La lettre volée

Notes et idées : Politique, Bandes dessinées, Polars, Media, Actualité, Europe...

Emmanuel Todd, Qui est Charlie ?

Emmanuel Todd, Qui est Charlie ?

Emmanuel Todd a besoin de l’outrance pour évoluer.

Avant de rompre avec le PS, il lui a fallu défendre le « hollandisme révolutionnaire ».

J’ai longtemps peiné à lire ses contorsions en défense de la monnaie unique, avant de me réjouir de son ralliement à la sortie de l’euro.

Avant d’éventuellement s’inquiéter de la fragilité de la laïcité, on a maintenant l’impression qu’il lui faut cracher sur les dessinateurs de Charlie Hebdo assassinés en janvier dernier. Je ne juge donc pas Todd sur son dernier opus, je le sais trop changeant.

Je le lis surtout plutôt avec bienveillance. Sur le sujet de l’Islamisme notamment, je le suis dans son analyse globale. Avec Youssef Courbage, il avançait[1] que, dans la moyenne durée des évolutions démographiques, le phénomène contemporain marquant n’est pas une opposition entre Islam et Chrétienté, mais un rapprochement des comportements démographiques. Je le rejoins assez dans cette vision, et crois les délires de la monnaie unique bien plus dangereux pour la paix des pays européens que la montée de l’Islam. Il n’empêche que la vie ne se passe pas que dans la moyenne durée, et peut rencontrer l’événement, la contingence. Donc la rédaction d’un journal satirique est passée à la mitrailleuse en plein Paris, début janvier 2015, avant qu’un magasin juif soit également attaqué deux jours plus tard, par d’autoproclamés « défenseurs du prophète ». Emmanuel Todd aurait souhaité que cet événement soit relativisé par la prise en compte de facteurs explicatifs diverses, et accepté comme tel, relevant de l’anecdote, au nom d’un sens de l’histoire qui ne doit pas sembler infléchi par des épiphénomènes. Peut-être a-t-il raison, et le phénomène massif des relations entre une « sphère de l’Islam » et « l’occident » reste-t-il le rapprochement démographique. Il n’empêche que le 11 janvier il n’était probablement pas indécent de manifester un chagrin, une tristesse collective, à l’idée du massacre d’une rédaction parisienne. Après lecture du livre, je ne regrette en rien d’avoir parcouru les rues parisiennes ce jour-là. Todd peine en effet à convaincre que le 11 janvier 2015, c’était une France vichyste qui manifestait.

 

La prétention scientifique

 

Bien des néolibéraux assènent régulièrement que la science économique commande des décisions politiques précises, et c’est insupportable. Si les débats économiques montrent quelque chose c’est que la plupart des débats de fond sont ouverts. J’attends encore de voir un débat en sciences sociales ou l’évidence s’impose de façon scientifique. Je n’aime donc pas la façon un peu hystérique qu’a Todd de clamer haut et fort que son raisonnement est imparable parce que scientifique (statistique plus précisément encore). On peut scientifiquement étudier les manifestations de janvier, les conclusions politiques qu’on en tire restent fondées ultimement sur des convictions – les faits qu’il apporte ne sont, à mon sens, pas probants.

D’abord parce que ses raisonnements ne sont pas toujours carrés. L’idée principale, intéressante, est de comparer la carte de France des manifestations du 11 janvier 2015 à la carte politique – et démographique - de la France, dont Todd est spécialiste. La comparaison est cependant trop rapide.

Pourquoi, par exemple, ne pas avoir comparé les cartes de la manif pour tous à celles du 11 janvier, ou d’un premier mai ? Si l’exercice consistant à valider le sens d’une manifestation nationale à travers sa répartition territoriale a un sens, il mérite d’être testé sur plusieurs événements.

 

Ensuite, comme tout pionnier, Todd doit faire des choix méthodologiques, pas toujours pertinents , et qui paraissent souvent ad hoc.

Il choisit par exemple, dans le décompte des manifestants, de retenir 2 millions de manifestants à Paris, assurant ainsi à la capitale, terre européiste, un taux de participation important de 16,3 %. Eût-il retenu la fourchette basse de l’estimation (1,5 millions) que le taux de participation parisien tombait à 12,2% et affaiblissait le lien établi par Todd entre soutien à l’Union européenne et soutien à Charlie.

L’imprécision est inévitable avec des données peu normées. Cela ne devrait pas décourager la recherche de liens et de corrélations, mais inviter à la prudence à la lecture des résultats.

Avec des données si imparfaites, les conclusions sont souvent hardies. La corrélation entre taux de manifestation et part des ouvriers est de -0,44, celle entre taux de manifestation et part des cadres est de +0,38. Aller en déduire que cet écart minime en valeur absolue, avec des données fragiles, « évoque une indifférence ouvrière plus déterminante encore que l’enthousiasme des cadres », relève de l’exploit – surtout pour ajouter en note de bas de page que « le taux de cadres ne joue pas significativement, une fois contrôlés les taux ouvriers et le degré d’imprégnation catholique ». Au milieu d’un développement consacré au lien entre Charlie et les cadres, le lecteur peut à bon droit rester perplexe.

 

Même gêne quand, pour lier la participation aux manifestations de janvier à une structure démographique locale, Todd avance qu’il faut retenir un critère en 2015 qui n’était pas viable en 1990 (« jusque vers 1990, la carte de la pratique religieuse était la plus efficace pour prédire l’alignement politique stable des régions ; vers 2015, la carte qui combine structure familiale et religion semble la plus appropriée »).  Le lecteur ne peut écarter, sans mettre en doute la bonne foi de l’auteur, que les indicateurs sont un peu choisis en fonction de ce qu’il faut démontrer.

Sur la partie statistico-scientifique de son argumentation, Todd échoue, à mon sens, à donner force probante à ses résultats chiffrés. Ce n’est pas la seule difficulté.

 

Confusions factuelle et chronologique

 

Deux points sont plusieurs fois évoqués par Todd, au-delà des calculs. Son premier point est de répéter, marteler, que le 11 janvier, les manifestants, aveuglés, ont « manifesté derrière » Valls, Hollande et quelques dictateurs accourus à Paris. Il faudrait reprendre la chronologie, ce que Todd ne fait pas, mais il me semble que le principe de manifestations le dimanche était acquis dès le mercredi 7 janvier au soir, sans que le mot d’ordre n’émane de personnalités officielles. Ce sont bien plutôt le gouvernement et quelques dictateurs qui se sont ralliés à la population, que l’inverse.

 

Cette question chronologique en rejoint une autre, évoquée là-encore par Todd : l’oubli de l’antisémitisme. Todd reproche à « Charlie » d’occulter le principal problème de la France aujourd’hui, la montée de l’antisémitisme (p. 106, « les manifestants ne se sont pas réunis pour dénoncer ce qu’il y avait de plus grave, l’antisémitisme et le danger croissant auquel une religion minoritaire, le judaïsme, doit faire face, mais pour sacraliser la violence idéologique faite à une autre religion minoritaire, l’islam » - passage que je n’ai pu m’empêcher d’annoter de façon lapidaire : « n’importe quoi »).  

 

Todd combine une créativité statistique brillante en première approche, et une analyse politique tout aussi mordante mais imprécise. L’articulation entre analyse politique et confirmation statistique ne se fait pas. A ma connaissance, les juifs de France n’ont pas protesté contre les manifestations du 11 janvier. Une simple consultation du site internet du Crif montre que, dès le 7 janvier, l’organisation publiait un communiqué où l’on lisait que « Le CRIF s'associera à toutes les initiatives républicaines qui viendront souligner l'unité nationale face au terrorisme et la détermination de la Nation tout entière contre le djihadisme. » Indépendamment même de l’appréciation sur ce qui est le plus grave en France aujourd’hui, on ne peut pas, à lire le CRIF, penser que la lutte contre l’antisémitisme aurait progressé les rues de France eussent-elles été vides le 11 janvier dernier.

 

Pour parfaire son interprétation du 11 janvier, Todd est également obligé de procéder à quelques approximations, pas seulement dans ses données chiffrées. On est donc prié, dès les premières pages du livre, d’avaler que « l’adhésion à l’islamophobie d’inspiration houellebecquo-zemmourienne est limitée, par nature, à ceux qui ont les moyens d’acheter des livres et le temps de les lire, des gens d’un certain âge, donc, appartenant aux classes moyennes. Ni les milieux populaires qui votent pour le Front National, ni les jeunes diplômés dont les revenus baissent n’ont les moyens de lire Zemmour ou Houellebecq dans le texte  ». Zemmour ne peut donc ni être vu sur internet ni entendu sur RTL. La précision est utile dans le dispositif de Todd, sans quoi on ne comprend pas comment, alors que Marseille donne des scores élevés au FN, la population marseillaise est absente des manifestations du 11 janvier (ou moins présente). Todd a la réponse : c’est parce que le vote FN marseillais n’est pas islamophobe, mais économique. Je laisse au lecteur juger de l’ampleur de l’approximation.

 

Au chapitre des simplifications, on peut ajouter que Todd fait des musulmans une catégorie défavorisée lâchement agressée par les dessinateurs de Charlie. C’est simplifier un peu le tableau, et oublier que le Qatar est propriétaire du PSG, pendant que les achats de Rafale par l’Arabie Saoudite assurent que pendant encore longtemps nous ne protesterons guère contre la situation des droits de l’homme dans ce sympathique pays. Todd aurait gagné à enrichir sa réflexion d’une contextualisation internationale. Il est exact que j’ai trouvé, à un moment, que l’équipe de Charlie, menée par Val, abusait de ses caricatures, je l’avais même écrit. Mais depuis, Val avait quitté Charlie fâché avec son équipe.

 

Quid du 11 janvier ?

 

A mon avis, les manifestants de janvier étaient venus, sous le choc d’un événement inhabituellement sanglant, défendre l’idée qu’en France, même violent, le débat politique ne doit pas se régler à l’arme lourde. C’est probablement ce qui m’inquiète le plus chez Todd : il a déjà renoncé à cela, à cette paix laïque. Quand il écrit qu’il faut se soucier partout de ce que tous les illuminés de la planète sont susceptibles de trouver offensant, c’est gênant (« à l’âge de la mondialisation, on n’insulte pas les symboles culturels des autres pour le fun »). Ce que sous-entend cette phrase de Todd est vertigineux, car à la limite il faut alors se calfeutrer chez soi et ne plus rien dire sur rien. Todd retrouve là une sorte de puritanisme anglo-saxon, où chacun doit s’abstenir de juger qui que ce soit, qui n’est pas incompatible avec un racisme (que Taguieff qualifiait, je crois de « différentialiste »), et qui n’est pas non plus gage d’une paix mondiale. Preuve de l’incohérence de Todd, ou du caractère bricolé de l’ouvrage, plus réactif que positif, deux pages plus loin, Todd pose mâlement que « le droit au blasphème est absolu ». A l’âge de la mondialisation le droit au blasphème est absolu mais pas à propos des symboles culturels des autres. C’est donc un droit absolu mais très précisément limité.

 

 On peut reconnaître à Todd un génie certain pour mettre les pieds dans le plat. L’intention, en elle-même, ne me choque pas. Le faire au nom de la science est pour moi une faute. Mais un ouvrage réellement scientifique n’aurait pas eu un tel retentissement. Et Todd ne se sent peut-être pas le talent d’écrire un pur pamphlet, sans le parer d’atours scientifiques gages d’une réception encore plus attentive. La méthode « scientifique » de Todd n’amène pas grand-chose au débat, pourtant légitime, et conduit plutôt à l’obscurcir. Les classes populaires étaient moins représentées que d’autres le 11 janvier ? Les banlieues islamisées n’étaient pas là non plus ? Bien d’autres méthodes auraient pu étayer, peut-être plus solidement, de telles hypothèses. Et bien des analyses proprement politiques peuvent tenter des explications de tels phénomènes. On n’en trouvera, dans cet ouvrage, que des bribes, au milieu d’une foule d’exagérations, de coups de bluff et de pétitions de principe parfois contradictoires.

Un bémol, cet aveu final : "La France s'en sortira peut-être parce que, Dieu merci, elle n'est jamais complètement sérieuse". 

 

 

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À propos

Edgar

blogueur parisien depuis 2005

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odp 14/11/2015 13:00

Salut Edgar,

J'espère que tout va bien pour toi et famille. Suis curieux de voir ce que Todd va dire...

edgar 14/11/2015 16:26

tout va bien, merci ! je gage que todd saura nous éclairer...

nationalistejacobin 10/08/2015 21:33

Merci pour ce compte-rendu, équilibré et intéressant.

J'ai juste une question: en quoi le "rapprochement des comportements démographiques" serait un gage de paix entre Occident et monde musulman?

Les comportements démographiques de la plupart des pays d'Europe étaient "proches" au XX° siècle, ça n'a pas empêché deux guerres de ravager le continent, non?

Sébastien Mainguet 27/07/2015 02:09

Je voulais ajouter un truc. Puisque beaucoup de mal, trop de mal, a été dit de cet ouvrage, il me semble utile et même important de rappeler comment il commence :

And all must love the human form,
In heathen, Turk, or Jew ;
Where Mercy, Love, and Pity dwell
There God is dwelling too.
William Blake,
The Divine Image, 1789

(« Aimons donc tous la forme humaine,
Dans le païen, le Turc, le juif ;
Où logent Pardon, Amour, Pitié,
Dieu se trouve aussi. »
Dernière strophe du poème, traduction Emmanuel Todd.)

Et comment il se termine :

«Paris sera peut-être malgré tout un jour l’une des merveilles de la planète, la ville où auront fusionné des représentants de tous les peuples du monde, une nouvelle Jérusalem où les phénotypes séparés par la dispersion d’homo sapiens sur toute la terre, durant plus de 100 000 ans, auront été mêlés, brassés, recomposés en une humanité libérée de tout sentiment racial.»

Et là, je suis bien certain que Todd est complètement sérieux.

nationalistejacobin 11/08/2015 10:20

"une nouvelle Jérusalem où les phénotypes séparés par la dispersion d’homo sapiens sur toute la terre, durant plus de 100 000 ans, auront été mêlés, brassés, recomposés en une humanité libérée de tout sentiment racial."

J'avoue que ce type de souhait me fait frémir. D'abord, pourquoi "nouvelle Jérusalem"? Jérusalem est la ville où s'est constituée l'identité d'un peuple, le peuple juif, qui s'est efforcé de conserver son particularisme pendant des siècles... Faire de Jérusalem un symbole du métissage, il fallait oser. Todd ne confondrait pas Jérusalem avec Babel?

Ensuite, je voudrais faire remarquer que la diversité d'homo sapiens ne se limite pas à la question des "phénotypes". Il y a aussi la diversité des croyances, et plus encore des langues. Todd oublie de nous dire quelle sera la religion et la langue de "humanité unie" qu'il appelle de ses voeux..

La diversité de l'espèce humaine est un héritage, une trace des pérégrinations d'homo sapiens depuis 100 000 ans. Vouloir "mêler, brasser, recomposer", c'est finalement exiger de l'humanité qu'elle renonce ni plus ni moins à son histoire.

Par ailleurs, Todd propose de créer un "homme-synthèse" en quelque sorte, et on n'est pas très loin de l' "homme nouveau", un homme nouveau qui plus est défini sur des critères purement biologiques ("mêlés", "brassés", encore une fois, quid de la langue? de la religion?). A titre personnel, ça ne me rappelle une certaine idéologie, même si, chez Todd, le métis, le sang-mêlé, remplace l'aryen au sommet de la hiérarchie. Il y a deux formes de racisme: celui qui place l'idéal humain dans la pureté de la race, et celui qui le place dans le métissage. Mais dans les deux cas, l'être humain est ramené à une identité biologique, caractéristique du racisme. S'imaginer que le métissage mettra fin aux divergences qu'on trouve dans les sociétés humaines, c'est croire au Père Noël. Il n'est pas sûr d'ailleurs que le racisme soit l'origine de la principale fracture dans un pays comme la France.

Si Todd est vraiment sérieux lorsqu'il écrit cela, ça montre deux choses: 1) qu'il est un étrange historien; 2) qu'il relaie des idées très inquiétantes...

edgar 27/07/2015 18:39

il n'avait pas besoin de traîner plus bas que terre les manifestants du 11 janvier pour exprimer sa volonté d'amour universel... c'est quand même un peu contradictoire.

odp 25/07/2015 23:44

Salut Edgar,

Long time no see come on dit de l'autre côté de la Manche. C'est un plaisir de te retrouver.

Je suis tout à fait d'accord avec ta critique de la prétention Toddienne à accéder, avec ses trois pauvres statistiques trafiquées, au rang de scientifique. On nage là en plein ridicule qui n'est d'ailleurs dépassé que par la morgue qu'il en retire. Ceci dit, qui a jamais cru que Todd soit un scientifique? Qui a même jamais cru que les sciences humaines soient vraiment des sciences?

En revanche, tout comme le précédent commentateur (mais ma conclusion en est diamétralement opposée), il y a un point sur lequel l'intuition de Todd me paraît juste: le 11 janvier a bien constitué un moment sinon fasciste du moins d'inspiration fasciste; en tout cas si l'on définit le fascisme comme réaction à l'agression communiste.

Sauf que, d'une certaine façon, je trouve que cela redore plutôt le blason fasciste, car quand on voit la secousse qu'a représenté, pour notre société, la tuerie de Charlie Hebdo, alors même que la menace islamique reste somme toute de basse intensité, on imagine assez bien ce qu'a pu déclencher, à la fin des années 10 et aux début des années 20 du siècle dernier, la montée d'une "marée rouge" qui était elle, pour le coup, réellement dangereuse. Finalement, toute proportion bien évidemment gardée (l'échelle est probablement de 1 à 100), "Je suis Charlie" et Ernst Von Salomon même combat. Il faut juste assumer. Pour ma part, je ne trouve pas ça trop difficile.

odp 30/07/2015 10:53

Oui j'y étais. Bien sûr. Et je pense qu'en fait nous sommes d'accord. C'était à la fois une manifestation contre la violence ET un raidissement de défense du territoire.

edgar 30/07/2015 01:59

pas un chant de guerre, un chant de résistance. c'est très différent. juste une question : tu y étais ? tu as en partie raison. mais il y avait dans la manifestation, à mon avis, l'affirmation que la vraie puissance est dans le nombre, pas dans les armes. je ne veux pas trop jouer aux paradoxes mais jamais des policiers armés n'avaient paru aussi désarmés.

odp 29/07/2015 14:20

@ Edgar.

Oui plus les participants étaient divers et plus la satisfaction était forte. C'est parce que plus on est nombreux et plus on se sent fort.

Mais non, le 11 janvier n'a pas été qu'une marche pacifiste comme celle contre la guerre du Vietnam ou la peine de mort les bombardements de Gaza. Ce n'était pas que de la "démonstration". Il y avait aussi une logique performative du type No Pasaran, comme à Valmy, Verdun ou Poitiers. Parce que tout cela se déroule sur notre territoire, que ce sont nos morts et que c'est notre mode de vie (i.e. la "société libérale" ou les "racines chrétiennes" selon l'opinion de chacun) qui est agressé.

D'ailleurs, tu cites cet écossais jouant le Chant des partisans à la cornemuse; mais, si je ne m'abuse, c'est un chant de guerre non? Si il y a une guerre c'est bien qu'il y a un ennemi. Qui était-il? Le terrorisme islamique? Bien sûr. L'islamisme radical? Tout autant. L'islamisme? Aussi. L'islam? J'imagine que c'est ici que se situait, selon les gens, la frontière. Non pour les colombes et Oui pour les faucons.

Bref, on était donc très très loin d'une manifestation contre la violence. D'ailleurs, je n'ai jamais vu de manifestation contre la violence durant laquelle la foule ovationnait les forces de l'ordre parce qu'elles avaient exécuté 3 "ennemis".

edgar 28/07/2015 20:46

odp : voilà que le boutefeu en toi repointe son nez (je dis ça pour tes remarques sur sébastien). "d'une "identité nationale" irréductible, intangible et en opposition frontale avec celle du camp d'en face: "l'ennemi de l'intérieur" qui, l'un dans l'autre, pense que caricaturistes et "sionistes" n'ont fait que récolter ce qu'ils avaient semé. "
ben non. peut-être que dans une logique dialectique on est forcément pour quelque chose contre quelque chose. mais je crois que le 11 janvier les manifestants se voulaient français contre rien du tout sauf la violence. j'avais l'impression que plus les participants étaient divers et plus la satisfaction était forte. un écossais en kilt jouant le chant des partisans à la cornemuse est une sorte d'emblème pour moi. ça manquait peut être de jeunes des quartiers comme on dit pudiquement, mais il y avait des gens issus de la diversité quand même, comme on dit aussi pudiquement, et ils n'étaient pas malvenus du tout. todd est resté chez lui, il s'en veut et pour se venger il a écrit ça probablement.

odp 28/07/2015 16:38

@ Edgar

[si on appelle fasciste tout ce qui est réaction à quelque chose, on va trouver beaucoup de fascistes !]

Pff. Ne finasse pas. Bien évidemment que le 11 janvier ne fût pas fasciste; et seule l'outrance hallucinée de Todd peut le qualifier comme tel. Pour ce faire, il eût en effet fallut que tout ceci sorte du cadre légal, que des musulmans soient molestés ou des mosquées mises à sac. C'est pour cela que je parle plutôt d'inspiration fasciste.

Car il n'empêche, le 11 janvier fût à la fois une réaction d'autodéfense et une démonstration de force. Les Marseillaises entonnées ainsi que les ovations aux force de l'ordre qui venaient tout juste de liquider les "terroristes" sont là pour en témoigner.

On était très très très loin des usuelles manifestations en faveur de "l'autre" (le palestinien, le gay, l'immigré...) dont le gauchisme culturel raffole; mais plutôt dans l'affirmation d'une "identité nationale" irréductible, intangible et en opposition frontale avec celle du camp d'en face: "l'ennemi de l'intérieur" qui, l'un dans l'autre, pense que caricaturistes et "sionistes" n'ont fait que récolter ce qu'ils avaient semé.

C'est pour ça que ce pauvre Sébastien est si malheureux et qu'il se demande si, à l'insu de son plein gré, il ne serait pas devenu islamophobe et antisémite... au point d'avoir peut-être besoin du petit séjour en camp de redressement syncrétique que lui propose Todd.

Bref, bien sûr que tout ceci ne fût pas fasciste; mais quant on voit ce que déclenche dans notre société la montée de la "marée verte", cela permet de remettre un peu en perspective sur ce que furent les réactions des hommes années 20 et 30 à la montée de la "marée rouge".

edgar 27/07/2015 18:39

si on appelle fasciste tout ce qui est réaction à quelque chose, on va trouver beaucoup de fascistes !

Sébastien Mainguet 25/07/2015 10:27

Bonjour Edgar

Content de voir que tu reprends tes activités sur ce blog.

Moi je crois que ce livre n’est pas principalement un ouvrage scientifique, ni même un livre sur l’égalité. Et plutôt que de pamphlet, je parlerais de satire. Et même, de caricature. C’est une caricature de la France - et au passage une caricature de Todd, mais qu’il assume aussi plus ou moins je crois. Et tout cela dans le bon sens du terme «caricature». Je crois qu’il y a quelque chose comme du second degré là-dedans, et que du coup la prétention scientifique, justifiée ou non, n’a de toute façon pas tant d’importance - elle n’apporte pas grand-chose, comme tu dis. La démonstration statistique, rigoureuse ou non (je manque de compétence pour en juger), est surtout là pour servir de charpente à la caricature, ou du moins elle est censée jouer ce rôle, même si elle s’avère en fait superflue. Complètement d’accord sur le fait que «le lecteur ne peut écarter, sans mettre en doute la bonne foi de l’auteur, que les indicateurs sont un peu choisis en fonction de ce qu’il faut démontrer». J’ai l’impression que Todd a toujours été, disons, intuitif…mais là ce ne sont plus des intuitions, ce sont des fulgurances.

Je ne crois pas qu’il faille nécessairement voir une contradiction entre «à l’âge de la mondialisation, on n’insulte pas les symboles culturels des autres pour le fun» et «le droit au blasphème est absolu». Parce qu’avec cette dernière phrase, Todd redevient sérieux, alors qu’auparavant il est dans la satire. Il joue sur plusieurs registres, mais il ne prend pas la peine de baliser le passage de l’un à l’autre, et peut-être que lui-même ne sait pas toujours très bien dans quel registre il joue. Pour autant ce qu’il dit à la manière satirique est à prendre au sérieux ; mais je crois qu’il faut traduire : «à l’âge de la mondialisation, on n’insulte pas les symboles culturels des autres pour le fun» > «on ferait mieux de s’intéresser à la mondialisation au lieu de mater des dessins à deux balles». Qu’on soit des millions à descendre dans la rue pour Charlie, et quelques centaines quand il faut protester contre les politiques de chômage/précarité de masse qui accablent une partie d’entre nous, c’est ennuyeux, pour le moins, et je crois que, fondamentalement, c’est ça qui met en furie, Todd. Et à cet égard comment lui donner tort ? Par ailleurs j’ai été sensible aussi à la notion de «flash totalitaire» - et là, quand on a vu ce qu’on a vu et entendu ce qu’on a entendu, on se dit que pour le coup on n’est pas vraiment dans la caricature. Hélas.

Pour moi, Todd pense que les Français n’ont pas été, sur le coup-là, à la hauteur de leur pays. Et je lui donne volontiers raison sur le fait qu’il aurait été mille fois préférable, d’une part de traiter ces événements comme des crimes commis par des déséquilibrés, en affichant ainsi un mépris absolu (au moins officiel) pour les motivations soi-disant religieuses des criminels en question, et d’autre part de ne pas donner plus d’importance aux victimes de Charlie Hebdo quà celles de l’Hyper Casher. Parce que là, je trouve que Todd pose une vraie question. Je vais être plus clair : j’ai moi-même été plus touché par l’assassinat des journalistes de Charlie Hebdo que par celui des clients de l’Hyper Casher, et j’ai tendance à croire qu’on est très nombreux dans ce cas. Je ne suis pas en train de me dire, merde, je suis peut-être antisémite, on est peut-être tous antisémites ; ce serait délirant ; simplement, je trouve utile que Todd fasse la remarque. Il ne s’agit pas de se faire peur en évoquant les heures-les-plus-sombres etc ; mais en tout cas je crois qu’il ne faudrait pas non plus rejeter l’ensemble du propos toddien simplement parce que le portrait que l’auteur fait de nous est trop ressemblant et pas très flatteur… Suggérer, comme certains l’ont fait, que Todd a écrit ça très vite pour se payer une maison de vacances, c’était un peu court comme réponse. Même si, par ailleurs, ce livre pèche régulièrement par son côté brouillon et même un certain manque de rigueur logique - si le droit au blasphème est absolu, il n’y a pas de raison de se gausser des revendications relatives à l’abrogation du concordat en Alsace-Moselle…

edgar 25/07/2015 17:03

assez d'accord avec toi. sur la différence d'émotion entre les assassinats à charlie et ceux de l'hyper, on peut rêver à un peuple plus exemplaire. mais maris, cabu, wolinski, pour ma génération, étaient, chacun d'entre eux, une sorte de monstre sacré, ou d'icone. les voir partir les trois à la fois, à la mitrailleuse, le même jour, c'est tellement énorme. je crois que todd aurait gagné à moins mélanger les genres, mais je reconnais qu'il était bon qu'un point de vue critique s'exprime à ce moment là. on ne peut pas lui dénier un certain courage. je gage qu'il sera plus modéré dans son prochain ouvrage. très d'accoird sur le fait que ce qui l'indigne surtout est l'apathie quotidienne des français maltraités par une politique débile. comment, en même temps, peut-il leur jeter la pierre ça ne fait que quelques années qu'il tape sur l'euro ?!