqu'ils bénéficient de l'ensemble des services disponibles pour tous les résidents rfrançais, ceci incluant la sécurité, la possibilité d'entreprendre, la liberté d'opinion, toutes merveilleuses libertés qu'il coûte fort cher à la collectivité d'entretenir ?

edgar 27/05/2008 14:44

SUr l'immigration, on marche aujourd'hui sur la tête : Sarko a fixé des objectifs chiffrés d'expulsion qui amènent à des situations humaines intolérables, et dans le même temps la Commission prépare une politique d'immigration de travail relayée en France par ce qui s'appelle "l'immigration choisie".La gauche devrait se souvenir qu'il y a encore peu de temps elle connaissait Marx et la notion d'armée de réserve. Face à des gueux français qui demandent une hausse du smic, on va chercher des gueux moins exigeants ailleurs. Comme ça nos pauvres se tiendront à carreau.Nous devrions faire exactement l'inverse : ne pas expulser des gens qui ont des attaches fortes en France, et refuser l'arrivée d'immigration de travail qui se substitue à une politique de formation. Voilà qui serait digne, et humain.

Gus 27/05/2008 12:09

Hmmm... il existe quand même une forme très libérale de soutien à l'immigration qui consiste à attendre de l'étranger des personnels servéables et corvéables à merci, polis, et si possible non-voilés pour torcher le cul à Mamy mais dont les enfants ne fréquentent surtout pas la même école que les vôtres, voirent, seront confiés aux excellents services publics d'une lointaine banlieue pourrie à deux heures de train.On notera dans ce genre l'action continue des mairies de Paris et Lyon qui limitent la circulation automobiles dans les zones bobos autonomes des grandes métropoles, et exportent leurs logements sociaux à quelques dizaines de kilomètres des bobolands au titre du "bon usage des ressources" (les terrains en centre ville sont davantage recherchés par le marché, on se demande bien pourquoi et valent trop cher pour en faire des logements sociaux...) et du "developpement des services publics" (dont les "nuisances" au sens Chiraquien "du bruit et de l'odeur" sont électoralement parlant moins coûteuses à Orléans qu'à Neuilly) sans même parler des logiques d'aménagement du territoire à grands coups d'implantation de services publics polluants (qu'il s'agisse de l'atome ou de l'éducation des gens pas assez français au goût des gentils libéraux-socialistes).Derrière tout discours sur l'étranger se cache un discours sur la communauté de vie, puisque c'est par sa non-appartenance à la communauté de vie que l'étranger se définit. Mais n'oublions pas que la liberté très européenne d'aller crécher à mille bornes de ma vue de gagnant de la mondialisation est une forme d'exclusion au moins aussi inavouable que le refus par principe de l'immigration.

Raïs 27/05/2008 10:29

Olyvier, il y eut un temps, pas si lointain, où un certain homme dont on ne contestait alors pas l'appartenance à la gauche qui dit (de mémoire) "La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde, mais elle a le devoir d'en prendre sa part." : Depuis, nous avons probablement bien plus regressé que progressé : tant sur le débat politique que dans le discours des spécialistes.On peut le regretter, ici comme ailleurs, mais l'Europe est telle qu'elle est et s'impose à nous, aujourd'hui du moins : l'Europe n'a de sens que si elle reprend à son compte certains des devoirs que la France de gauche du moins s'imagine qu'elle a : par exemple, prendre sa part de la misère du monde.Le libéralisme, comme l'Europe, s'impose à nous. Comme l'Europe, il n'est tolérable, d'un point de vue de gauche du moins, que s'il contribue au progrès humain, etc. . Le libéralisme affirme (si j'ai bien compris, Mr Delaigue ? un commentaire ?) qu'on peut à la fois atteindre certains objectifs de progrès en laissant simplement les hommes dans toute leur diversité mûs par la poursuite de leur intérêt et compter sur la diversité et la richesse d'une société qui n'est composite que dans son apparence pour jouir d'un plus vaste réservoir d'idées, de perspectives, de chances pour l'avenir en acceptant autrui tel qu'il est plutôt qu'en le choisissant à son image ou à l'image de nos besoins.Tout ceci est possible : mais ce n'est pas possible ni avec l'Union, ni en limitant le débat à l'adoration fétichiste ou non du monstre bruxellois. Chacun restera alors libre d'identifier les obstacles à cette vision de gauche du progrès : l'Union Européenne en est un, des plus considérables. Ce n'est pas le seul.

olyvier 27/05/2008 09:15

C'est un sujet sur lequel je me frite souvent. Je suis en complet désaccord avec la diabolisation de la politique de limitation de l'immigration, et avec son corollaire fréquent : la fétichisation de l'étranger.(je me suis tellement ramassé de coups sur ce sujet, donnés par des gens de gauche généreux, que je n'ai pas forcément envie que tu sortes le fouet réservé normalement à l'infâme V.L).

Gus 26/05/2008 17:02

Vous suivrez alors certainement avec intérêt le travail européen de mise en co-décision européenne de la liste des "pays sûrs", c'est à dire, de la liste des pays desquels il sera vain de demander l'asile politique.Il aurait été dommage de limiter le champs d'action politique international de l'Union en se retrouvant avec un ou deux états-membres accordant l'asile politique aux ressortissants d'états avec lesquels l'Union souhaiterait passer des accords bilatéraux (par exemple, pour assurer sa sécurité énergétique). Au passage, cela permettra d'harmoniser utilement les politiques humanitaires dans l'Union.Je comprends bien l'intérêt personnel pour les hommes politiques, en termes de pouvoir et commerce d'influence, de donner des compétences de politique étrangère à l'Union : mais la chose est politiquement suicidaire, car nulle politique n'est plus salissante que la politique étrangère. Y appliquer la méthode européenne ("taille unique pour tout le monde"), c'est choisir d'exister par avance en marge d'une opinion publique qui se passionnera toujours pour les grandes causes humanitaires : du Darfour au Tibet en passant par la Tchétchénie, pardon, la Russie.Vous avez raison de mettre à profit vos commentateurs : je parle d'expérience. Etienne Chouard ne me contredirait certainement pas. Les ouistes se mordront longtemps les doigts de ne pas le faire.